EXISTENTIALISME 

Kierkegaard

18131855

Théologien danois

Précurseur de l'existentialisme

 Existentialisme romantique chrétien

* EXISTENCE *

L'existence surgit des difficultés concrètes, non d'abstractions théoriques.

Elle comporte trois stades : 1. esthétique, 2. éthique et 3. religieux.

Le héros tragique est, par nature, public ; le chevalier de la foi est privé.

La foi pose un paradoxe singulier : il est impossible de vivre sans être chrétien, et pourtant, être chrétien est impossible.

Les « vérités objectives » de l'hégélianisme ne peuvent pas s'appliquer à l'existence individuelle. « Pendant que le très illustre et spéculatif Herr Professor explique tout ce qui existe, il a oublié par distraction comment il s'appelle lui-même, qu'il est un homme, simplement un homme, et non les fantastiques 3/8 d'un paragraphe. »[1]

Chaque humain n'est intéressé que par sa propre existence. C'est seulement quand on agit et surtout lorsque l'on fait des choix significatifs que nous avons pleinement conscience d'exister.

  1. Le stade esthétique (du gr. aisthêtikos, signifiant « sentir ») : vivre dans l'instant.
    L'individu recherche les plaisirs, mais il oscille entre la jouissance, l'ennui et la déception. Tout entier absorbé par la quête de ses propres satisfactions, il vit dans la crainte de ne pas obtenir ce qu'il convoite. À ce stade, il n'y a pas d'engagement et le caractère de l'existence paraît vain et dérisoire. Dans le monde sensitif, la personne est assujettie à ses envies. Ainsi elle mène une existence désespérée puisque sa vie boucle sans fin sur le cycle de séduction : -» surgissement de passions et désirs à assouvir ; -» revers, ennui ou jouissance ; -» espoir déçu ou repu -» ... L'individu est envahi par la crainte puisqu'il n'a aucun contrôle sur ses penchants. Les événements le portent comme le bateau ballotté par les vagues. La liberté est réduite à sa seule convoitise ; il vit sous complète dépendance. Ce stade, où tout est prévisible, le rend risible et mène à l'ironie, à la dépression (mélancolie) et au désespoir.

  2. Le stade éthique : saut consistant à choisir de s'engager.
    Lorsque, dans le désespoir du à quoi bon, je me reconnais dominé par de vaines inclinaisons, j'éprouve le besoin d'ajouter du sens à ma vie. Ce faisant, je passe au stade éthique en choisissant l'engagement et la fidélité. Ce saut transforme radicalement mon existence. La vie éthique est une alternative qui me libère de la domination des désirs ; je prends le contrôle, j'accède ainsi à l'existence. C'est, par exemple, le choix du mariage, par opposition à celui de Don Juan stationné dans les plaisirs de la séduction. Ce choix de moi-même constitue ma liberté. En effet, puisqu'il est impossible de contrôler les aléas de la vie ni les particularités qui nous constituent, la liberté n'est possible que par le consentement volontaire. Je choisis d'être ce que je suis, et d'entreprendre ce que je fais, de plein gré. L'individu qui décide ainsi de s'engager activement accède à l'existence autonome puisqu'il exerce la seule véritable liberté qui consiste à agir intentionnellement sa propre vie. En acceptant la tâche de vivre par et pour mes choix, je me distingue, non pas par ce que je fais — nombreux sont ceux qui font les mêmes choix —, mais par l'exercice volontaire de la tâche d'exister. Exister, c'est se distinguer par ses choix délibérés, et non se confondre dans une foule de moutons anonymes qui se laissent ballotter par les vagues de leurs désirs aléatoires. L'existence est le surgissement de la liberté responsable d'un sujet. En agissant volontairement, l'humain ne se laisse pas seulement insérer dans la série des causes et des effets, il devient une sorte d'absolu commencement. En y insérant son acte libre, il accomplit une rupture existentielle. L'impératif philosophique traditionnel du connais-toi toi-même se transforme en choisis-toi toi-même.

  3. Le stade religieux : saut dans l'absurde qui affranchit de l'éthique et des regrets.
           À l'image d'Abraham qui, dans son rapport intérieur à l'Être suprême, a confiance en la promesse de Dieu qui éprouve sa foi en lui demandant de sacrifier ce qu'il a de plus précieux — son fils Isaac — le stade religieux s'impose comme réponse aux limites du stade éthique. Abraham pèche certainement du point de vue éthique, puisqu'il se prépare à assassiner son fils bien aimé. Il en serait troublé s'il n'engageait pas une foi absolue en Dieu qui est pourtant le gardien de l'éthique. Mais il a confiance que Dieu le lui redonnera d'une façon ou d'une autre ; il a foi en la promesse de la divinité intérieure qui lui commande d'agir de manière absurde. Ainsi, il se choisit lui-même, par delà l'éthique, et c'est précisément de cette confiance que l'avenir a besoin pour se déployer sans regret. Il choisit de donner préséance à la confiance (la foi et l'espérance) sur la rationalité et l'éthique. Le saut dans la foi semble absurde, puisqu'il demande d'abandonner ce que l'on tient pour acquis et nécessaire, et d'abandonner même nos repères éthiques de bien et de mal, mais l'existence se fonde davantage sur l'espérance sans laquelle elle serait perdue. La foi religieuse s'affranchit de la rationalité et de l'éthique pour accéder à l'espérance qui est le fondement même de l'existence : elle lui donne son sens.
           L'espoir diffère de l'espérance en ce sens que l'espoir s'engage là où il y a des chances de réussir alors que l'espérance s'engage contre toute attente rationnelle. Lorsque tout espoir est perdu, il nous reste encore l'espérance qu'un miracle advienne, qu'une intervention divine réponde à nos aspirations.

Héros tragique et Chevalier de la foi

Le héros tragique est au service de l'extériorité, du général, du public. Comme le commandant d'armée et le soldat, il sacrifie ses intérêts personnels au bénéfice des autres, du peuple, d'une idéologie commune. Supporté par le groupe, il trouve consolation dans l'approbation générale, l'adulation et la gloire. S'il enfreint l'éthique, c'est pour qu'une éthique supérieure triomphe ; s'il tue, c'est pour vaincre le mal, pour les intérêts supérieurs de la nation.

Le chevalier de la foi est au service de l'intériorité, du personnel, du privé, de sa propre existence distincte, inaliénable et absolue. Il sacrifie l'éthique au bénéfice de sa croyance. Il éprouve une solitude absolue ; personne ne peut le comprendre puisqu'il est en rapport à une intériorité incommunicable. Il ne saurait expliquer sa confiance inébranlable, mais il est convaincu d'avoir raison malgré l'apparente absurdité. Seule la divinité peut le comprendre ; c'est pourquoi il agit en silence, convaincu que sa transgression à l'éthique est un ordre s'adressant à lui seul. Il trouve consolation dans sa relation personnelle à la divinité qu'il doit taire puisqu'elle s'effondrerait aussitôt qu'une seule parole tenterait de l'exprimer. La promesse divine engage une foi absolue qui se situe au-dessus de toute explication rationnelle.

Les regrets

« Marie-toi, tu le regretteras ; ne te marie pas, tu le regretteras également. » Marié, tu envieras la quiétude des célibataires ; célibataire, tu regretteras ne jamais avoir eu d'enfants. Quels qu'ils soient, les choix me privent d'autres alternatives ; et en bout de course, je penserai nécessairement qu'un autre choix aurait pu être mieux, que ma vie aurait dû être meilleure. Mon existence limitée me laisse un sentiment de regret. Devant un tel constat, je suis perdu ; ma vie est une faillite inévitable puisqu'aucune vie n'est parfaite ; aucune ne permet d'expérimenter la totalité des possibilités offertes à l'humanité d'une personne. C'est alors que je reconnais mes limites, et que j'ai besoin de l'espérance (la foi en Dieu) pour me libérer du sentiment de l'erreur (le péché). L'angoisse, la faute et le regret trouvent leur exutoire (rémission) avec l'intériorisation de la divinité (la prière), et la confiance dans la vertu de l'existence singulière : il n'aurait pu en être autrement (Dieu l'a voulu ; ainsi soit-il).

Raisonnement circulaire et paradoxe

La pensée ne peut rien prouver parce qu'elle fonctionne toujours avec des présupposés. Ceux-ci sont nécessaires, sinon aucune pensée n'est possible. Au moment où l'on élabore une preuve, celle-ci n'a pas plus de solidité que les présupposés qui la soutiennent ; c'est la confiance (la foi) en ceux-ci qui détermine la solidité de la démonstration. Il est impossible de poser un présupposé absolu, c'est pourquoi Dieu est nécessaire. « Dieu n'est pas un nom, mais un concept. » Chaque fois que Dieu est mentionné, il faut entendre « le dieu » au sens général, ou la divinité. Toute preuve de l'existence de Dieu est basée sur un raisonnement circulaire, tautologique, c'est pourquoi elle s'effondre si on ne reconnait pas la nécessité de la foi. La foi n'est pas un raisonnement, elle est fondée sur le paradoxe qui est à l'origine de la pensée et aussi, paradoxalement, le lieu où le raisonnement s'effondre. Celle-ci recherche sa propre ruine. C'est une passion. La réalité est constituée par la répétition. Rien de nouveau n'est possible ; s'il y avait quelque chose de nouveau, nous serions incapables de le voir puisque toute chose ne se conçoit qu'à partir de choses déjà connues.

Paradoxe de la foi

Le stade religieux montre le paradoxe de la foi. Les regrets sont le signe d'une foi déficiente puisque dans l'absolu tous les choix sont valides. Unifié en Dieu, chacun des choix imparfaits participe à la perfection divine. La faute (le péché) consiste donc à refuser d'être soi-même devant un Dieu unificateur qui a tout créé et voulu, y compris soi-même, notre propre existence. Les regrets sont le signe du rejet de la divinité qui nous habite ; pécher c'est rejeter Dieu et se condamner soi-même à l'enfer des regrets. Mais comment puis-je, en tant que sujet existant, accéder à Dieu ? Si je suis capable d'atteindre Dieu objectivement, alors je n'ai pas la foi, mais c'est précisément parce que je ne peux pas le faire que je dois avoir la foi. Si je veux garder la foi, je dois veiller sans cesse à maintenir ferme l'objectif comme incertitude. Je veux que la divinité existe, et non, je sais que Dieu existe. L'essentiel n'est pas de savoir si le christianisme est objectivement vrai ou non, mais s'il est vrai pour toi subjectivement. Les regrets nous font réaliser qu'il est impossible de vivre sans être chrétien, et pourtant, être chrétien est impossible, puisque c'est une tâche qui n'arrête jamais, un essai sans fin qui, quoi que l'on fasse, nous amènera à regretter les choix que nous aurons posés.

La répétition

Grâce à la répétition du moment présent (méditation, prière, rituel), il devient possible d'atteindre ce qui nous est refusé : l'éternité. À travers la répétition s'établit, entre l'instant et l'éternité, une relation dialectique. Pour nous qui vivons dans le temps, le stade religieux est à la fois exigé et refusé : c'est le paradoxe existentiel de l'humain qui vit dans la situation inconfortable d'être à la fois corps temporel et esprit éternel.

Le concept d'ironie

Le concept d'ironie permet de parler sans mentir lorsqu'on parle de ce dont il est impossible de parler. Car celui qui parle là où parler est impossible ne saurait éviter de mentir. « Lorsque l'on parle de Dieu, ce n'est presque jamais de Dieu qu'on parle. » (voir Gabriel Marcel) surtout si la voix s'élève jusqu'aux accents de la conviction. L'humour, d'autre part, sert à préserver l'incognito du religieux. Chacun de nous doit travailler sans trêve à devenir toujours plus subjectif, c'est-à-dire s'approcher davantage de l'origine à travers laquelle Dieu nous a donné la condition humaine : la liberté. C'est à elle que nous devons de pouvoir, en tant que sujet subjectif, dire « je ».

Position déstabilisante de Kierkegaard

Les choix que Kierkegaard expose par les raisonnements des nombreux personnages (pseudonymes) qui soutiennent les propos de ses écrits ne sont nullement des recommandations du philosophe. Il ne dit pas qu'il faille adopter un stade ou l'autre, ni même que la vie se doit de les traverser tous ; il se contente de les examiner à la lumière de son expérience personnelle, révélée par les personnages qui l'habitent. Le choix assumé devient la responsabilité de l'existence tragique du lecteur. Kierkegaard, en un sens, se rit des personnages qu'il utilise pour examiner ses propres pensées, et qui souvent digressent dans des écarts poétiques et littéraires. La procédure est déstabilisante, mais il ne saurait en être autrement. En effet, puisqu'il renvoie chacun à la responsabilité de créer librement sa propre existence — se choisir soi-même —, contrairement aux philosophes dont le discours impose l'autorité (notamment Hegel), il ne pourrait évidemment pas soutenir de parti pris sans saboter son propre fondement. Si Kierkegaard cherche l'autorité, ce n'est que sur sa propre existence intérieure.

Sources

[1] Søren Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques (1846), Gallimard-Tel © 1949, p. 130.

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