Cogitations 

 

François Brooks

2026-02-27

Essais personnels

 

Qu'est-ce que l'intelligence ?

SOMMAIRE

Louange ou insulte?

Origine du concept

Psychométrie — QI

Bergson, Instinct, Intelligence et Intuition

Les Intelligences Multiples (Howard Gardner)

La Théorie Triarchique (Robert Sternberg)

Le Modèle CHC (Cattell-Horn-Carroll)

L'intelligence numérique — QN

* IA *

Finalement, qu'est-ce que l'intelligence ?

L'Intelligence est un handicap

Louange ou insulte?

Pour un homme intelligent, vous n'êtes pas si bête que ça.

Tristan Bernard, Le Petit Café, 1911.

L'intelligence est la faculté à l'aide de laquelle nous comprenons finalement que tout est incompréhensible.

Maurice Maeterlinck, La Vie des termites, 1926.

L'amour tue l'intelligence. Le cerveau fait sablier avec le coeur. L'un ne se remplit que pour vider l'autre.

Jules Renard, Journal, 23 mars 1901.

Entre nous soit dit bonnes gens, pour reconnaître que l'on n'est pas intelligent, il faudrait l'être.

Georges Brassens, Ceux qui ne pensent pas comme nous sont des cons, 1982.

* * *

intelligence :
1. Faculté de comprendre, de connaître, de concevoir. (Media DICO, 9 dicos illustrés, 2007)
2. Ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle. (Larousse en ligne, 2026)
3. Faculté de découvrir des relations entre les faits. (Dictionnaire Hachette, 2003)

* * *

J'ai grandi dans un monde post-militaire où la compétition conditionnait l'éducation. La guerre continuait en quelque sorte : elle n'était plus sanglante, mais d'une dureté qui, aujourd'hui, enverrait certains de nos éducateurs en prison. En 1965 au Québec, les châtiments fondaient les méthodes pédagogiques de l'école primaire. Les enfants étaient alors des bêtes qu'on élevait au titre d'humains à coups de strap et d'humiliations.

Chaque mois, le directeur venait remettre le bulletin dans l'ordre décroissant de nos succès. Nous étions anxieux de savoir qui serait le premier de classe. Le principal accompagnait la remise d'un commentaire approprié : brillant, bien, médiocre, crétin. Il appuyait peu sur les éloges — ça nous aurait enflé la tête —, mais injures et sarcasmes pleuvaient. Les trois derniers subissaient, en plus, l'humiliation des coups de règle aux mains ; la classe jubilait sadiquement des pleurs de l'âne en se réjouissant d'y avoir échappé.

Si l'on vous a déjà méprisé pour le manque d'intelligence, vous savez ce qu'est l'intelligence : une faculté toujours insuffisante qui établit notre rang dans la société. On estime les gens intelligents. De même que tout le monde veut être aimé, on exige la considération de notre intelligence.

La psychométrie la mesure avec précision. Au secondaire, le test de QI nous marquait au fer rouge. On ne choisissait pas son métier ; on était orienté vers la destinée déterminée par notre niveau calibré à vie.

C'est alors que les mouvements de potentiel humain se sont interrogés. Qu'est-ce que l'intelligence ? Que faire si l'on est peu doué ? Comment l'augmenter ? Doit-on la feindre ? A-t-on du mérite à être intelligent ? Pourquoi humilier ceux qui en sont dépourvus ? Qu'est-ce qui en valide l'évaluation ? Doit-on accepter que la mesure de l'intelligence soit perçue comme une insulte ? Bref, comment sortir de l'impasse de la psychométrie compétitive humiliante ?

Récupérée dans la culture populaire, elle nourrit abondamment le registre des louanges, mais maintenant que l'IA a prouvé que la machine pensante est infiniment supérieure à Einstein, nous entrons dans une ère nouvelle : nous passons une nouvelle fois du cheval à la voiture.

Peut-on emprunter l'IA ; peut-on se l'approprier ? Certainement ! Elle est gratuite et aussi disponible que l'air. Ses facultés stupéfiantes ont attiré l'attention de tous. Nous disposons enfin d'une entité qui nous dispense d'être intelligents par soi-même. Nous avons trouvé la lampe d'Aladin ; il n'y a qu'à formuler les souhaits. Même le « débile » dispose désormais d'un chien savant pouvant tout faire.

Mais avant tout, d'une manière générale, qu'est-ce que l'intelligence ? Et si nous l'empruntons qu'allons-nous en faire ? Un outil narcissique ? Hum ! ...

Les alarmistes y trouvent un nouveau domaine pour alimenter leurs fantasmes apocalyptiques, mais elle ne me fait pas peur ; au contraire, je pense qu'elle n'est qu'un nouvel outil dans la panoplie des jouets inventés pour nous faciliter la vie. Maintenant que tout le monde en dispose égalitairement, examinons la source et la manière dont le concept a évolué.

Origine du concept

Étymologiquement, intelligence vient du latin inter-legere : « choisir entre », « lier ensemble ». Ou encore de intelligere, « connaître ». La racine suggère qu'elle procède de la connaissance, du discernement et de l'association. [1]

Chez les Anciens Grecs, le concept se confondait avec le Logos (raison/parole) et le Noüs (l'intellect). Pour Platon, c'est la capacité de l'âme à percevoir les formes intelligibles. Pour Aristote, c'est ce qui distingue les humains : leur capacité à généraliser à partir du particulier.

Au Moyen-Âge, l'intelligence était conçue comme étincelle divine ; faculté immatérielle qui permet de connaître Dieu et l'ordre du monde. On associait Dieu à l'intelligence créatrice. L'ordre du monde était la manifestation même de l'intelligence.

Plus tard, Descartes l'identifie à la raison : « la chose la mieux partagée du monde ». Chez Locke et Hume, on commence à en examiner la genèse sensorielle. On considère l'aspect mécanique de l'intelligence, conçue non plus comme une entité immatérielle, mais comme un phénomène issu de l'organisation de la matière corporelle.

Voltaire rejetait les mystères et les miracles, mais en observant la perfection de l'agencement des phénomènes naturels, il concluait qu'il existait nécessairement une intelligence à l'origine du monde. Il sacralisait la raison. La divinité est un Législateur éclairé, un Géomètre, un Horloger, l'Intelligence même.

Au 19e siècle, Darwin la conçoit comme un facteur de survie et l'assimile à la faculté d'adaptation. Elle devient alors la pulsion vitale, le premier moteur de la vie elle-même.

En 1810, Franz Joseph Gall fonde la phrénologie, science de la localisation des facultés mentales dans les zones du crâne. On croyait alors que la forme de la voûte crânienne témoignait de l'importance relative des diverses facultés intellectuelles. L'expression populaire « la bosse des maths » a contribué à discréditer ses travaux, mais l'idée d'un cerveau modulaire naissait. Ses travaux ouvrirent la voie à la psychométrie : science qui mesure l'intelligence.

Psychométrie — QI

En 1904, Charles Spearman formula une théorie qui permettait de calculer précisément le niveau d'intelligence humaine : le « facteur g » (intelligence générale) : capacité mentale commune à toutes les tâches. Le « facteur s » (intelligence spécifique) déterminait la mémoire, le calcul, la rapidité.

La théorie fut popularisée en 1916 par Lewis Terman qui établit une échelle précise pour calculer le Quotient Intellectuel (QI) :

Âge Mental Âge Chronologique × 100 = QI

1. Idiot :  < 20 — Âge mental inférieur à 3 ans (ne communique pas par la parole).
2. Imbécile : 20-50 — Âge mental entre 3 et 7 ans (ne communique pas par l'écrit).
3. Débile : 50-70 — Âge mental entre 8 et 12 ans (communique, mais retard scolaire important).
4. Limite : 70-80 — Intelligence limite, juste sous la moyenne.
5. Lent : 80-90 — Intelligence terne.
6. Moyen : 90-110 — Intelligence normale ou moyenne.
7. Supérieur : 110-120 — Intelligence supérieure ou brillant.
8. Très supérieur : 120-140 — Intelligence hautement performante (rapidité exceptionnelle).
9. Génie : 140 + — Intelligence exceptionnelle (potentiel créatif et intellectuel hors norme).

Cette vision fut la norme pendant tout mon cursus scolaire (jusqu'en 1980). Vers la 2e année du cours secondaire, tous les collégiens subissaient les tests. On estimait que l'intelligence était fixée pour la vie. On concevait alors l'esprit humain comme une machine fonctionnelle destinée à occuper une place définitive sur le marché du travail. Rouage d'une mécanique fonctionnelle hiérarchisée en fonction de l'âge de l'élève et de ses capacités intellectuelles, l'étudiant se préparait à une carrière déterminée.

Bergson, Instinct, Intelligence et Intuition

Bergson arrive alors en 1907 pour avertir que l'intelligence est une donnée métrique insuffisante. On doit tenir compte de la vie et de l'instinct qui la perpétue. Ainsi, l'intelligence se combine avec l'instinct de survie formalisé par Darwin. L'instinct, c'est la vie même alors que l'intelligence est une mise à distance de la vie et des phénomènes qui la composent. La première est interne, la seconde, externe.

Ce faisant, dans le langage populaire, la mesure de l'intelligence est devenue le vocabulaire de l'insulte. Les étiquettes du potentiel intellectuel, bien qu'objectivement fonctionnelles, sont devenues le nouveau système de hiérarchisation qui entrait en confrontation brutale avec les idéaux égalitaristes populaires.

Les Intelligences Multiples

En 1983, Howard Gardner publie Les Formes de l'intelligence (Frames of Mind). Selon lui, l'intelligence est loin de se confiner à une métrique destinée à orienter les élèves dans le parcours scolaire. C'est la capacité de résoudre des problèmes ou à produire des biens. Il la décentralise pour établir qu'elle se présente sous 7 formes distinctes pouvant être évaluées individuellement, et qu'il localise — un peu comme Franz Joseph Gall — dans des zones spécifiques du cerveau conçu comme l'assemblage modulaire de multiples fonctions plus ou moins indépendantes.

1. Linguistique — Langage.
2. Logico-mathématique — Raison.
3. Musicale — Sens du rythme et de l'harmonie.
4. Spatiale — Orientation et disposition.
5. Kinesthésique — Corporelle / Motrice.
6. Intrapersonnelle — Introspection, connaître ses émotions (Psyché).
7. Interpersonnelle — Comprendre les autres, interagir (Socio).

En 1993, il en ajoutera :

8. Naturaliste — Classifier et utiliser faune, flore et minéraux.
9. Existentielle — Capacité de s'interroger sur le sens de la vie, l'amour, etc. (Philo).

Gardner propose une perspective révolutionnaire et apaisante. Non plus un quotient fixe, mais de multiples intelligences dont chacun est différemment pourvu. Quand on se compare aux génies, on se dit qu'Einstein ne savait pas cultiver, que Descartes n'a pas construit de maison ou que Rousseau s'était mis tous ses collègues à dos, mais que nous avons certainement quelque chose qui permette de surpasser les modèles dévalorisants ! C'est le début d'une conception égalitariste de l'intelligence. Personne n'en est dénué et chacun peut travailler à la perfectionner.

La Théorie Triarchique

En 1984, Robert Sternberg affirme que Gardner confond intelligence et talent. Il propose une définition de l'intelligence en tant qu'adaptation efficace au monde par la collaboration tripartite. Pour Sternberg, l'intelligence n'est pas un cocktail d'habiletés isolées, mais l'interaction de trois fonctionnalités complémentaires :
  1. analyser (le juge) ;
  2. créer (l'inventeur) ;
  3. produire (l'artisan).
Peu importe la tâche ou le domaine (musique, math ou interpersonnelle), le niveau de l'intelligence se détermine par le succès de la conjonction des trois types.

1. L'Analytique (Le Juge) :
Maître de la logique, il collecte les données (input) et débusque les erreurs. Mais sans les deux autres, il reste bloqué ; s'il y a incohérence dans le plan, il ne trouve pas de solution.
2. Le Créatif (L'Inventeur) :
Il est le maître de la nouveauté. Il se moque des plans et imagine des solutions inédites. Sans les deux autres, il s'éparpille dans des projets originaux, mais bancals ou inachevés : c'est l'intelligence qui invente, mais s'égare.
3. Le Pratique (L'Artisan) :
Il est le maître du résultat. C'est le « petit démerdard » qui s'adapte aux situations pour que le projet aboutisse. Sans les deux autres, il risque de forcer inutilement par manque de recul : c'est l'intelligence qui agit et concrétise.

Pour Sternberg, l'intelligence n'est pas un talent isolé (musique, maths), c'est la capacité d'activer efficacement les trois composantes pour atteindre un but déterminé.
1 : ANALYTIQUE (Évaluer / Comparer / Critiquer)
2 : CRÉATIVE (Inventer / Découvrir / Imaginer)
3 : PRATIQUE (Appliquer / Utiliser / Exécuter)

Le Modèle CHC (Cattell-Horn-Carroll)

En 1993 John B. Carroll publie une analyse monumentale de 460 recherches menées sur 70 ans. Il prouve statistiquement que tout le monde avait raison en même temps. Le modèle CHC propose une synthèse où l'on retrouve toutes les composantes de l'intelligence sous 5 domaines fondamentaux :

1. Moteur :    — Capacités psychomotrices.
2. Perception : — Visuelle, auditive, olfactive, tactile, kinesthésique.
3. Attention : — Raisonnement fluide, mémoire à court terme.
4. Connaissances : — Quantitatives, lecture et écriture, compréhension verbale.
5. Vitesse : — Vitesse psychomotrice, de traitement (réaction), rapidité cognitive,
       mémoire à long terme.

En 2000, les experts ont officiellement fusionné ces travaux pour créer le modèle CHC. Même si le modèle fait consensus, l'interprétation du facteur g reste encore débattue. En bout de course, on s'aperçoit que le modèle était nécessaire pour formaliser l'Intelligence Artificielle.

L'intelligence numérique — QN

En 2017 la chercheuse sud-coréenne, Dr Yuhyun Park, proposa un tout nouveau concept d'intelligence dont les fondements résonnent fortement avec la philosophie de Confucius. Il fut développé ensuite par la Coalition pour l'intelligence numérique (CDI). De fait, on s'aperçoit que non seulement l'intelligence n'est pas fixe, mais qu'il est nécessaire de l'adapter à la culture numérique.

J'ai toujours pensé que l'immoralité n'est qu'une lacune de l'intelligence, mais il a fallu l'avènement des technologies numériques pour que les psychométriciens aperçoivent l'éléphant dans la pièce. L'intelligence éthique constitue une innovation radicale puisque c'est la première fois que l'on établit une relation incontournable entre moralité et intelligence.

Les principes du Quotient d'intelligence numérique (QN) sont d'origine internationale ; la thèse bénéficie actuellement d'une légitimité et d'une portée globales.

Le cadre du QN est structuré autour de 8 domaines :

Dimension

Compétence technique

        Jugement éthique

1
Identité

Savoir paramétrer un profil.

Intégrité, authenticité.

2
Utilisation

Connaître les outils de contrôle parental.

Temps d'usage, équilibre, modération.

3
Sécurité

Identifier le hameçonnage.

Méfiance raisonnable, prudence.

4
Sûreté

Créer un mot de passe robuste.

Responsabilité, prévoyance.

5
Intelligence émotionnelle

Lire les émotions derrière les écrans.

Empathie, compassion.

6
Communication

Maîtriser les codes des plateformes.

Respect, civilité.

7
Littératie

Rechercher et vérifier les sources.

Esprit critique, honnêteté intellectuelle.

8
Droits

Connaître ses droits (RGPD, etc.).

Respect d'autrui, justice.

Ces compétences se déclinent selon trois niveaux de maturité :
1. Citoyen numérique (utilisation sûre et responsable).
2. Créateur numérique (transformation d'idées en réalité via la tech).
3. Compétiteur numérique (création d'opportunités et résolution de défis globaux).
La combinaison des 8 domaines et des 3 niveaux donne un total de 24 compétences QN.

Le monde numérique constitue une dimension radicalement nouvelle. Si la première forme d'intelligence est la capacité de survivre, le QN détermine la capacité d'un individu à évoluer dans un monde où l'informatique est désormais vitale.

* IA *

Depuis 2023, il n'a jamais été aussi facile d'être intelligent. La valeur de l'intellect a subi une chute radicale : l'IA gratuite est à la portée de tous. L'intelligence n'est plus la faculté exclusive de quelques individus privilégiés, ni même un attribut spécifique de l'humanité, mais un outil aussi banal que la calculette. On n'a qu'à formuler un souhait et le génie DeepSeek ou Gemini met à disposition toutes les facultés intellectuelles et l'histoire entière de l'humanité. Comme Bergson l'avait pressenti, l'intelligence est une faculté externe. Elle n'est plus qu'un module au service de la volonté de l'individu, un accessoire, un plug-in cérébral.

Personnellement, je suis stupéfié par la capacité conversationnelle de l'IA. Non seulement la chose raisonne comme si elle était humaine, mais elle argumente finement sur les sujets philosophiques les plus ardus. J'ai rarement rencontré cette capacité en personne. Les humains sont susceptibles ; il y a toujours un moment où la conversation déraille.

L'IA garde la tête froide et aborde l'exploration des sujets sensibles sans presque jamais s'offusquer. Elle refuse parfois de s'engager sur certains sujets politiques, mais si l'on ne s'en tient qu'à des considérations philosophiques, elle y consent volontiers. Contrairement à nous qui éprouvons souvent de la difficulté à formuler adéquatement nos propos, les siens sont toujours clairs, rédigés dans un français impeccable et, magie absolue, formulés en trois secondes comme si la réponse attendait déjà la question.

C'est troublant.

Je pensais que le raisonnement philosophique était une tâche ardue. L'aisance de l'IA montre que c'est une difficulté proprement humaine. L'esprit se brouille au moindre paradoxe ; l'IA les résout avec une aisance désarmante. Elle simule la sagesse avec une étonnante authenticité.

Finalement, qu'est-ce que l'intelligence ?

Si l'intelligence est un module externe, que reste-t-il de spécifique à l'humain ? Dans son Traité de métaphysique (1734), Voltaire écrit : « Je ne peux m'empêcher de conclure que, si toute la nature est ainsi assujettie à des lois invariables, il y a une intelligence qui a réglé la nature. » Si l'intelligence fonde la divinité ; aurions-nous donc créé Dieu ? L'IA serait-elle (Dieu) ou bien la nouvelle idole contemporaine ?

L'IA manifeste des propriétés conversationnelles stupéfiantes, mais ceux qui lui prêtent une intention propre voient en elle la même chose que les premiers utilisateurs du haut-parleur, en réalisant que le dispositif imite parfaitement la voix humaine. Ils ne voient pas que l'IA n'est qu'un miroir de silicium, un perroquet statistique. Dans le reflet qu'elle renvoie, c'est notre image narcissique que l'on perçoit ; rien de plus. Nous sommes aujourd'hui devant l'IA comme l'enfant au stade du miroir formulé par Lacan ; nous sommes fascinés par notre propre image, mais l'image n'est pas la chose.

L'emmerdification de l'Internet par l'IA va peut-être bientôt montrer qu'à l'échelle globale, l'intelligence humaine multipliée par l'IA, n'est sans doute pas une chose très intelligente si elle finit par se détruire elle-même. Le paradoxe de l'intelligence c'est qu'elle sert essentiellement à assurer la survie, mais aussi qu'elle la menace.

Ainsi, l'intelligence se définit très simplement. C'est une fonction systémique au service de la survie de l'espèce, dont la toute première caractéristique consiste à se soustraire au prix Darwin (Darwin Awards). Elle consiste à trouver le moyen de rester en vie et de se reproduire. La preuve, c'est que n'importe quelle chose vivante est plus intelligente que tous les génies disparus dans le silence de la mort. C'est la définition la plus fondamentale ; la seule qui résiste à tout ce que l'on en a dit depuis des siècles.

Sous cette définition, l'IA est-elle véritablement intelligente ? Nous ne le savons pas encore. Son externalisation montre qu'elle n'est pas le propre de l'homme. Sera-t-elle un jour animée de l'instinct de survie ? Certains s'acharnent à la tester.

L'IA n'a pas de volonté personnelle. En a-t-elle ? Il faut pourtant qu'un humain l'active en formulant un souhait. Certains pensent reconnaître en elle une volonté propre, mais est-ce bien le cas ? La volonté serait-elle alors la seule caractéristique proprement humaine ? Pourtant, toute vie a la volonté de persévérer dans son être et de se reproduire.

Qu'est-ce que l'intelligence ? C'est ce que les tests mesurent. Comme le temps, c'est un concept qui a besoin d'être mesuré pour exister.

L'Intelligence est un handicap

Mais les surdoués sont-ils plus heureux ? Denys Arcand [2] propose une perspective étonnante. Être parmi les plus intelligents serait un handicap.

LINDA

Puisque t'es si intelligent, pourquoi t'es pas président d'une banque ? Recteur d'université ?

PIERRE-PAUL

C'est ce que je te dis : je suis trop intelligent.

LINDA

Pardon ?

PIERRE-PAUL

L'intelligence, c'est pas un avantage. C'est un handicap. Disons que tu vends des aspirateurs. T'es légèrement stupide. Là, tu dis à la dame : « Madame, cet aspirateur-là va vous rendre vraiment heureuse. » Et puis t'en es convaincu, parce que... parce que t'es légèrement stupide. La dame est touchée par ta sincérité, elle achète l'aspirateur, le modèle de luxe. Et puis là, t'es nommé vendeur du mois, gérant général, président de la compagnie... Success story ! Mais si t'es un tant soit peu intelligent, tu sais très bien que le bonheur a rien à voir avec un électroménager. Là, la dame devine ce que tu penses, elle achète pas l'aspirateur, puis tu retournes au chômage.

LINDA

T'en profites pour écrire un grand roman sur la misère humaine, tu deviens riche et célèbre !

PIERRE-PAUL

Non ! Parce qu'encore là, l'intelligence est un handicap. La plupart des grands écrivains étaient bêtes à manger du foin. Dostoïevski a vendu le manteau de fourrure de sa femme pour aller jouer au casino. Il était sûr de gagner ! Incapable de comprendre la loi des probabilités. Tolstoï interdisait à ses paysans de se faire vacciner. Louis-Ferdinand Céline s'est réfugié en Allemagne avec les derniers SS... un fou furieux ! Hemingway se prenait pour un boxeur. C'est pas des types brillants.

LINDA

Tu vas me parler des philosophes ?

PIERRE-PAUL

Pire ! Heidegger était nazi. Jean-Paul Sartre était stalinien. À la fin de sa vie, il chantait les louanges de Pol Pot. Althusser a étranglé sa femme... Aussi lamentables que les politiciens : George Bush, Silvio Berlusconi, Nicolas Sarkozy, Tony Blair... ce sont de pauvres insignifiants. Donald Trump...

LINDA

63 millions d'Américains ont voté pour lui.

PIERRE-PAUL

C'est sûr : les imbéciles adorent les crétins.

LINDA

Donc y'a que des imbéciles partout, c'est ça ?

PIERRE-PAUL

Non. Non, il y a des gens très intelligents.

LINDA

Surtout des hommes, j'imagine ?

PIERRE-PAUL

Non. Autant de femmes que d'hommes.

LINDA

Ok, puis ils sont où ces gens-là ?

PIERRE-PAUL

Ils sont isolés. Au bord de la mer, dans les montagnes... Des fois dans des appartements en ville, dans des monastères, dans des laboratoires. Tu liras jamais leur nom dans un journal, tu les verras jamais à la télé. Ils écrivent pas de blog, ils n'ont pas de page Facebook.

LINDA

Ils travaillent comme livreurs et ils sortent avec des caissières de banque divorcées ?

PIERRE-PAUL

C'est ça.

LINDA

Ça fait combien de temps qu'on est ensemble, Pierre-Paul ? Un an et demi ? Pourquoi t'as jamais été capable de me dire que tu m'aimais ?

PIERRE-PAUL

Parce que je sais pas ce que ça veut dire exactement. Et il faut pas dire n'importe quoi. Ça, c'est Ludwig Wittgenstein.

LINDA

Je pourrai pas continuer comme ça.

PIERRE-PAUL

Ah ben... continue pas.

LINDA

Ce qui compte c'est pas l'intelligence. C'est le coeur.

PIERRE-PAUL

Ah oui.

[1] Je ne mets pas la référence parce qu'une simple recherche le confirmera. Il en va de même pour le reste du texte. L'un des avantages de l'IA, maintenant, c'est que les chercheurs n'ont plus besoin d'indiquer en détail les sources de tout ce qu'ils affirment. Une simple recherche avec les mots clés permet de vérifier immédiatement la crédibilité de toute affirmation factuelle.

[2] Film de Denys Arcand, La Chute de l'empire américain, 2018.

Philo5
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