Le Pouvoir d'Ieschoua de Nazareth

 Spéculations philosophiques 

 

François Brooks

2005-03-12
rev. 2022-07-24

Essais personnels

 

Le Pouvoir d'Ieschoua de Nazareth,
redoutable philosophe

 

Heureux les affligés, car ils seront consolés ! Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !

Matthieu, Évangile, §5.4, 5.7, Segond, 1910.

La chrétienté conçoit un personnage central où convergent 3 entités. Aucun n'a semé davantage de confusion depuis vingt siècles. On parle de « Jésus » comme une personne gentille, paisible, dont les pouvoirs magiques (divins miracles) dispensaient le bien partout où il allait. Ce modèle de compassion antinarcissique fut néanmoins jugé pour blasphème et trouble de l'ordre public ; cruellement torturé et injustement crucifié.

Le fabuleux personnage porte à confusion. D'où vient-il ? Qui était-il ? Que voulait-il ? Pourquoi a-t-il été crucifié ? Quelle était sa vie personnelle, professionnelle, intime ? A-t-il réellement vécu ou n'est-il qu'un personnage conceptuel ? (Onfray)

Chaque fois que l'on pense au phénomène « Jésus », ces questions reviennent en boucle, et l'on se perd en conjectures. Le phénomène est si mystérieux qu'aussitôt répondues, les questions rebondissent, comme d'invincibles énigmes dont la solution comporte trop de contradictions pour satisfaire la raison.

Pire, le principal vecteur de l'enseignement chrétien est le prêtre catholique qui est loin de rassurer. Il en parle comme s'il le connaissait personnellement. « Jésus a dit ceci... ; Jésus a fait cela... ; Jésus est vivant ; rencontrez Jésus ; invitez-le dans votre vie..., etc. » C'est gênant. Quel délire ! Le christianisme rend-il fou ? Évidemment, on n'en dit rien puisque chacun est libre de sa foi, mais comment adhérer à une croyance qui déjante aussi manifestement ? Pourquoi faudrait-il s'extraire de la réalité ? Qui oserait adhérer aux fabulations délirantes d'un malade, aussi sympathique soit-il ?

La théologie est pourtant une science qui ne concède rien à la démence. Tout comme l'artiste sait distinguer le roman du récit historique, le théologien sait que son discours sur Jésus relève d'une foi invérifiable, mystérieuse, et il distingue nettement foi et réalité.

Pour démêler l'écheveau, commençons par distinguer les 3 entités du mystérieux personnage.

1.
Le Messie (en hébreu : machiah), l'Élu, leader et gardien du peuple. Le Christ, sauveur de l'humanité. — Personnage d'autorité divine, bouc émissaire qui se sacrifie pour maintenir la paix dans le monde. Il est doté de pouvoirs exceptionnels qui lui permettent de vaincre le mal.

2.
Ieschoua de Nazareth[1]
— Fils de Joseph le charpentier, il avait un frère dont on ne sait rien, et il aimait Jean. Amuseur public et chef de gang raté, blasphémateur crucifié pour trouble de l'ordre public.

3.
Jésus
— Prophète visionnaire, poète, meneur de foules, magicien, rabbi dissident, philosophe à l'intelligence remarquable qui résolvait les questions cuisantes avec une élégance remarquable.

« Leader, raté et prophète » : voilà le titre troublant du mystérieux personnage. Impossible de concevoir ces trois entités réunies dans un homme. D'où confusion.

L'Église compose aussi avec ce que l'on appelle la Sainte Trinité : Père, Fils et Saint-Esprit. Mais je m'éloigne un peu de la métaphore familiale et de la dichotomie corps/esprit pour concevoir une trinité où trois types d'esprits sont incorporés. Je pense que la chrétienté n'a pas besoin de la mystification d'un esprit sans corps ni d'enfreindre la loi de Lavoisier sur la conservation des masses pour se justifier. Quel Dieu tout-puissant aurait besoin d'enfreindre ses propres lois pour convaincre de son existence ?

L'intérêt de la chrétienté réside dans son universalité. Toutes les classes de la population s'y reconnaissent, et c'est certainement la raison d'une si grande popularité depuis 20 siècles. Roi, héros, fonctionnaires, travailleurs, professionnels, ratés, criminels, hommes, femmes, enfants, adultes, vieillards, tous trouvent dans la fable évangélique l'inspiration pour conduire une vie socialement acceptable. Même l'ermite s'en inspire dans sa réflexion solitaire.

* * *

Personnellement, j'aime penser que Jésus était plutôt un philosophe. Pourquoi donc ? Si le philosophe est un créateur de concepts, comme l'affirme Gilles Deleuze, essayons de voir comment il a réinventé le concept d'amour.

La philosophie d'Ieschoua de Nazareth entraîna de nombreux disciples. Il s'attira la sympathie par un enseignement poétique, subtil et touchant. Il manifestait bonté, compassion et intégrité qui contrastaient avec les trois pouvoirs de l'époque. Rigidité administrative des occupants romains chargés de maintenir l'ordre ; sévères lois appliquées par les prêtres juifs dont la morale se basait sur la crainte d'être puni ; débauche de la royauté au pouvoir provincial basé sur une lignée de noblesse familiale riche et influente. Ieschoua gagnait en popularité malgré ses origines modestes parce qu'il pratiquait la compassion.

Il n'avait rien à reprocher à l'envahisseur romain sinon la vénération de dieux multiples, et pour cela, il leur disait qu'ils ne pourraient pas entrer au paradis après la mort. Mais ceux-ci s'en foutaient pas mal puisqu'à l'époque stoïcienne, ils se contentaient de l'idée du repos aux Champs Élysées. Par contre, nombreux se laissaient séduire par l'éventualité d'une vie heureuse après la mort.

Ieschoua inventa le concept de vie éternelle. Quel humain n'est pas obsédé par la mort ? Le philosophe avait ainsi trouvé le moyen de résoudre l'angoisse la plus profonde de l'humanité. La foi apporte la vie éternelle. Cette affirmation est irréfutable. Si la vie éternelle est donnée par le seul désir d'y croire, qui peut contredire la foi ? Après la mort, personne ne peut revenir pour témoigner que la chose est fausse. N'est-ce pas ?

Par contre, à titre de rabbi, Ieschoua défiait les prêtres juifs qu'il accusait d'hypocrisie parce qu'ils n'observaient pas leurs propres lois hébraïques. De plus, il agaçait le roi Hérode et sa famille dont il dénonçait la faible vertu. Comment un roi peut-il être respecté quand il se vautre dans la luxure ? Finalement, les Romains sont intervenus à cause des désordres que ses enseignements occasionnaient. Notre Fils de l'Homme enseignait peut-être le pacifisme, mais il n'avait pas son pareil pour provoquer les autorités. En fait, Jésus essayait d'instaurer une nouvelle forme de pouvoir, le pouvoir de l'amour-compassion. Concept absolument nouveau dans l'Antiquité romaine.

Les foules enthousiastes lui prêtaient volontiers des pouvoirs magiques. L'humain adore être mystifié. Et comme la magie d'Ieschoua était exclusivement compassionnelle, ceci renforçait, non seulement le lien entre divinité et magie, mais surtout le principe d'un Dieu bon, nouveau concept de la divinité à cette époque.

Ceci contribua à augmenter sa popularité. Mais il s'est construit un tel mythe autour de sa personne, que nombreux étaient ceux qui cherchaient à le confronter, autant dans ses discours qu'à propos des miracles. Maniant la parole avec grâce, finesse, poésie et humanité, il parvenait toujours à se sortir des pièges qu'on lui tendait, sauf lorsqu'il s'arrogeait l'autorité divine que les prêtres lui contestaient en l'accusant de blasphémer. Il refusait souvent de confirmer être l'auteur de miracles ; et catégoriquement d'en produire sur demande. Pourtant, il voulait que les gens attribuent sa « magie » à Dieu, avec qui il s'identifiait ouvertement.

Ceci eut la fâcheuse conséquence de diviser l'auditoire. En effet, ceux qui avaient bénéficié de ses bienfaits étaient vus comme « bénis de Dieu », et les autres comme « rejetés » ou « indignes de la bonté de Dieu ». Cette partie de la foule voyait ainsi une contradiction et de l'injustice dans son enseignement qui prétendait à l'amour et au pardon de Dieu pour tous. Comment Dieu pouvait-il être un Père d'amour infiniment bon sans accorder ses bienfaits à tous ? Ieschoua s'en sortait en rejetant la faute sur la faiblesse de la foi. Il élaborait ainsi une nouvelle conception de la foi : une foi sans objet vérifiable. Ainsi se confond la vérité avec la réalité. C'est-à-dire que la réalité s'efface devant la volonté de l'individu à croire ce qu'il désire. Ainsi, l'esprit domine la matière. La ferme volonté de la foi suffit à plier la réalité.

Autre concept novateur, en se laissant crucifier, Ieschoua instituait le pouvoir de la victime. Avant lui, la notion de victime n'existait pas. Les événements étaient causés ou bien par la volonté divine ou bien par la destinée. Il était dans l'ordre des choses que les forts dominent. Le châtiment était Justice de Dieu. Après lui, quiconque est puni devient une victime qui subit l'injustice : évidemment, puisque la justice du Père est le pardon. Chaque infortuné s'autorise, à revendiquer l'assistance puisque chacun a droit au pardon en vertu de la bonté infinie de Dieu. Si rien n'est impossible à Dieu, son amour ne devra-t-il pas s'exprimer à tous par des bontés ? Son message de paix, d'amour et de pardon fut si puissant qu'il est encore honoré maintenant, vingt siècles après sa mort.

Ieschoua enseigne l'amour de Dieu, le pardon et la non-violence. Il pratique ces principes intégralement par l'exemple d'une générosité exceptionnelle. Parallèlement, il provoque les autorités en place de telle sorte qu'on le crucifie. Sous cette perspective, Ieschoua est un raté provocateur qui a été justement châtié. Mais si on lui accorde l'immunité divine, c'est non seulement un innocent qu'on a crucifié, mais on a commis l'irréparable erreur de ne pas avoir reconnu Dieu en personne dans son autorité. C'est dans le supplice qu'il prend tout son pouvoir. Et chaque fois que l'on blesse un innocent, c'est son histoire qui se répète.

Mais peut-on véritablement prétendre que le pardon de Dieu nous innocente ? En fait, Dieu nous reconnaît coupables, mais il suspend l'exécution du châtiment pour ne pas nous donner le pouvoir de la victime. Ce pouvoir, il se le garde pour lui tout seul. Voilà le génie philosophique d'Ieschoua. Il crée le concept d'amour divin par l'idée du pardon universel.

Toujours coupables, jamais châtiés. Avec un Dieu comme celui-là, nous n'avons aucun autre pouvoir que celui d'aimer, jamais celui de nous venger, puisque nous sommes toujours pardonnés. Si une victime réclame vengeance, elle met alors le doigt dans un engrenage infernal qui, à son tour, lui refusera le pardon de ses erreurs à venir. Ieschoua érige le pardon en tant qu'attribut majeur de Dieu. Ce faisant, il humanise Dieu ; il le met à la portée de tous. Il enfreint en quelque sorte le copyright des prêtres en distribuant gratuitement l'autorité divine du pardon à tout le peuple. Mais il fragilise l'ordre social puisqu'il s'arroge personnellement de l'attribut exclusif de Dieu du pouvoir de pardonner. Si, par exemple, le voleur, l'assassin, la pécheresse sont pardonnés automatiquement, quelle force les empêchera de persister ? Ieschoua compte sur l'amour-compassionnel.

Pour que cette logique fonctionne, Ieschoua doit nécessairement montrer sa nature divine. D'où miracles sur miracles, couronnés de la résurrection de son corps, ultime preuve de son autorité divine. Évidemment, la réalité est secondaire, seule la foi suffit. Dans son enseignement, il insiste sur la foi, il martèle sans cesse la nécessité d'y recourir. La foi doit être grande, immense. L'authentification des miracles devient superflue ; la foi suffit à les valider. Cette logique est si parfaite que la vérité devient ce en quoi l'on croit ; la réalité n'est qu'illusion.

La nécessité crée la « vérité ». Comme Martin Scorsese le fait remarquer dans le film La dernière tentation du Christ, à la limite, le mythe de Jésus est si puissant, qu'il peut se passer d'Ieschoua lui-même, et que, s'il était vraiment Dieu et capable de se sauver de la croix, c'est par la soif de notoriété individuelle qu'il a choisi d'incarner le rôle du Christ. Il s'est délibérément laissé mourir sur la croix. D'ailleurs, il fallait qu'il meure avant de ressusciter. Et, par la suite, la résurrection est optionnelle puisque la foi suffit à établir la vérité de la résurrection.

À cette époque de l'histoire, le mythe du Christ devait émerger. La personne physique que l'Histoire (en marche) choisirait pour l'incarner était secondaire. Le message est si puissant que la réalité d'un Ieschoua historique devient secondaire. À la limite, un Jésus historique peut ne jamais avoir existé : notre foi suffit à son existence.

Il importe donc assez peu qu'Ieschoua ait été parfait ou non. Son existence factuelle n'est pas très importante non plus. Ce qui importe c'est que notre foi en sa nature divine valide le processus de la chrétienté visant à mettre un frein à la violence, à la vengeance et aux châtiments. Désormais, il importe d'éviter à tout prix de mettre l'autre dans une position de victime. Ce serait lui donner un pouvoir divin : celui de nous pardonner ou de nous châtier, le pouvoir de la victime.

* * *

En conclusion, Ieschoua a formulé plusieurs concepts novateurs :
1. L'amour-compassion en tant que principe absolu régissant Dieu.
2. Un Dieu essentiellement bon.
3. Le pardon divin en tant que justice universelle.
4. La vie éternelle.
5. La foi en tant que vérité prépondérante se substituant à la réalité.
6. Le pouvoir de la victime en tant que frein à la cruauté.
À ce titre, on peut le reconnaître comme philosophe tel que défini par Gilles Deleuze.

Évidemment, le paradigme chrétien, tel que nous le connaissons, a mis plusieurs siècles à s'instaurer. Nous n'en sommes plus conscients, mais il influence toutes les institutions occidentales. La laïcisation post-révolutionnaire n'a pas changé grand-chose. Nous avons simplement remplacé un clergé par un autre qui se charge d'administrer les valeurs chrétiennes avec encore plus de rigueur que le précédent.

[1] Selon Claude Tresmontant, Ieschoua serait le véritable nom de Jésus.

Philo5
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