(1812-1831)

Démarche dialectique et historicisme

par Georg Wilhem Friedrich Hegel

Extrait de « Science de la logique » et de « Cours d'histoire de la philosophie »

Antinomies

Chaque philosophie est vrai et fausse

À quoi sert la philosophie?

Histoire de la philosophie, aperçu général

Revanche du philosophe

Triade dialectique

* * *

Antinomies [1]

La contradiction est la racine de tout mouvement et de toute manifestation vitale ; c'est seulement dans la mesure où elle renferme une contradiction qu'une chose est capable de mouvement, d'activité, de manifester des tendances ou impulsions [...]. Mais c'est un fait d'expérience courante qu'il y a une foule de choses contradictoires, d'institutions contradictoires, etc., dont la contradiction n'a pas seulement sa source dans la réflexion extérieure, mais réside dans les choses et les institutions elles-mêmes. Elle ne doit pas non plus être considérée comme une simple anomalie qui s'observerait ici ou là, mais elle est le négatif d'après sa détermination essentielle, elle est le principe de tout mouvement spontané, lequel n'est pas autre chose que la manifestation de la contradiction [...].

Une chose n'est donc vivante que pour autant qu'elle renferme une contradiction et possède la force de l'embrasser et de la soutenir.

Le dialectique, tel que nous le comprenons ici, et qui consiste à concevoir les contraires comme fondus en une unité ou le positif comme immanent au négatif, constitue le spéculatif. C'est là son côté le plus important, mais aussi le plus difficile pour une pensée encore peu exercée, non libre.

Chaque concept constitue une unité de moments opposés auxquels on pourrait par conséquent donner également la forme d'affirmations antinomiques. Devenir, existence, etc., bref, n'importe quel concept peut ainsi révéler des antinomies qui lui sont propres, et l'on pourrait en conséquence établir autant d'antinomies qu'il y a de concepts. [...] La seule vraie solution ne peut consister qu'en ce que les deux déterminations, tout en étant opposées et parties nécessaires d'un même concept, soient considérées, non dans ce qu'elles ont d'unilatéral, chacune pour elle-même, mais comme ayant leur vérité dans leur suppression, dans l'unité de leur concept.

Chaque philosophie est vrai et fausse [2]

Toutes les philosophies sont vraies et fausses... on n'a réfuté aucune philosophie. Ce qu'on a réfuté ce n'est pas le principe d'une philosophie donnée, mais seulement la notion que ce principe est ultime, qu'il est la détermination absolue.

À quoi sert la philosophie? [3]

Le but ultime, l'intérêt de la philosophie, est de concilier la pensée et le concept avec l'actualité. La philosophie est la véritable théodicée, plus haute que l'art et la religion et leurs impressions, — la réconciliation de l'Esprit avec lui-même, de l'Esprit qui s'est saisi dans sa liberté et dans la richesse de son actualité. Il est d'ailleurs facile de trouver satisfaction dans des positions subordonnées, dans l'intuition ou le sentiment. Plus l'Esprit descend profondément en lui-même, plus forte est l'opposition ; la profondeur doit être mesurée selon la grandeur de l'opposition, — du besoin ; plus profondément il est descendu en lui, plus profond est son besoin de chercher au-dehors, de se trouver ; plus étendue est sa richesse extérieure.

Ce qui existe comme nature actuelle est l'image de la raison divine ; les formes de la raison consciente de soi sont aussi formes de la nature. Nature d'un côté, — monde de l'Esprit et histoire, de l'autre, — sont les deux actualités. Nous avons vu apparaître la pensée qui se saisit elle-même ; elle tendait à se faire concrète. Sa première activité est formelle ; c'est seulement Aristote qui proclame le Nous ; comme pensée de la pensée. Le résultat est la pensée qui est pour soi et qui en même temps embrasse l'univers, le transforme en monde intelligent. Dans l'intellection l'univers naturel et le spirituel s'interpénètrent comme un univers harmonieux...

La dernière philosophie est le résultat de toutes les précédentes ; rien n'est perdu, tous les principes sont conservés. Cette Idée concrète est le résultat des efforts de l'Esprit depuis bientôt 2 500 ans (Thalès naquit en 640 avant Jésus-Christ), — de son travail le plus sérieux, pour être objectif pour lui-même, pour se connaître :

Tantae molis erat, se ipsam cognoscere mentem.

... Ce travail de l'Esprit pour se connaître, cette activité est l'Esprit, la vie même de l'Esprit. Son résultat est le concept qu'il conçoit de lui-même ; l'histoire de la philosophie connaît clairement que l'Esprit a voulu cela dans son histoire. Ce travail de l'Esprit humain dans la pensée intérieure est parallèle avec tous les degrés de la réalité. Aucune philosophie ne va au-delà de son époque. L'histoire de la philosophie est l'élément le plus intérieur de l'histoire universelle...

Histoire de la philosophie, aperçu général [4]

Les époques principales de toute l'histoire de la philosophie, la suite nécessaire des stades, des moments principaux peut se résumer ainsi. Après l'ivresse de la subjectivité orientale qui n'atteint pas l'entendement, — donc qui reste sans stabilité — la lumière de la pensée se fit jour en Grèce... La philosophie des Anciens pensa l'Idée absolue, et la réalisation ou la réalité de cette Idée consista à comprendre et à considérer le monde actuel tel qu'il était en et pour soi.

  1. Cette philosophie ne partit pas de l'Idée elle-même, mais de l'objectivité comme donnée, et transforma celle-ci en Idée : — l'Être.

  2. La pensée abstraite, le Nous, se connut comme essence universelle, comme Pensée — non comme pensée subjective, ce fut l'Universel de Platon.

  3. Avec Aristote apparaît le concept, pensée libre, candide, conceptuelle, traversant et spiritualisant toutes les formes de l'univers.

  4. Le concept comme sujet, son devenir pour soi, son être interne, — la séparation abstraite, — ce furent les stoïciens, les épicuriens, le scepticisme : non pas forme concrète libre, mais abstraite universalité formelle.

  5. L'idée de Totalité, le monde intelligible, le monde comme monde d'idées, c'est l'Idée concrète, telle que nous l'avons vue chez les néoplatoniciens. Ce principe est l'idéalité abstraite dans toute la réalité, l'Idée comme totalité, mais non l'Idée se connaissant elle-même, — jusqu'au moment où le principe de la subjectivité, de l'individualité la pénétra et où Dieu en tant qu'Esprit devint actuel pour soi dans la conscience de soi.

  6. Mais l'œuvre des temps modernes consiste à saisir cette Idée comme Esprit, comme Idée se connaissant elle-même. Pour accomplir ce progrès de l'Idée connaissante à l'Idée se connaissant, il faut l'opposition infinie, il faut que l'Idée parvienne à la conscience de sa scission absolue. Ainsi la philosophie acheva l'intellectualité du monde, lorsque l'Esprit pensa l'essence objective ; elle produisit ce monde spirituel comme un objet existant au-delà du présent et de l'actuel — comme une nature, — première création de l'Esprit. À partir de ce moment le travail de l'Esprit consista seulement à ramener cet « au-delà » dans l'actuel et dans la conscience de soi. Cela est accompli par le fait que la conscience de soi se pense elle-même et reconnaît l'être suprême (l'essence absolue) comme conscience de soi qui se pense elle-même. Avec Descartes la pensée pure émergea de cette scission. La conscience de soi se pense d'abord comme conscience ; toute réalité objective y est contenue, ainsi que le rapport positif, intuitif de sa réalité avec l'autre. La pensée et l'être sont opposés et identiques dans Spinoza ; il a l'intuition substantielle, la connaissance externe. Le principe de la conciliation, à partir de la pensée comme telle, le dépassement de la subjectivité de la pensée se découvre alors — dans la monade pensante de Leibniz.

  7. En second lieu, la conscience de soi pense qu'elle est conscience de soi, être pour soi, mais encore dans un rapport négatif avec l'Autre. C'est la subjectivité fichtéenne : a) comme critique de la pensée, b) comme impulsion vers le concret. La forme infinie absolument pure est exprimée : conscience de soi, Moi.

  8. Cet éclair traverse la substance spirituelle, et ainsi le contenu absolu et la forme absolue sont identiques ; — la substance est identique intérieurement avec la connaissance. En troisième lieu, la conscience de soi reconnaît alors son rapport positif comme son négatif, et son négatif comme son positif, — autrement dit, elle reconnaît ces activités opposées comme une et même, c'est-à-dire la pensée pure ou l'être comme l'identité avec soi, et celle-ci, comme la scission. C'est l'intuition intellectuelle ; mais pour qu'elle soit vraiment intellectuelle, on exige qu'elle ne soit pas immédiatement cette intuition de l'éternel et du divin, comme on dit, mais absolument connaissante. Cette intuition qui ne se connaît pas elle-même est le commencement dont on part comme d'une présupposition absolue ; elle est ainsi seulement intuitive, connaissance immédiate, non. connaissance de soi : autrement dit elle ne connaît rien ; ce qu'elle intuitionne n'est pas connu ; il s'agit dans le meilleur cas, de belles pensées, non de connaissances.

L'intuition intellectuelle est connue : a) quand les opposés (toute réalité externe et interne) sont connus chacun en tant que séparé de l'autre. Si elle est connue selon sa nature, telle qu'elle est, elle se révèle comme non subsistante — son essence est le mouvement de transition. Cet élément héraclitéen ou sceptique, ce fait que rien n'est immobile, doit être montré dans chaque réalité ; ainsi apparaît dans cette conscience (l'essence de chaque réalité étant détermination, étant son opposé) l'unité conçue avec son contraire ; b) cette unité est également à connaître dans sa nature ; son essence comme cette identité doivent aussi passer dans leur contraire, se réaliser, devenir autre ; ainsi son opposé apparaît par elle-même ; c) de nouveau, il faut dire de l'opposition qu'elle n'est pas dans l'absolu. Cet absolu est l'être suprême, l'éternel, etc. Mais ceci est encore une abstraction, un aspect seulement... La pensée pure progressa jusqu'à l'opposition du subjectif et de l'objectif ; et la véritable conciliation de l'opposition est cette connaissance que poussée à l'extrême, cette opposition se résout elle-même, — qu'en soi, comme dit Schelling, les opposés sont identiques et non seulement en soi, mais que la vie éternelle consiste précisément à produire éternellement l'opposition et à la concilier éternellement. Connaître l'unité dans l'opposition, et dans l'opposition, l'unité, c'est le savoir absolu ; et la science philosophique consiste à connaître cette unité dans tout son développement par elle-même.

Le résultat général de l'histoire de la philosophie est ainsi :

  1. qu'il y eut toujours une seule philosophie dont les différences simultanées sont les aspects nécessaires du principe unique ;

  2. que la suite des systèmes philosophiques n'est pas accidentelle, mais qu'elle représente la suite nécessaire des stades dans le développement de la philosophie ;

  3. que la philosophie ultime d'une époque est le résultat de ce développement, la forme suprême de la vérité que la conscience de soi de l'Esprit se donne sur elle-même. La dernière philosophie contient donc toutes les précédentes, comprend en soi tous les degrés ; elle est produit et résultat de toutes les précédentes. On ne peut pas à notre époque Être platonicien, on doit s'élever au-dessus : a) des petitesses des opinions particulières, des pensées, des objections, des difficultés ; b) de sa propre vanité, comme si on pouvait penser quelque chose de particulier. Saisir l'esprit interne, substantiel, c'est cela la position de l'individu ; à l'intérieur du tout, les individus sont comme des aveugles, l'Esprit interne les pousse.

Revanche du philosophe [5]

On raconte de Thalès qu'un jour, en observant les astres, il tomba dans une fosse, et que le peuple se moqua de lui qui prétendait connaître les choses du ciel, alors qu'il ne voyait même pas ce qu'il y avait sous ses pieds. Le peuple se moque de tels accidents, il a l'avantage que les philosophes ne peuvent lui rendre la pareille... Eux, ne peuvent pas tomber dans une fosse, — parce qu'ils y sont une fois pour toutes, parce qu'ils n'essaient pas de voir des choses plus hautes.

Triade dialectique [6]

Aristote a exprimé d'une façon tout à fait définie le sens de cette trinité. Ce qui est parfait, ce qui a de la réalité, l'a dans la trinité : commencement, milieu, fin. Le principe est le simple ; le milieu, son être autre (la dyade, l'opposition) ; l'unité (Esprit), la fin ; le retour de son être autre dans cette unité. Chaque chose est : a) être, simple ; b) différence, diversité ; c) unité des deux, unité dans son être autre. Sans cette trinité, la chose est détruite, elle devient une fiction imaginée, une abstraction.

[1] Georg Wilhem Friedrich Hegel, Science de la logique, (1812-1816), traduction de S. Jankélévitch, Éditions Aubier ©. Extrait de Georges Pascal, Les grands textes de la philosophie, Bordas/SEJER © 2004, page 205.

[2] Georg Wilhem Friedrich Hegel, Cours d'histoire de la philosophie (Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie (G. P.)), publication posthume, G. P., 51. Extrait de G. W. F. Hegel, Morceaux choisis 2, traduction par Henri Lefebvre et Norbert Guterman, Idées nrf #202 Gallimard © 1939, page 294.

[3] Ibid.: G. P., III, 684-686. Extrait de Ibid., pages 301-302.

[4] Ibid.: G. P., III, 686-691. Extrait de Ibid., pages 302-306.

[5] Ibid.: G. P., 196. Extrait de Ibid., pages 308-309.

[6] Ibid.: G. P., 258. Extrait de Ibid., pages 310.