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2026-05-18 |
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Diderot et la révolution de la raison |
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SOMMAIRE |
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La raison est, à l'égard du philosophe, ce que la grâce est à l'égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir ; la raison détermine le philosophe.
Diderot, L'Encyclopédie, Articles
Est-ce que ce sont les sages maximes d'un philosophe ? Que non ! Il s'agit de la déclaration d'une guerre impitoyable et plus actuelle que jamais.
Je résume. En gros, la Bible postule que le monde a été créé en 6 jours par un (Dieu) Tout-Puissant invisible qui, après avoir établi les lois de l'univers, ne cesse de les enfreindre. L'Ancien Testament est rempli d'actions divines fantastiques : naissance d'Isaac d'une mère de 90 ans ; la voix d'un (Dieu) invisible qui parle depuis le feu d'un buisson ardent qui brûle sans se consumer ; la séparation des eaux de la mer Rouge ; la manne du désert tombée du ciel ; Josué qui arrête la course du soleil. Dans les Évangiles, le (Dieu) unique devient triple en naissant d'une vierge fécondée par le Saint-Esprit. Tout le long de sa courte vie publique, Jésus ne cesse d'accomplir des miracles fabuleux : changer l'eau en vin, marcher sur l'eau, multiplier les pains et les poissons, ressusciter les morts, etc. Le dogme chrétien impose à la raison de céder devant les absurdités de la Révélation. Les philosophes qui, depuis Descartes, avaient entrepris de raisonner rationnellement à partir d'observations empiriques, enchaînaient les découvertes. En 1750, la somme des connaissances techniques avait creusé un fossé immense entre la foi et la réalité. En pensée, on vivait dans un monde magique alors que dans les faits, le quotidien s'expliquait de mieux en mieux par la science. Mystères et superstitions s'évanouissaient à mesure que les lumières philosophiques éclairaient les phénomènes inconnus. L'Encyclopédie de Diderot avance à pas feutrés, mais il s'agit bien d'une véritable machine de guerre : une mise à jour qui propose d'unifier la pensée à la réalité. La gestation du projet fut douloureuse. Dès le deuxième volume, les autorités ecclésiastiques et la monarchie découvrent l'embuscade. Les philosophes des Lumières se réapproprient le Verbe jadis confisqué par l'Église ; les mots sont tout-puissants. Qui contrôle la langue contrôle le peuple. Diderot et Jaucourt entreprennent de définir tous les mots du dictionnaire en y ajoutant leurs semences révolutionnaires. Ici et là, apparaissent, dans leurs articles, les sarcasmes à peine voilés et les jugements irréfutables qui discréditent la doxa religieuse en soulignant les contradictions que la raison ne peut admettre. Évidemment, l'Encyclopédie sera interdite et Diderot mis en prison. Mais fort de ses engagements avec les souscripteurs et les libraires, il réussit à se faire libérer en promettant de ne plus rien écrire contre la doxa. Cinq autres volumes furent alors publiés jusqu'en 1757 avant qu'un arrêt du Conseil du Roi révoque définitivement le permis de publier. On accuse l'ouvrage de complot contre l'Église et l'État. Qu'à cela ne tienne, le reste de l'Encyclopédie sera rédigé en secret, pour être publié d'un seul coup en 1765. L'intelligentsia dispose maintenant de l'outil nécessaire à alimenter les idéaux de la grande Révolution de 1789. On regarde aujourd'hui l'Encyclopédie poussiéreuse avec condescendance. Souvent écrite à la première personne du singulier, de nombreux articles seraient vilipendés par Wikipédia pour leur caractère personnel et tendancieux. Bien sûr, elle est obsolète, mais aussitôt que l'on arrête d'y voir une encyclopédie pour focaliser sur l'aspect révolutionnaire scientifique, on voit dans les articles l'émergence d'un savoir qui s'affranchit peu à peu de la pensée chrétienne, et d'où émerge la nouvelle religion déiste. Les philosophes sont les hommes de la raison ; ils ne sont en paix que lorsque les mystères sont élucidés ; et c'est précisément le but de l'Encyclopédie. On ne nie pas l'existence de (Dieu) ; on en propose une nouvelle définition pour accorder les faits avec le Grand Horloger. Il est impossible qu'il se pose en contradiction de sa propre Création ; on l'identifie à la Nature. Désormais, les cerveaux de ce monde ne seront plus habités de mystifications, mais de connaissances scientifiques appuyées sur des observations évidentes. Aujourd'hui, la religion n'est pourtant pas disparue, mais l'autorité a changé de camp. Lorsque Diderot affirme que « toute puissance cesse de l'être, dès qu'elle sort des bornes que la raison lui a prescrites », il postule la prise du pouvoir par la raison. Le Verbe — le langage — se doit d'être raisonnable en enlevant aux mots leur pouvoir mystificateur ; ils doivent au contraire élucider le monde en étant des représentations fidèles de la réalité. Diderot élève ainsi la raison à un sommet si élevé que même (Dieu) doit s'y soumettre. Une nouvelle religion est née : le Rationalisme empirique. |
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Lutte impitoyable entre foi et raison Pourtant, la mystification n'est jamais très loin ; alors pourquoi le cerveau humain verse-t-il si facilement dans les élucubrations fantastiques ? Nous associons généralement la foi à la religion, à la révélation, aux Saintes Écritures, mais le domaine de la foi est beaucoup plus fondamental. Il commence dès que l'enfant apprend la signification des mots. La foi commence dès qu'il associe un vocable à la chose qu'il représente [1]. À force d'entendre le mot chat, il finit par croire que le mot est l'animal. Lorsqu'il a intériorisé la signification du terme, si on lui dit « chat », sa raison en cherchera la présence. Où est le chat ? Le « où » est l'opérateur relationnel qui fait entrer la raison en action.
Ainsi, l'enfant construit peu à peu sa foi dans l'existence du monde mot après mot.
Les mots sont le fondement même de la croyance qui est une espèce de folie arbitraire qui attribue des signes aux choses qu'ils représentent.
Il faut croire aux mots ; c'est le premier dogme de toute culture. Le langage est un immense acte de foi.
Le francophone croit au mot « chat » ; l'anglophone au mot « cat » ; le mandarinophone, au mot
« Parler une langue accorde le pouvoir de mystifier ceux qui partagent la même façon de se représenter le monde. La religion est d'abord un langage commun, une foi arbitraire, un consensus du Verbe. D'une langue à l'autre, le vocable change sans raison rationnelle. La raison vient ensuite. Lorsque l'enfant a intégré les significations arbitraires des mots de sa langue maternelle, il peut ensuite raisonner ; c'est-à-dire, appliquer des opérateurs logiques aux discours : où ?, quand ?, comment ?, pourquoi ? Ainsi se conjuguent foi et raison qui donnent du sens au monde. Avant les philosophes des Lumières, la raison était soumise à l'autorité ecclésiastique qui avait confisqué la rationalité au service de la révélation. La virginité, l'eau, le pain, la mort, l'Esprit et (Dieu), dans les récits bibliques, ne sont que des symboles, des métaphores qui n'ont rien de réel. Et la foi exige de donner priorité à des symboles interprétatifs soumis aux élucubrations tyranniques arbitraires d'une mystification capricieuse et irrationnelle. L'évêque imposait avec l'enseignement religieux le devoir de croire en des dogmes que la raison ne pouvait pas vérifier avant l'avènement de la pensée scientifique. La Bible enseigne que l'Univers a été créé en 6 jours, il y a environ 6 000 ans par un (Dieu) immatériel, omnipotent, jaloux et tyrannique. Le récit est captivant. L'humanité entière descendrait d'un seul homme et d'une seule femme. Le démiurge a choisi de favoriser un seul peuple parmi les nations, et il s'est finalement manifesté en personne sous la forme d'un messie né d'une jeune femme vierge fécondée par le Saint-Esprit. Le (Dieu) Jésus aurait été crucifié, serait mort, et ressuscité pour ensuite monter au ciel. Cette histoire, présentée comme une vérité religieuse, se heurtait aux réalités scientifiques démontrées par la raison. Les autorités ecclésiastiques furent peu à peu discréditées par les philosophes des Lumières, mais comme l'ordre social entier reposait sur ces croyances, une lutte impitoyable s'est engagée entre la révélation et la raison. L'article RAISON de l'Encyclopédie se termine sur ces deux paragraphes : RAISON, s. f. (Logique.) [...] Tout ce qui est du ressort de la révélation doit prévaloir sur nos opinions, sur nos préjugés et sur nos intérêts, et est en droit d'exiger de l'esprit un parfait assentiment. Mais une telle soumission de notre raison à la foi ne renverse pas pour cela les limites de la connaissance humaine, et n'ébranle pas les fondements de la raison ; elle nous laisse la liberté d'employer nos facultés à l'usage pour lequel elles nous ont été données. Si l'on n'a pas soin de distinguer les différentes juridictions de la foi et de la raison par le moyen de ces bornes, la raison n'aura point de lieu en matière de religion, et l'on n'aura aucun droit de se moquer des opinions et des cérémonies extravagantes qu'on remarque dans la plupart des religions du monde. Qui ne voit que c'est là ouvrir un vaste champ au fanatisme le plus outré, aux superstitions les plus insensées ? Avec un pareil principe, il n'y a rien de si absurde qu'on ne croie. Par-là il arrive que la religion, qui est l'honneur de l'humanité, et la prérogative la plus excellente de notre nature sur les bêtes, est souvent la chose du monde en quoi les hommes paraissent les plus déraisonnables. On sent que l'auteur (anonyme) marche sur des oeufs. L'écriture est confuse et semble contradictoire. En termes clairs, il reconnaît la préséance de la foi sur la raison, mais il avertit que si la foi déraisonne, on ouvre la porte aux absurdités menant à la perte de sens, au fanatisme et à la superstition. Bref, il s'incline prudemment devant l'autorité ecclésiastique, mais il n'en affirme pas moins la nécessité de la raison. |
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En 1747, Diderot rédige De la suffisance de la religion naturelle : une réflexion en 27 articles où il élabore une théologie déiste basée sur la nature avec des arguments rationnels incontournables. En gros, il montre que les phénomènes naturels suffisent à fonder une religion sans mystification, et que (Dieu) n'a pas besoin de miracles pour se justifier — au contraire, la magie serait la faiblesse d'un (Dieu) qui penserait que la raison humaine qu'il a créée serait impuissante à justifier l'ordre naturel qu'il a établi.
Pour
Diderot,
la raison divine qu'il identifie à la raison scientifique suffit à tout justifier :
« La religion naturelle est, de toutes les religions, celle qui offre le plus de caractères
divins. » (§ 11, FG © 2007, p. 186).
Elle offre tout : bonté, justice, vérité, suffisance, clarté et fiabilité (éternelle).
Elle est naturelle, cordiale, paisible, égalitaire, résiliente (subsistante) et universelle.
Bref, divinité et raison ne font qu'un ; les mystères sont une insulte à la raison créée par (Dieu) lui-même.
Il conclut ainsi :
« La vérité de la religion naturelle est à la vérité des autres religions comme le témoignage que je me rends à moi-même est
Diderot identifie sa propre raison à une action divine. En 1746, il inaugure ses Pensées philosophiques en écrivant : « J'écris de Dieu... » (FG © 2007, p. 61). Il ajoute : « Si ma raison vient d'en haut, c'est la voix du ciel qui me parle par elle ; il faut que je l'écoute. » (Addition aux Pensées philos., § IX, FG © 2007, p. 160).
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Dans la Critique de la raison pure, Kant reconnaît l'incompatibilité de la foi et de la science : « Je devais donc abolir la science pour faire place à la foi. » Ainsi, dans l'immense chantier entrepris par Diderot et les philosophes des Lumières, il en résulte que la religion a perdu son caractère « scientifique » pour ne garder que les fonctions doctrinales. Confinée à la croyance, l'autorité de l'Église ne s'en est jamais relevée. La guerre des Lumières mit fin à l'ancien régime et à la monarchie décadente qui le soutenait. De 1747 à 1765, Diderot travailla avec une nuée de philosophes pour construire une machine idéologique impitoyable de telle sorte que la raison domine les élucubrations tyranniques de l'Église et de l'État. Il fut même subventionné par la Grande Catherine II de Russie qui, quoique fortement intéressée par la philosophie, s'est pourtant gardée d'en appliquer les principes. Comme Platon, Diderot rêvait d'un Philosophe roi qu'il n'a pas trouvé. Ce qu'on appelle aujourd'hui la laïcité est certainement la religion la plus puissante puisqu'elle relie (religare) l'humanité sans équivoque par le consensus scientifique. Bien entendu, ceci n'empêche pas de dévier dans des élucubrations farfelues, mais aujourd'hui, les pensées originales ne menacent plus personne : on les regarde comme de simples hypothèses. On tolère et même on encourage la créativité, perçue comme l'exercice le plus fondamental de la liberté. La science — essentiellement laïque — n'a pas peur des idées divergentes ; au contraire, elle y puise même sa plus grande force puisqu'elle reconnaît depuis Karl Popper que ce qui est scientifique, c'est ce dont la fausseté peut être démontrée. Ainsi la laïcité assume sereinement ses ignorances, et laisse aux religions dogmatiques le loisir d'élaborer les théologies. Mais comme l'humain ne traite la réalité qu'à partir de représentations verbales, scripturales ou imagées, la guerre n'est jamais gagnée. L'esprit doit sans cesse rester vigilant pour examiner sans relâche les suggestions qui se présentent. L'esprit est essentiellement re-présentatif ; il n'est pas réel ; il ne comporte de réel que ce qu'il peut factualiser par l'intuition sensorielle et l'évidence scientifique. La divagation n'est jamais très loin puisque le langage est, essentiellement mystification. Les mots ne revêtent jamais que le sens qu'on leur donne. |
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« Je compte sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques suffrages. Si ces Pensées ne plaisent à personne, elles pourront n'être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables, si elles plaisent à tout le monde. » (Épigraphe aux Pensées philosophiques.) Gilles Deleuze affirme que le philosophe est avant tout un créateur de concept original. On a du mal à enfermer Diderot dans un système conceptuel définitif. Quel est le concept original apporté par Diderot à la philosophie ? Dans son Dictionnaire raisonné, il a défini tant et tant de concepts, quel est celui qui lui appartient en propre ? On observe chez lui une pensée en mouvement. Aîné de la famille, on le destinait à la prêtrise. Ses brillantes études l'avaient imbibé de théologie et de philosophie. Il tenta de réconcilier les deux : l'éternité fixe du dogme et la pensée active. Il élabora d'abord une forme de déisme dont le concept de (Dieu) aurait pu s'accommoder des définitions traditionnelles. Création, omniscience, ubiquité, bonté, d'une part ; et d'autre part, la cohérence nécessaire à la raison philosophique. On le voit plus tard évoluer vers l'athéisme radical. Où ce caméléon se situe-t-il ? N'est-ce qu'un imposteur qui change de forme pour éviter de se commettre ?
Ses conflits avec les autorités l'ont bien sûr obligé de mettre la pédale douce. On pourrait croire que notre philosophe se contredit, mais au contraire,
à travers les résistances, il poursuit une évolution qui montre effectivement une pensée active qui s'autorise à muter à mesure qu'elle rebondit sur la
trampoline des confrontations. Si l'on voulait la réduire à un système définitif, ce serait justement la requête de ne jamais s'endormir sur ses lauriers,
c'est-à-dire, tout simplement penser, raisonner activement. L'originalité de
Diderot
consiste à réclamer, pour lui-même et pour tout le monde, la liberté d'exercer
Le
Bonheur de penser Pour Diderot, penser consiste à évoluer librement autour de concepts établis dans un dictionnaire qui invite à s'approprier les mots pour les vitaliser en activant l'examen de la raison. Ça semble paradoxal, mais ça fait parfaitement sens. La langue sert la raison à partir des termes conceptuels — les mots — qu'elle s'autorise à utiliser comme matériaux de ses joyeuses élucubrations. Le Dictionnaire est le magasin du libre penseur que Diderot invite à raisonner. Si le Dictionnaire produit des pensées raisonnées, il invite aussi le lecteur à raisonner. Paradoxalement, notre philosophe a montré comment nous pouvons échapper à l'enfer des définitions éternelles en les utilisant pour nous propulser dans les sphères les plus actives de la raison. Il a révolutionné la raison en ouvrant la cage dogmatique où elle était enfermée. Voilà toute l'oeuvre des Lumières. C'est pourquoi on qualifie Diderot de « Prométhée des Lumières ». |
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