Cogitations 

 

François Brooks

2026-03-21

Essais personnels

 

La Boétie et la servitude

SOMMAIRE

Servitude volontaire ?

Liberté

Habitude

Tyrannie

L'État de nature

Servitude volontaire ?

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres.

La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1549.

L'idée est si simple ! pourquoi n'y avons-nous pas pensé par nous-mêmes ? La formule magique ne dit pourtant rien des conséquences. L'humain est constitué d'un tel enchevêtrement de dépendances qu'il est impossible d'envisager se soustraire aux contrats mutuels. Oui, parce que les jougs auxquels l'on accepte de se soumettre ne sont en réalité que des engagements de réciprocité, et non une vile servitude.

Prenons l'enfant. A-t-il le choix de se soustraire à la « tyrannie » des parents ? Lorsqu'il n'est pas content, il regimbe, rue dans les brancards, mais il sait bien qu'il n'a d'autre choix que se soumettre. Où trouverait-il la nourriture, le gîte, les vêtements et la protection ? Il doit tout à ses géniteurs ; sans eux, il n'est qu'une misérable souffrance. Il aime ses parents comme l'esclave chérit ses chaînes ; elles garantissent la survie. Chacun sait que les SDF sont les plus libres, mais dans quelles conditions ? Est-ce que l'on envie leur liberté ? Lafontaine pose la question dans la fable Le Loup et le Chien.

Le tout premier facteur de servitude, c'est le corps qui exige la nourriture trois fois par jour. La Boétie énonçait une formule magique qui n'avait de sens que pour ceux qui, comme lui, disposent de ressources considérables. Le serf est lié par une entente avec le seigneur qui possède les terres gagnées de haute lutte. Le paysan en a l'usage à condition que sa production garantisse la survie du maître. Agir contre l'ordre contractuel serait se tirer dans le pied. D'autant plus que le seigneur n'est pas idiot : il ferme souvent les yeux sur les écarts du serviteur qui se réserve en catimini quelques gâteries « non taxées » — il faut bien préserver la motivation : c'est la partie tacite du contrat.

Le second facteur de servitude, c'est la fragilité du corps ; on a besoin d'un gîte et de sécurité. Le serf est logé sur les terres que le seigneur protège farouchement. Terres arrachées par les armes et transmises à travers les générations. Pourquoi le serviteur choisirait-il la liberté ? Où irait-il sinon s'asservir sous un autre maître ? Ou pire encore, sous les cruelles conditions atmosphériques où le moindre confort est gagné au prix d'un immense labeur comme pour les colons au Canada. Ça n'aurait aucun sens. Pourquoi La Boétie envisage-t-il la liberté aussi naïvement ?

Liberté

Le vocable liberté est parmi les mieux cotés, mais elle est toute relative. En réalité, on s'arrache les miettes de liberté. Ma voiture est plus belle, plus rapide, plus chère ; mais nous roulons tous sur les mêmes routes. J'ai une Rolex, mais votre montre bon marché est équipée d'une précision analogue. J'ai la plus belle femme du monde, le plus grand appartement, les plus beaux meubles, mais l'habitude fait que je suis insensible à cette « supériorité » au quotidien. Ai-je asservi ma vie à accumuler des richesses ? J'aurais pu courir après d'autres chimères ; au bout du compte, la ligne d'arrivée est la même pour tous : le sommeil éternel et l'oubli dans la poussière.

Inventeur de la liberté, La Boétie exerce toujours un impact immense en Occident. Son idée annonçait les Révolutions anglaise et française du 17e et 18e siècle. Le régime a changé, mais l'humain est resté le même. Les contrats mutuels asservissent toujours. Comment pourrait-il en être autrement ? Faut-il croire que les maîtres sont plus libres ?

J'ai connu un vieil homme sans famille qui, à la veille de sa mort, achetait chaque matin un billet de loterie sans se rendre compte de l'absurdité du temps perdu sur le peu qui lui restait. Était-il libre ?

Si les révolutions ont eu du succès, ce n'est pas au nom de la liberté si souvent évoquée ; c'est à cause du nombre. Comment gérer une masse aussi nombreuse ? La population croissante rendait l'Ancien Régime obsolète. Il fallait inventer un nouveau type d'administration ; on inventa la liberté et l'on nous fit croire qu'elle allait nous avantager.

Les nouveaux riches, héritiers du savoir, entraient en conflit avec les Seigneurs propriétaires. La raison triompha avec le leurre « liberté ». La richesse, qui autrefois était liée aux terres, fut partagée avec l'intelligentsia : la bourgeoisie s'est enrichie ; l'épée partagea le pouvoir. Les philosophes assoiffés de liberté s'immiscèrent dans les marges influentes ; ils allaient bientôt remplacer le clergé dépassé par la science.

Oui, parce que pour penser, il faut être libre de son temps. Le paysan est trop occupé à cultiver pour réfléchir. La liberté de penser de Montaigne fut possible parce qu'il était issu d'une riche famille anoblie deux générations avant lui. Mais était-il si libre ? On pense qu'Elon Musk jouit d'une liberté enviable, alors que c'est le contraire : son immense fortune lui impose la responsabilité de gérer la vie d'une multitude. N'importe quel travailleur syndiqué est plus libre.

D'ailleurs, la liberté n'est jamais que relative. On est plus ou moins libre. La liberté absolue serait celle de l'ermite : la solitude totale.

Habitude

La Boétie va cependant plus loin que la simple liberté. Il constate que l'habitude est la force la plus puissante contre la liberté. Il écrit : « On ne regrette jamais ce qu'on n'a jamais eu. » [1] En fait, on ne regrette jamais ce que l'on n'a pas connu, c'est ce que l'on a eu et perdu que l'on regrette. L'habitude fonde le regret. « La première raison de la servitude volontaire, c'est l'habitude. » [2]

En fait, l'habitude nous tient en laisse. Pourquoi changer ce qui fait notre affaire ? Évidemment, on est plus flexible pendant la jeunesse : période souvent pénible, où l'on s'éduque à prendre des habitudes qui ne sont pas naturelles. Mais une fois programmé, le cerveau s'identifie à des routines qu'il n'abandonnerait pour rien au monde.

On chante la liberté et on l'invoque à tout moment, mais la seule liberté qui nous importe vraiment est celle qui permet de poursuivre nos habitudes. Nos chaînes procurent le paradoxal sentiment d'agir sans entraves.

Tyrannie

Au-delà de la liberté et de l'habitude, le génie de La Boétie se manifeste surtout lorsqu'il montre l'immense enchevêtrement de dépendances mutuelles créant un système de corruption et de privilèges qui lient les puissants. On l'observe aujourd'hui dans l'affaire Epstein. Le charmant millionnaire peu diplômé savait jouer de ses influences auprès de milliardaires lubriques. Il fournissait la « chair fraîche » et se servait lui-même copieusement dans le plat de bonbons. Il était le noeud d'un enchevêtrement de dépendances mutuelles tenues au silence jusqu'à ce que l'influence du mouvement MeToo pousse les « victimes » à réclamer leur part du gâteau. Sous l'égide du scandale de moeurs, les anciennes « travailleuses du sexe » réclamèrent leur juste part d'un commerce où la « matière première » avait été négligée.

La Boétie montre la boucle rétroactive qui engage la dépendance mutuelle entre les tyrans et les serfs dont les rôles se substituent subtilement dans un asservissement complémentaire. Le roi et les courtisans sont soudés dans des rapports inextricables. Et à ce titre, le peuple est partenaire dans la danse de la tyrannie. Ce n'est qu'un échange de bons procédés. Il est riche, puissant et nous croulons sous le charme. On lui propose de suppléer à nos besoins en échange de loyauté. Mais tout ce qu'il nous donne lui appartient ; il ne nous concède que la menue monnaie pour acheter des services dont il détient le monopole. Nous ne sommes que les locataires de ses largesses, et elles ne subsisteront que le temps où nous lui serons utiles. La jeune femme est consommée, récompensée et jetée tout comme le salaire du travailleur enrichit l'industriel, mais ne permet que de renouveler la force de travail du lendemain (Marx).

Mais l'expérience vécue crée un lien indéfectible. L'échange, le commerce a eu lieu ; rien ne peut défaire l'intrication. Sous le principe de responsabilité, le fournisseur doit assurer le service après-vente, la garantie, le fonds de pension. « Combien de dommages ? », demandait l'ancien Canadien au moment de payer.

La tyrannie n'est pas tant la vilaine exploitation d'un hégémon que systémique. C'est d'ailleurs le propos de La Boétie. Dans un système libéral où chacun peut s'enrichir à l'infini, les plus habiles coureurs seront nécessairement les premiers, comme au Monopoly. Mais dans la vie courante, une fois que les plus riches possèdent tout, il leur reste encore à gagner les louanges de la postérité. Ils achètent alors les médias, établissent des fonds de bienfaisance et soignent leur image. Aux "States", l'usage accepte volontiers l'affichage du nom des « généreux donateurs » sur les plaques des monuments qui témoignent de leur obscénité. Il y a donc complicité du petit peuple. Le régime de Mao a fait plus de 40 millions de victimes, mais la mémoire du Grand Timonier était encore célébrée par des chants laudateurs dans les parcs de Fuzhou, trente ans après sa mort.

La Boétie est pourtant lucide : il souhaite que le petit peuple se libère, mais sa position reste paradoxale. En même temps qu'il lance le célèbre mot d'ordre : « Soyez résolus à ne plus servir... », il montre que c'est impossible. D'ailleurs, les révolutions qui ont suivi le confirment : la connivence du « bourreau » et de la « victime » est indéfectible. Quelque part, les rôles s'inversent et l'on se demande si la personne la moins libre ne serait pas la plus riche. S'il est un (Dieu) qui a créé l'univers, il est certainement la chose la moins libre qui soit.

L'État de nature

Pour La Boétie, la liberté est un état de nature : « ... puisque [la nature] a montré en toutes choses qu'elle ne nous voulait pas seulement unis, mais tels un seul être, comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux ? » [3] Au contraire, comme je l'ai montré plus haut, l'état de nature est la servitude. La liberté n'est pas un droit de naissance, elle est une conquête.

En philosophie, nous savons que penser par soi-même exige de supporter le « vertige philosophique ». C'est comme pour le saut en parachute : on en parle avec enthousiasme, mais au moment de se lancer dans le vide, un réflexe nous paralyse. Le vertige est pourtant le signe d'une liberté à conquérir ; elle exige de sortir de sa zone de confort pour envisager une expérience qui n'est pas naturelle. C'est un sport d'élite : on n'y arrive que par un entraînement résolu. La liberté est la chose la moins naturelle qui soit ; et c'est souvent un pas dans la folie.

Ainsi, dans la fameuse maxime de La Boétie : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres », la clé de la liberté réside dans la volonté résolue de sortir de ses habitudes. C'est la chose la moins naturelle et la plus effrayante qui soit. Comme Dostoïevsky l'a montré dans Le Grand Inquisiteur, la liberté est un cadeau empoisonné qui est convoité par très peu de gens.

[1] La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Éd. Mille et une nuits © 1995, p. 26.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 17.

Philo5
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