Les Jésus (1)

 Spéculations philosophiques 

 

François Brooks

2005-03-10

Essais personnels

 

Les Jésus (1) [1]

 

S'il est une histoire universelle, c'est bien celle de Jésus-Christ. Chaque génération la renouvelle. Ces temps-ci, on dit qu'il parlait araméen et se nommait Ieschoua.

L'image ci-contre fut générée par ordinateur pour une émission documentaire de la BBC diffusée à Pâques en 2001 sous le titre Son of God. La tête de Jésus a été créée par une équipe de production qui a pris en considération certaines évidences artistiques appartenant à son époque, dont l'aspect médical, archéologique et géographique. L'équipe de production a travaillé avec le crane d'un homme juif du premier siècle trouvé en Israël. Ils affirment que « Les têtes juives d'aujourd'hui sont très différentes de celles d'il y a 2 000 ans, c'est pourquoi l'équipe a recherché un crane datant de la période de Jésus. »

Coulé en plâtre à partir du crane, l'artiste médico-légal Richard Neave, de l'Université de Manchester, a commencé la reconstruction du visage en façonnant des couches d'argile représentant les muscles, les tissus adipeux et la peau. Les détails pileux furent choisis à partir de ceux que l'on retrouve au Moyen Orient. Ils sont généralement épais, foncés et bouclés ainsi qu'assortis au style courant à l'époque de Jésus. L'image finale de la tête du Christ fut reproduite en 3D à partir du modèle numérisé.[2]

* * *

Qui était-il ? Comment vivait-il ? Pourquoi est-il mort aussi tragiquement ? Les églises chrétiennes ont brodé une fabuleuse théologie autour de sa personne. Voici 7 films de l'histoire du Christ. Chaque cinéaste se décrit un peu lui-même en la racontant. Raconte-moi l'histoire de Jésus et je te dirai qui tu es.

1965
La plus grande histoire jamais contée de George Stevens dépeint un Jésus mobilisant les foules par des mystifications miraculeuses. Il est aux prises avec les trois pouvoirs que sont la Rome impériale, les prêtres juifs et la royauté dévoyée. Les foules voient en lui un sauveur, mais il perd vite sa popularité puisqu'il ne se mêle pas de politique, mais se préoccupe de l'âme des gens. Stevens essaie de décrire une époque lointaine où le temps s'écoulait lentement.

1973
Le Jesus Christ Superstar de Norman Jewison, interroge le phénomène Jésus sous l'angle des bénéfices narcissiques de l'exposition médiatique. Dans la lignée de la Beatlemania, phénomène nouveau engendré par la popularité considérable dont jouissent certaines vedettes, l'auteur se demande pourquoi Jésus n'a pas choisi de naître au XXe siècle : il aurait ainsi pu jouir des médias de masse pour propager efficacement son message.

1977
Le Jésus de Nazareth de Franco Zeffirelli est un personnage éthéré, idéal . Présenté avec un souci de fidélité aux Évangiles, il nous livre un Jésus divin. Les miracles accomplis sont essentiels à sa légitimation. Sa perfection angélique nous le rend cependant inaccessible. Il appartient à un monde loin de l'humanité et des travers de la vie pratique.

1979
Dans un esprit résolument satyrique, Monty Python nous présente la vie de Jésus sous le pseudonyme de Bryan. Life of Brian dépeint le Christ, tout comme sa mère Marie, sous les traits de personnes ordinaires avec les défauts humains courants : une mère avare, calculatrice et dominatrice ; un Brian pleutre, sans caractère et indécis devenu Christ malgré lui.

1988
Martin Scorsese présente La dernière tentation du Christ. Il tente de répondre à la question « Pourquoi ne te sauves-tu pas toi-même ? » si souvent posée au Christ en croix. C'est un Jésus hésitant, tourmenté et bien humain en qui tout homme peut se reconnaître. Scorsese montre pourquoi le phénomène « Jésus-Christ » pourrait parfaitement se passer de la personne Ieschoua. L'époque avait besoin d'un Christ, elle l'a fabriqué.

1989
Denys Arcand propose un Jésus de Montréal prêt-à-porter. Actualisé par des notes anthropologiques et une analyse psychosociale de l'époque, cet Ieschoua est incarné par un acteur qui joue le rôle dans une pièce présentée à des touristes en pèlerinage à montréalais. D'un humanisme troublant, le comédien est si habité du personnage qu'il risque sa santé mentale dans un monde sordide qui n'est pas fait pour lui.

2004
La passion du Christ de Mel Gibson met l'accent sur les souffrances de Jésus dans sa chair. À la limite du vraisemblable, cet homme-Dieu va encaisser de telles tortures, que l'on souhaite que la mort le délivre rapidement. Ce Christ est si sanglant que le message évangélique se trouve dilué. Mais la naissance du pouvoir de la victime prend une force considérable.

2005
Cet espace est réservé à votre Jésus. Comment le voyez-vous ? Décrivez-le tel que vous l'imaginez. Quelle est la particularité de son histoire qui vous touche le plus ? Quelles sont les aspects qui vous poussent à l'aimer ? Ou bien, pourquoi le rejetez-vous ? Qu'est-ce qui vous choque ou vous déplait dans Ieschoua, Jésus, le Christ.

 
* * *

Pour ma part, j'aime bien penser que Jésus était un philosophe nommé Ieschoua, vivant à Nazareth et ayant pratiqué le métier de charpentier appris de son père Joseph. Il était doté d'une capacité de réflexion et d'humanité hors du commun. Il a introduit dans la pensée occidentale une notion révolutionnaire : le pardon. Il montre [3] que c'est la seule manière de briser le cycle funeste de la haine. Au contraire, la punition, la vengeance et la répression la prolongent indéfiniment. À la loi du talion, il oppose de rendre le bien pour le mal. Il suggère carrément de mettre notre nature humaine de côté et de choisir volontairement, librement et activement, non seulement de ne pas nous venger, mais au contraire d'aimer l'agresseur. Cette perversion volontaire brise l'escalade de la vendetta et impose le triomphe définitif de la paix.

Qu'en est-il de ce programme après 2 000 ans ? Hé bien, il semble que la chrétienté soit une philosophie si puissante qu'elle a su s'imposer malgré le fait qu'elle ait traversé des siècles d'horreurs, de conquêtes et d'Inquisition. Malgré la dénonciation générale des abus auxquels elle a conduit, elle tire sa force du sacrifice librement consenti dont l'image choc est celle du crucifix : victime innocente, mais volontaire.

En effet, rien de plus troublant pour l'esprit que de voir un homme à qui on ne peut rien reprocher, un homme bon et généreux, cloué à la croix, et gigotant jusqu'au bout de son sang.

Les institutions qui ont diffusé le bouleversant message ont parfois sombré dans l'abus de confiance, la perversion, la fausse représentation ou la mystification pour ensuite être rejetées par les fidèles désillusionnés. Mais le message de cette philosophie et l'exemple de son initiateur parlent si fort qu'il renaît chaque fois sous une nouvelle forme après être tombé quelque temps en discrédit. Comme Kierkegaard l'a souligné, Être chrétien est impossible, et pourtant, nous n'avons pas le choix de vivre autrement qu'en chrétien.

Jésus personnifie Dieu comme un père idéal dont la bonté serait le principal attribut. Bien sûr, au moment de la mort, coincés dans des souffrances insupportables, il est difficile de croire en la bonté d'un être qui nous aurait créé. Comment voir dans cet horrible instant, la manifestation de la bonté d'un Dieu aimant ? Mais gageons que celui qui arrive à se convaincre de cette chimère, meurt moins angoissé que l'athée qui se destine au néant. Bref, peu importe la réalité, le sentiment de sérénité provoqué par la foi explique les conversions de dernière minute [4].

Quel que soient les intentions véritables du « bourreau », n'est-il pas apaisant de croire qu'elles sont guidées par une bonté fondamentale ? Ceux qui pratiquent le sado-masochisme en savent quelque chose : seule l'intention que l'on prête au bourreau suffit à faire jouir ou souffrir. Dans les Consolations de la philosophie, Boèce en dit long sur cette apaisante perversion de l'âme que procure la foi chrétienne en baume contre le bourreau cruel et inévitable.

[1] Complémenté par Les Jésus (2) publiée le 17 avril 2022.

[2] Traduction F. B.
(Page consultée le 30 mars 1999 : http://www.rejesus.co.uk/site/module/faces_of_jesus/P9/)

[3] Voir les textes fondateurs de la pensée de Ieschoua : Dieu, amour et pardon.

[4] Lire le touchant roman de Roger Martin du Gard, Jean Barois, Gallimard © 1921.

Philo5
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