Cogitations 

 

François Brooks

2025-12-25

Essais personnels

 

Schelling et l'identité absolue

 

La nature n'affranchit pas volontiers quelqu'un de la tutelle qu'elle exerce, et personne ne naît fils de la liberté ! [...] L'activité la plus noble est celle qui n'a pas conscience d'elle-même. [...] La pure réflexion est donc une maladie de l'esprit humain.

Schelling, Idées pour une philosophie de la nature, 1798.

Schelling se situe en bout de course de l'idéalisme allemand du début du 19e siècle. Alors que les philosophes antérieurs pensent le monde en termes de corps/esprit et en polarités complémentaires distinctes, notre philosophe rase la table pour établir qu'il n'y a aucune différence entre l'un et l'autre.

À ce titre, on pourrait penser qu'il effectue un retour à Plotin, et l'on n'aurait pas entièrement tort, mais Schelling sort du cadre métaphysique pour tenir compte de la matière et de la vie. Il ne s'agit plus de voir l'Un dans un Être Unitaire Suprême, mais d'une totale indifférenciation matière/esprit. Ce que nous voyons comme corps est en même temps la manifestation visible de la pensée. L'un est l'autre ; ils sont identiques et indivisibles. La dichotomie n'est qu'une vue de l'esprit ; la réalité c'est que le corps et l'esprit ne font qu'un. Il ne s'agit plus simplement d'unité, mais d'identité. « La nature doit être l'esprit visible, et l'esprit la nature invisible. » [1]

Lorsque je vois un caillou, ce n'est pas simplement une matière inerte que je vois, mais en même temps l'esprit qui la constitue en tant que matérialité : l'acte de la représenter.

Le paradoxe que Schelling parvient ainsi à élucider est celui de la conscience d'un esprit qui tente de se percevoir lui-même, de s'objectiver, comme s'il pouvait faire un pas en arrière sur lui-même pour lui permettre de se voir. Mais alors, cette entité qui s'auto-observerait serait encore l'observateur qui n'aurait pas bougé. Il serait toujours le même témoin immobile et inamovible : toujours encastré dans la même conscience qui essaie de sauter hors du cadre de sa constitution sans jamais y arriver. « Tandis que je me représente l'objet, objet et représentation sont une seule et même chose. » [2] L'homme est une identité qui boucle sur elle-même ; il est à la fois sujet et objet. Et lorsque je vois une pierre, je ne vois pas seulement la matière, je vois en même temps l'acte de représentation qui la constitue, et que je suis.

Ainsi, Schelling conçoit l'identité absolue de l'être et de ses représentations du monde. Il est assez proche de la philosophie de Berkeley qui affirme l'immatérialisme absolu, mais Schelling conclut à l'identité des entités complémentaires corps/esprit. Alors que Berkeley nie la matière, Schelling l'indifférencie de l'esprit qui se la représente. L'un ne va pas sans l'autre ; les concevoir séparément serait insensé.

Pourtant, tout dans le monde, nous apparaît comme dualité, à commencer par nos corps symétriques. Deux yeux, deux bras, deux jambes ; gauche et droite ; le blanc et le noir ; le bien et le mal ; tout, absolument tout, est composé d'une évidente dualité. Mais pour Schelling, dans l'absolu, comme l'un ne va pas sans l'autre, ils se rejoignent dans une identité nécessaire, puisque ce sont des complémentarités indissociables.

En somme, cette identité est si évidente qu'elle devient banalité, et l'on se demande bien pourquoi un si éminent philosophe a passé sa vie à essayer de l'expliquer dans un langage aussi confus. Comment définir ses termes fétiches : absolu, Dieu, identité, liberté, amour, esprit, essence, être, nature et temps ? C'est que Schelling est aussi le philosophe du romantisme qui refuse de voir la staticité de l'unité. Les notions d'absolu sont chez lui dynamiques.

La matière inerte n'est que pesanteur soumise aux lois statiques de la physique. L'esprit concentre la lumière, mais cette énergie suit des lois physiques tout aussi stables et prévisibles. L'union des deux crée la stabilité de la pierre. Ôtez la stabilité, et la vie apparaît. La créativité divine engendre le conflit dans la matière qui devient une substance instable : la vie. Et au sommet de la vie, trône la raison et la liberté. Cette liberté arrache à la pesanteur et à la lumière l'inertie de la stabilité. La vie est nécessairement instable, créative ; elle cherche sans cesse l'équilibre qui lui permet de subsister.

L'époque de Schelling est celle de la Révolution française ; génération qui a inventé la liberté. Si sa philosophie est nébuleuse, c'est que de son vivant, elle est en perpétuelle évolution : nous assistons à la gestation d'un concept auquel personne n'avait encore songé : l'identité absolue, un système où corps, esprit, nature et liberté se formulent sous l'égide de la raison souveraine, à l'image d'une vie fragile qui cherche à se perpétuer par la créativité. Pour Schelling, la liberté n'est pas donnée comme chez Rousseau ; elle n'est pas un état de fait, elle est le produit de la créativité fragile qui se renouvelle à chaque instant.

Ainsi, notre philosophe dépasse l'Un de Plotin, l'immatérialisme de Berkeley et la liberté de Rousseau en élaborant un système romantique complexe, où liberté, amour, esprit, essence, nature et temps se conjuguent dans une identité absolue.

[1] F. W. J. Schelling, Idées pour une philosophie de la nature,
Extrait de Maurice Élie, Idées pour une philosophie de la nature - Extraits Schelling, Ellipses © 2000, p. 11.

[2] Ibid., p. 9.

Philo5
                Quelle source alimente votre esprit ?