Cogitations 

 

François Brooks

2026-01-26

Essais personnels

 

Schopenhauer :
Pessimisme et Nirvana

 

Le premier bonheur pour l'homme serait de ne pas naître ; et le second, de rentrer au plus tôt dans le néant d'où il serait sorti.

Sophocle, Oedipe à Colone, -401.

Schopenhauer inspire le pessimisme. Affirmer que « la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui », et résumer le parcours de l'humain à naître, s'ennuyer, souffrir et mourir, ne présente rien de réjouissant. Il rejoint ainsi Sophocle qui affirmait que « Le premier bonheur pour l'homme serait de ne pas naître ; et le second, de rentrer au plus tôt dans le néant d'où il serait sorti. »

Alors, recommande-t-il le suicide ? Pas du tout. Il reste lucide : « la vie est infailliblement, et pour toujours, inhérente au vouloir-vivre, et la souffrance [inhérente] à la vie ; il en résulte que le suicide est un acte vain et insensé ». En bon logicien, il précise que se suicider serait encore la manifestation de la volonté à laquelle on chercherait paradoxalement à s'échapper. L'argument est rationnel, mais pas très convaincant. Une fois mort, l'individu n'échappe-t-il pas à tous les problèmes ? N'est-ce pas la porte de sortie à laquelle on pense dans les moments les plus pénibles ?

Mais alors, que propose-t-il pour décourager le suicide ? Dans Parerga & Paralipomena, il dit ceci : « J'ai exposé dans Le Monde comme Volonté et comme Représentation [1] la seule raison morale valable contre le suicide. C'est que le suicide s'oppose à ce qu'on atteigne le but moral par excellence, puisqu'il substitue un affranchissement qui n'est qu'apparent à la véritable libération de ce monde de douleur. » [2] Le suicide ne serait donc qu'une illusion doublée d'une faillite de la véritable libération. Mais encore ?

Dans Le Monde comme volonté et comme représentation, il écrit : « ... en nous, quelque chose nous dit [...] que le suicide ne dénoue rien, la mort n'étant pas un absolu anéantissement. » [3] Il suggère ainsi que le suicidaire ne peut se convaincre qu'il va mourir ; il pense simplement sortir d'une situation insupportable. Bref, un doute le chicote ; il pense que la mort ne met pas fin à la douleur qui se renouvellera de toute façon dans les espèces vivantes dont nous faisons partie, comme si nous étions soumis à une volonté invincible qui veut notre vie et qu'il est futile d'essayer d'y échapper par le suicide.

En effet, les hindous croient que ce serait inutile puisque nous faisons partie d'un cycle infernal de réincarnations dont il faut s'échapper ; le suicide ramène à la case départ.

C'est ici que Schopenhauer introduit subrepticement une confusion entre la douleur de l'individu et celle de l'espèce voulue par la vie qui nécessite essentiellement la douleur pour exister. Mais pour l'individu, le suicide ne serait-il pas une solution, comme la porte de sortie d'une vie trop douloureuse ? Celui qui souffre cherche à échapper à ses problèmes personnels, et non pas une solution définitive pour l'espèce entière.

À l'instar de la sagesse hindoue, qui est très portée à hiérarchiser l'univers, notre philosophe consent en quelque sorte à dire que la vie doit atteindre l'ordre le plus élevé de la hiérarchie : le nirvana. Mais qu'est-ce que le nirvana ? Étymologiquement, ça veut dire « néant, extinction ». Pratiquement, c'est une ascèse qui permet d'échapper à la douleur en éteignant la flamme de la vie ; par exemple, au moyen d'un jeûne extrême que Schopenhauer admet volontiers. Mais n'est-ce pas qu'une autre forme du suicide ?

À mon sens, il y a un argument plus décisif pour déconseiller le suicide. C'est que la vie est suffisamment souffrante par elle-même sans y ajouter l'horreur de s'engager activement dans les souffrances psychiques de la prise de décision finale et les douleurs physiques du passage à l'acte, et — pire encore — risquer de se rater et continuer à vivre dans des conditions plus douloureuses encore parce que le « tu ne tueras point » empêche le bon samaritain d'accomplir notre volonté d'en finir. En ce sens, vaut mieux attendre patiemment que la vie s'éteigne d'elle-même. C'est un peu ennuyant, mais avec un minimum d'efforts et un peu d'adresse, on arrive à minimiser la douleur par la méditation et on laisse la vie s'euthanasier elle-même quand le corps n'en pourra plus de vivre, quitte à lui donner un petit coup de pouce sur la fin avec l'aide médicale à mourir.

Sinon, selon Schopenhauer, que devons-nous faire pour échapper à la douleur et à l'ennui ? Il recommande le nirvana. Qu'est-ce que c'est ? Chez les bouddhistes et les hindous, le nirvana est un état mental d'anéantissement de tous les désirs qui débouche sur une espèce de libérateur. En pratique, ça consiste à rester assis tranquille les yeux fermés et à concentrer son attention sur la vacuité intérieure : ne penser à rien, ne pas résister aux pensées qui défilent l'une après l'autre, n'y attacher aucune importance, se positionner en tant que témoin détaché. Et pratiquer ainsi quotidiennement la méditation comme une dévotion religieuse en attendant l'illumination. Quel ennui !

Un peu comme se pratiquer à mourir, ces séances provoquent un état de détachement du monde qui s'installe graduellement. Avec le temps, il devient si total qu'il libère l'ascète de toute dépendance, et vient alors ce que l'on appelle l'illumination du bouddha : le nirvana. Étymologiquement, on l'a dit plus haut, nirvana signifie « néant, rien, extinction ».

Mais alors, pourquoi ne pas se suicider tout de suite ? Simplement parce qu'il serait absurde de provoquer davantage de souffrance. La vie veut vivre ; la contrecarrer provoquerait une souffrance abominable. Il ne s'agit pas de s'y opposer ; seulement neutraliser tout désir : porter la domination de soi au point d'éteindre la volonté qui harcèle les hommes à toujours vouloir.

En fait, le bouddhisme et l'hindouisme sont des religions nihilistes. On parle de l'illumination du dévot, mais il s'agit plutôt d'une néantisation qui comporte quelques liens avec le christianisme et l'islam. Le chrétien et le musulman ont hâte de mourir pour rejoindre Jésus ou les vierges du paradis. Ce faisant, ils seront délivrés des souffrances terrestres. L'Oriental, plus pragmatique, attend le néant par l'ascèse destinée à provoquer le nirvana. L'un et l'autre perçoivent la vie comme une période de douleurs, une espèce de purgatoire qui permet de gagner le « ciel » ou le « néant ».

Tout ceci me semble bien contradictoire. Un nirvana qui se présente comme une jouissance d'illumination suprême sous la forme de l'extinction de tout désir me fait penser au prisonnier coupé du monde dans son trou et qui finit par nourrir des hallucinations plus vraies que la réalité. Pourquoi faudrait-il s'installer dans un ennui aussi mortel ?

La modernité laïque et consumériste propose plutôt la célébration des jouissances qui s'insèrent dans la suite des inévitables douleurs et ennuis. Elle recommande avec le martèlement publicitaire ininterrompu de mordre dans la vie à pleines dents en postulant que, tant qu'à vivre, souffrir et s'ennuyer, vaut mieux y insérer le plus grand nombre de petits plaisirs en attendant l'extinction finale de l'individu à qui l'on peut, pourquoi pas, concéder l'opium de la foi en la vie éternelle pour ceux qui aiment la vie ; et le néant pour ceux qui diront non, merci ; c'est fini.

D'aucuns diront que cette joie est factice, qu'elle n'est qu'illusion. Mais pourquoi se priver de l'illusion du bonheur ? Vaut-il mieux vivre dans la vérité de la souffrance et de l'ennui ou bien dans l'illusion du bonheur ? À quoi sert la vie si l'individu n'est qu'un point perdu dans les vagues immenses d'une répétition vitaliste sans fin ? Quoi qu'il en soit, tout n'est-il pas qu'illusion ?

[1] Le Monde comme Volonté et comme Représentation, livre IV, § 69.

[2] Parerga & Paralipomena, Ch. 13, § 157, Coda 2005, p. 658.

[3] Le Monde comme Volonté et comme Représentation, § 59, PUF 2008, p. 410.

Philo5
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