1905 – 1980
Écrivain français
Existentialisme athée
* LIBERTÉ *
L’existence
précède l’essence. C’est la conscience qui rend possible le néant. L’homme est
condamné à être libre. Il se
sent étranger dans un monde absurde. On a besoin d’autrui pour se
connaître soi-même.
L’enfer,
c’est les autres.
[1]
Il distingue l’être en-soi, comme être des choses indépendant de la conscience, de l’être pour-soi, comme être de l’homme déterminé par la conscience. L’être en-soi est une positivité « opaque » interrompue par aucun non-être ; il est ce qu’il est. C’est seulement avec la conscience de l’homme que le néant est donné. Le pour-soi a la capacité de néantisation. « L’être par qui le néant vient au monde doit être son propre néant ». Telle est la finalité de l’existence humaine. Celle-ci porte en elle sa propre négation, c'est-à-dire qu’elle est contradictoire : Un être « qui est ce qu’il n’est pas et qui n’est pas ce qu’il est ». Cette formule traduit le fait que l’homme est un être qui se projette, par delà le présent, dans le futur ; il est déterminé par ses possibilités. Par ce projet il est toujours déjà au-delà de soi, il est ce qu’il n’est pas encore. De plus, l’homme ne peut pas se réduire au donné factice, il n’est pas seulement ce qu’il est, mais il est ce qu’il fait de soi.
L’existence précède l’essence ; l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et il se définit après. Si l’homme n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et tel qu’il se sera fait, conçu, voulu.
La conscience imaginaire est négativité. L’image intentionnelle qui surgit dans la conscience est comme le négatif d’une photo ; la conscience porte en elle-même le savoir implicite qu’elle représente un objet absent. La liberté n’est pas une propriété de la conscience mais la conscience même, qui est aussi définie comme le vide, le rien, le manque. L’homme est condamné à la liberté. L’homme créé sa propre existence ; il n’est rien d’autre que ce qu’il se fait (subjectif). La conscience est la négation de tout ce qui est un objet, un étant, un être en-soi. Elle est une « lacune dans l’être ». Cette néantisation pose l’étant comme phénomène et lui donne ainsi une signification.
Exister, c’est être là, se construire et imprimer sa marque sur les choses dans un monde absurde et contingent. Être libre signifie pour l’homme qu’il est, à tout moment, capable de mettre à distance la chaîne des causes. Et c’est en ce sens que l’on peut dire qu’il y a néantisation ; quand la conscience fait apparaître le néant sur fond de réalité, quand elle désagrège les déterminations, les mobiles, les « raisons », et ainsi se met en situation de choisir. L’homme est jeté dans la pleine responsabilité envers soi-même. L’être de l’homme consiste donc dans la liberté car il ne peut absolument pas échapper au devoir de se réaliser soi-même, c'est-à-dire de faire de soi ce qu’il est ; il est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il n’a pas choisi lui-même de vivre, mais il est libre malgré tout. Car, une fois jeté dans le monde à sa naissance, il est responsable de tout ce qu’il fait. Vivre consiste à faire des choix, mais nous n’avons pas toujours les bonnes raisons des choix que nous faisons. Cette liberté apporte à l’homme l’angoisse devant la tâche de réaliser sa vie. Il ne doit pas fuir la charge de cette liberté dans une sorte de nostalgie pour l’être en-soi auquel il a échappé dans la conscience. Cette fuite serait de la « mauvaise foi » à l’égard de la condition humaine.
L’homme, qui est un néant conscient, voudrait en réalité acquérir à la fois la tranquillité et l’autosuffisance de l’étant non conscient. Il aspire à l’union impossible de l’en-soi et du pour-soi. Il aimerait avoir l’indépendance de la chose, mais également garder la statut de « producteur de sens » qui donne un sens à cet étant. Ce désir traverse tous les rapports concrets et les teinte de vanité. La même chose vaut pour l’amour et le désir de l’autre. Ce sont les autres qui, par leur regard, nous chosifient. (« L’enfer, c’est les autres ».) Nous faisons cette expérience dans l’embarras provoqué par le fait que quelqu’un nous épie, mais aussi, dans l’amour par lequel nous voulons posséder l’autre qui, en même temps, nous possède. L’être-vu signifie que l’être de l’individu est toujours déjà constitué par la présence des autres. Pour se connaître soi-même, on a besoin des autres.
[1] Extrait audio de Jean-Paul Sartre, Huis clos, Emen © 1964 et Gallimard © 2004.