Cogitations 

 

François Brooks

2026-01-02

Essais personnels

 

Baumgarten :
Beauté et pratique esthétique

 

Des objets laids peuvent, en tant que tels, être pensés de belle façon, et inversement des objets qui sont beaux peuvent être pensés d'une manière laide.

Baumgarten, L'Esthétique, 1735.

On a tendance à confondre vaguement le beau et l'esthétique. Le dictionnaire y est pour quelque chose. L'article « beau » le définit comme : ce qui procure par la forme un plaisir esthétique. Et l'article « esthétique », par : ce qui se rapporte au sentiment du beau. (9 Dicos) Définitions circulaires. Mais l'esthétique est plus que la beauté ; c'est une sensibilité raisonnée, éduquée, scientifique.

Chacun sait d'instinct ce qui lui plait ; beauté, douceur, délice, harmonie, les sentiments agréables sont perçus immédiatement ; c'est la chose la plus instinctive qui soit. La beauté est subjective : les goûts, ça ne se discute pas. Mais qu'est-ce que l'esthétique en rapport avec la beauté ? C'est une science. Oui, parce que Baumgarten (1714-1762) est le philosophe qui a érigé les sensations au niveau de la science. Il ne s'agit plus seulement d'instinct — de la perception brute et confuse —, mais d'une perception savante, scientifique, raisonnée.

Nous sommes tous familiers avec l'expérience d'une perception qui, au premier abord, est désagréable, mais qui se révèle après examen d'une grande beauté. Voilà l'esthétique !

Prenons la Joconde. C'est un petit tableau de 21 x 31 po, plutôt terne dont la peinture craquelée ne présente pas grand-chose d'agréable. Le modèle n'a rien d'érotique ; elle a de grosses mains un peu enflées, elle porte une robe sombre et se tient au premier plan d'une scène maladroitement peinte où l'on distingue vaguement ce qui pourrait être un lac, une forêt et un pont minuscule. Le personnage arbore une expression faciale plutôt neutre qui n'attire aucune sympathie. Bref, est-ce un beau tableau ? Pas vraiment. Est-il laid ? Non plus. En rapport aux productions graphiques actuelles, si la toile avait été produite aujourd'hui, elle serait certainement passée à la trappe.

Pourtant, le sourire incertain de Mona Lisa a fait sa notoriété. On ne connait rien d'elle sinon qu'elle a été peinte par le grand Léonard de Vinci au début du 16e siècle et que le tableau a appartenu à François  1er jusqu'à ce qu'il soit confisqué par les révolutionnaires. Les estimations actuelles oscillent entre 2 et 10 milliards d'euros (!?!). Le tableau a été analysé sous toutes les coutures : détail des lèvres, détail des yeux, partie gauche, droite, Triangles d'or, spirale d'or, microscope, pas un détail ne fut négligé. Il a été reproduit mille fois et adapté au goût du jour par de talentueux artistes. L'IA s'en est récemment emparé.

En somme, c'est toujours le même tableau banal qui fut l'objet de rationalisations esthétiques si nombreuses qu'il est entré glorieusement dans le domaine public.

Et c'est précisément l'objet de l'esthétique que d'examiner la richesse vague de nos perceptions sensibles pour les ériger au statut de Beauté rationnelle. L'oeuvre devient belle en vertu de considérations rationnelles qui s'ajoutent à notre sensibilité. Ainsi, toute chose banale, et même laide, est susceptible de rejoindre le ciel de la beauté sous les considérations esthétiques formulées par Baumgarten.

Le concept d'ESTHÉTIQUE n'est pas qu'une simple rationalisation de nos perceptions sensorielles, c'est une philosophie organique qui s'applique à la connaissance sensible dans tout ce que l'humain perçoit par les sens. C'est le point de départ de la conception des perceptions en tant que sensibilités filtrées par la pensée qui les ordonne dans une harmonie raisonnée et en produit l'unité.

En ce sens, même le laid peut produire un sentiment esthétique agréable. Par exemple, Georges Braque (1882-1963) a peint des tableaux si bizarres qu'on disait : « fou comme Braque ». Au premier abord, rien d'harmonieux dans le tableau intitulé Grands Arbres à l'Estaque. On ne distingue rien de connu sauf un amas de ce qui ressemble vaguement à des cubes. Si l'on ignore tout du cubisme, la première sensation visuelle est plutôt désagréable ; et sans le titre, nulle évidence de la forme des arbres.

Pourtant, la raison esthétique nous raccorde à un mouvement très important de la peinture du 20e siècle inauguré par Picasso. Dans les cours d'art pictural, il est un peintre apprécié, non pas parce que ses tableaux sont beaux, mais parce qu'en passant par le filtre de la sensibilité raisonnée, on parvient à déceler une certaine harmonie qui plait au jugement. Le point de vue esthétique transforme une perception tumultueuse en élégance artistique.

Mais tout ceci n'est que la porte d'entrée dans la création d'un concept incroyablement génial que Baumgarten va appliquer à toutes les sphères de la sensibilité humaine. L'ESTHÉTIQUE est l'art de l'attention, l'art de l'abstraction, l'art de la perception, l'art d'imaginer, l'art de penser avec esprit et discernement, l'art de la mnémotechnique, l'art d'inventer (ou mythologie esthétique) — c'est-à-dire mythologie théologique et art dramatique, l'art de juger (critique esthétique) ; et même l'art de prévoir et de pressentir (mantique (divination)). Bref, c'est la formulation d'une philosophie organique qui touche tous les aspects de la vie humaine puisque tout commence par la sensibilité de la perception.

Le concept d'esthétique créé par Baumgarten est si puissant qu'il n'a atteint son plein épanouissement que deux siècles plus tard avec l'art contemporain. C'est une révolution radicale dans l'appréciation de ce qui peut être perçu comme beau ou laid. Notre philosophe met fin à deux millénaires de classicisme rigide et ouvre la voie à la conception moderne de l'art et de la sensibilité, désormais érigée au niveau de la technique et de la raison.

Pratique esthétique

Qui dit art, dit pratique. Baumgarten ne se limite pas la contemplation. L'esthétique comporte surtout l'exercice technique visant la maîtrise dans chaque discipline. Musique, poésie, peinture, sport, théâtre, l'artiste ne doit pas passer une seule journée sans exercer ses talents comme une dévotion religieuse. L'esthète doit aussi propager son art, l'enseigner.

La plupart des gens attendent le bonheur passivement comme quelque chose qui leur est dû ; Baumgarten montre qu'il faut le fabriquer par une pratique active. En somme, l'esthétique ne propose rien de moins que la pratique du bonheur.

Elle est non seulement un sujet d'étude qui nous apprend à retirer le maximum d'agrément de nos perceptions sensorielles, mais avant tout une pratique active en vue de développer la sensibilité intérieure pour aiguiser notre aptitude à favoriser l'exercice qui provoque l'apparition de la beauté.

Les beautés brutes agréables qui émanent des perceptions sensorielles ne suffisent pas ; il faut développer nos facultés pour les multiplier sciemment (rationnellement). La beauté se perçoit immédiatement ; l'esthétique est une pratique intérieure en vue de s'harmoniser avec le monde et multiplier la jouissance d'être.

Sport, musique, poésie, littérature, artisanat, performance, toute activité est susceptible de participer à l'exercice esthétique. L'esthétisme est la pratique philosophique suprême qui élève l'existence au niveau de la beauté de l'art ; c'est précisément la pratique qui permet de dire : « C'est beau la vie. »

L'esthète n'est pas le jouisseur passif ; c'est le fin épicurien actif qui met toute son intelligence à embellir librement sa vie en exerçant l'art de multiplier les agréments. L'art japonais l'illustre bien : raffinement, subtilité et harmonie se retrouvent dans chaque aspect de la vie quotidienne autant que dans les disciplines spécialisées. Ikebana, calligraphie, bonsaï, origami, cérémonie du thé ; partout au Japon la raison est mise au service de la beauté, jusqu'à faire de la geisha une oeuvre d'art vivante de la personne humaine.

La beauté procure la satisfaction immédiate des sens ; l'esthétisme calibre scientifiquement la sensibilité pour maximiser la jouissance. L'esthète est le gourmet qui savoure chaque bouchée. Il travaille sa course non seulement pour gagner en vitesse, mais pour jouir de mettre l'intelligence au service de sa pratique sportive.

L'esthète ne mange pas à tout moment pour satisfaire ses fringales ; il prépare l'heure du repas en cuisinant des mets soigneusement composés d'une symphonie d'arômes sublimes. L'esthète ne remplit pas ses journées de musiques ininterrompues ; il s'assoit pour écouter attentivement les subtilités de son morceau favori. L'esthète n'a pas 300 amis sur les réseaux sociaux ; il en invite deux ou trois pour partager des heures charmantes en leur compagnie. L'esthète n'enchaîne pas interminablement les lectures ; il prend le temps de méditer les passages.

Le boulimique fait de sa vie une accumulation dont la jouissance le laisse insatisfait ; l'esthète distille chaque moment avec grâce et les savoure attentivement.

Bref, la beauté nous entoure ; elle se cueille à volonté. L'esthétique enseigne l'art d'aiguiser la sensibilité qui permet de mieux jouir de la vie intentionnellement ; c'est une école qui pousse l'exercice de la liberté au sommet de la satisfaction.

Philo5
                Quelle source alimente votre esprit ?