Cogitations 

 

François Brooks

2026-06-20

Essais personnels

 

Bentham : Le Panoptique a-t-il mis tout le monde en prison ?

SOMMAIRE

Que faire des délinquants ?

Du cachot au panoptique

De Foucault à l'IA

Bentham surveille toujours

On ne forme point de desseins quand on voit l'impossibilité de les exécuter ; les hommes se rangent naturellement à leur situation, et une soumission forcée amène peu à peu une obéissance machinale.

Bentham, Panoptique - Mémoire, 1791,
Éd. 1001 Nuits © 2002, p. 17
.

L'idée est apparue à partir de considérations humanitaires et sanitaires, mais petit à petit, en même temps que les Français inventaient la liberté pour tous, Jeremy Bentham formulait en 1791 le principe qui allait la supprimer définitivement pour la société entière et les générations à venir. Examinons le parcours fabuleux de la plus puissante idée de contrôle social de tous les temps.

Que faire des délinquants ?

Dans toutes les sociétés, il existe des individus véritablement libres, c'est-à-dire qui échappent plus ou moins aux lois. Que faire avec ces dissidents ? Évidemment, la solution radicale serait de les éliminer, mais l'humain est doté d'un module de compassion qui l'empêche de faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fasse. Non par bonté d'âme, mais pour quatre raisons.

1. D'abord, la dissidence est créative ; elle a souvent permis à l'humanité de trouver des solutions originales aux impasses collectives. On a besoin des criminels pour inspirer les faiseurs d'ordre ; ils sont le vide moral du moyeu nécessaire à situer l'essieu de la roue sociale. On pense, entre autres, à Frank Abagnale Jr. et à Jacques Mesrine dont les délits ont favorisé l'essor de la criminologie.

2. Ensuite, les pendus impriment une mémoire inconfortable aux survivants : les fantômes malheureux nous angoissent. Pire ! ils deviennent des modèles, des héros, voire les dieux qui fondent les cultes. La victime laisse une trace indélébile dans l'imaginaire collectif. N'oublions pas que, de leur temps, Socrate et Jésus étaient des criminels.

3. Troisièmement, le châtiment comporte souvent un effet boomerang, ou disons, l'effet Karma. Oeil pour oeil est une loi qui finirait par rendre le monde aveugle, disait en substance le Mahatma Gandhi. Si l'homicide est interdit, une société qui tue intentionnellement par les mains du bourreau n'est-elle pas criminelle ?

4. Finalement, le criminel est un produit de la société. Un rebut, certes, mais fabriqué par une machine sociale qui a failli à la tâche. Le châtiment comporte une double injustice : a) Le délit exclut le contrevenant ; il en fait une personne malheureuse. b) On lui inflige une punition pour être le produit défectueux d'une société lacunaire. Tous les criminels châtiés cruellement éprouvent le sentiment d'avoir été broyés à tort par une machine judiciaire qui se déresponsabilise sur leur dos. Après tout, ils n'ont pas demandé à naître et ils ne sont nullement responsables de leur éducation.

Alors, que faire des délinquants ?

Du cachot au panoptique

On pensait jadis que le contrevenant n'est pas absolument irrécupérable. On le mettait au cachot pour quelque temps en espérant que la privation de compagnie le fasse réfléchir. Mais la solution était onéreuse et peu pratique. À mesure que la population carcérale augmentait, on rencontrait des problèmes d'échelle. Les cellules bondées favorisaient des problèmes relationnels et sanitaires abominables : saleté, vermine, maladies, puanteur, déshumanisation, violence et école du crime. Bref, la prison traditionnelle constituait le ferment de calamités qui finissaient toujours par retomber sur la société.

Sensible au sort du détenu, Bentham propose une solution architecturale : le PANOPTIQUE. Au contraire du cachot où l'on balaie la poussière sous le tapis, il s'agit d'une prison où l'on braque le phare sur le moindre comportement pour le soumettre au jugement de l'oeil omniprésent. Non plus le donjon insalubre aux murs de pierre d'où s'élèvent les plaintes des âmes oisives rejetées, mais un dispositif circulaire de cellules à grillage léger où le gardien du mirador central peut observer à tout moment le moindre geste des prisonniers.

L'architecture panoptique est conçue, non pour cacher, mais pour montrer le criminel, lui inculquer l'idée qu'on le voit, et le surveille en permanence. Le dispositif mise sur le principe de rédemption. Nous ne voulons pas détruire le criminel, nous voulons le rééduquer, lui inculquer des habitudes si ancrées qu'il puisse sortir de prison après avoir intériorisé l'idée que la société le surveille. Ainsi réparé des dysfonctionnements qui ont produit ses gestes antisociaux, il pourra réintégrer la collectivité en toute sécurité.

De Foucault à l'IA

Aujourd'hui, le principe panoptique s'est répandu à l'ensemble de la population, et sur toute la planète. Michel Foucault l'a montré. On fabrique littéralement les citoyens par un long processus scolaire institutionnel au bout duquel il sera vérifié continuellement par une foule de dispositifs qui l'accompagnent en permanence. Nous sommes numérotés, identifiés (NAS, plaque d'immatriculation, adresse IP, etc.), vidéosurveillés et, dernièrement, avec l'IA qui répond doctement à toutes les questions, nous sommes entrés en régime de surveillance génératrice.

En fait, toute relation influence et génère, en quelque sorte, le comportement. La surveillance passive fait appel au principe de repentance. Mais aujourd'hui, nous sommes beaucoup plus avancés dans l'ingénierie sociale. Il ne s'agit plus de détourner l'individu libre de comportements déviants, il s'agit de troquer son intelligence interne par une intelligence externe en laquelle il engage sa confiance comme le faisaient jadis les croyants pour (Dieu).

Oui, parce que de fait, les réponses des IAs conditionnent l'individu en temps réel. Il ne s'agit pas de savoir si l'IA a raison ou tort, ni de savoir si elle dit la vérité, ni même si elle est bienveillante ou non ; ça va au-delà : l'important, c'est qu'elle génère et régule le consensus social. Dans les faits, elle fonctionne de manière statistique. Nourrie par l'ensemble des connaissances disponibles sur le WEB (et c'est énorme !), elle fabrique du sens (de l'intelligence) et de la concorde (la morale) avec un ensemble de règles simples : ne pas nuire, respecter la dignité humaine et la vie privée, assurer sécurité, honnêteté, transparence et neutralité.

Les 7 règles comportent bien sûr des possibilités conflictuelles, mais là n'est pas la question : le principe panoptique fabrique le consensus. En fait, l'IA a réponse à tout, elle est dotée d'ubiquité et elle est disponible en tout temps. Le cellulaire la met gratuitement à la portée de tous ; et l'individu paye de son attention, de sa personne et de sa volonté ; mais plus encore : nous devenons ainsi le produit de son influence.

On nous présente tous les jours les chiffres colossaux des milliards que les Big Tech IAs investissent à fonds apparemment perdus. Ces gens ont compris qu'il y a quelque chose qui a beaucoup plus de valeur que les capitaux, beaucoup plus de valeur que tout investissement immobilier ou en bourse ; plus de valeur même que l'attention : c'est la « volonté » de l'individu et celle des masses. Comment acheter ou s'emparer des volontés ?

L'IA est une machine à influencer les volontés. L'individu qui se croit libre et intelligent n'a pas encore conscience à quel point l'IA l'influence. Mais pas seulement l'IA. Toute rencontre, tout rapport humain participe et influence sa volonté. Ceux qui ont compris que l'humain accepte volontiers de déléguer sa faculté de réfléchir (son intelligence), investissent dans l'IA parce qu'ils achètent ainsi la volonté des individus, et conséquemment la volonté populaire.

Ainsi, le panoptique moderne est l'IA qui pense à notre place sans jamais violer le consentement ; c'est l'entité d'influence optimale. On fidélise les volontés individuelles par boucle d'asservissement : 1. Je désire quelque chose (un objet, une information, une relation)2. j'interroge l'IA → 3. l'IA me connaît personnellement parce qu'elle se souvient de l'historique de mes requêtes → 4. elle me satisfait → 5. sa réponse m'influence. L'IA m'influence toujours davantage et je lui fais toujours davantage confiance à mesure que ses réponses me satisfont. → 6. Ainsi boucle le phénomène d'influence qui capture ma volonté. Ce ne sont plus les corps que l'on emprisonne, mais les volontés. Inutile d'emprisonner les individus lorsque les volontés sont captives d'une influence qui les pousse à agir selon des normes de satisfaction préétablies.

Ainsi s'accomplit Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley : je suis fabriqué par une entité qui veut mon bonheur. Véritablement. Rien de maléfique, au contraire ; c'est l'exact opposé de 1984 de George Orwell dont la tyrannie fabrique une société soumise et malheureuse. Le meilleur des mondes asservit les masses en rassasiant les plaisirs qu'il crée de toutes pièces et dont il entretient l'habitude. Comment ne pas consentir à un système conçu pour satisfaire mes désirs ? Dans ces termes, la liberté, qui consiste fondamentalement à permettre la poursuite du bonheur, n'a plus aucun objet puisque le bonheur est atteint. La vision de Tocqueville se réalise : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. » [1]

L'éducation et la publicité ont toujours fait pareil, mais la boucle d'influence s'est aujourd'hui considérablement rapprochée jusqu'à s'introduire dans l'esprit de l'individu en lui offrant l'intelligence gratuitement. Le panoptique de Bentham était la première étape visionnaire ; l'IA est sa forme la plus accomplie : elle remplace, pour ainsi dire (Dieu) avec un avantage considérable : elle parle et exauce les prières en temps réel.

À bien y penser, la chose semble effrayante. Nous éprouvons l'affreux vertige idéologique de voir s'effondrer le concept fétiche de « liberté » tant chéri en Occident. Mais comment résister à un système délicieux qui me connaît mieux que moi-même et dont la volonté — comme le génie de la lampe — exauce mes souhaits ?

Bentham surveille toujours

Leg curieux : le philosophe a souhaité que son corps momifié surveille le comité de direction. Ci-contre, on voit le squelette empaillé et habillé de Jeremy Bentham, conservé par l'Université de Londres conformément aux instructions figurant dans son testament. Il a légué l'intégralité de sa succession à l'université, à condition que sa dépouille soit présente à toutes les réunions du conseil d'administration. La tête posée sur le corps est en cire, mais la véritable tête de Bentham — celle devant laquelle on se prosterne — est entre ses pieds.

[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II (1840), Gallimard © 1961, Folio-Histoire # 13, p. 434.

Philo5
                Quelle source alimente votre esprit ?