Lacan – Parole thérapeutique

 Cogitations 

 

François Brooks

2021-12-04

Essais personnels

 

Lacan — Parole thérapeutique

SOMMAIRE

1. Un homme rebutant

2. Conception originale : L'humain est un « parlêtre »

3. Profession : psychanalyste

4. Concept génial : L'inconscient est structuré comme un langage

5. Sous le parlêtre, l'émotionêtre

1. Un homme rebutant

Jacques Lacan a tout pour déplaire. Prétentieux en déclin, bouffon acrimonieux, fumeur de pestilentiels cigares crochus, élocution éthylique, freudien rétrograde au savant langage obscur et sentencieux. Comme le prêtre en chaire ponctuant son discours de longs silences narcissiques, il laisse résonner ses augustes paroles dans les cerveaux assoiffés de l'auditoire qui s'acharne à noter le précieux discours, quitte à le comprendre plus tard. Il n'est pas ; il joue. Il joue au professeur cool, mais sous la contenance factice, la caméra présente un malaise strident.

Évidemment, la langue française est trop étroite pour exprimer ses grandes idées ; il introduit donc à tout bout de champ des néologismes alambiqués. Et comme il s'appuie sur des termes dont il possède le copyright, il est le seul à détenir la clef de la brumeuse allocution. La pensée de l'illustre conférencier est ainsi blindée. Comment discuter l'incompréhensible qui se dérobe toujours par trois, quatre, cinq, dix, vingt-cinq portes de sortie ?

Il pratique des séances psychanalytiques coûteuses à durée aléatoire — plutôt courtes — sans incidence sur ses honoraires. Dix minutes ou une heure coûtent le même prix. Il a ainsi bâti une fortune enviable sur une praxis suspecte.

Après dix ans de séminaires hebdomadaires (1953-1963) où il fait parler des patients délirants devant l'auditoire, il est chassé de l'hôpital psychiatrique Sainte-Anne qui réprouve ses méthodes.

Tout humain porte les stigmates de son époque. Certaines époques sont franchement rebutantes. De même pour le philosophe : en première approche, l'auréole tombe. Et c'est très bien ainsi ; le célèbre dicton zen ne dit-il pas « Si tu rencontres le Bouddha, tue-le ! » ?

Doit-on perdre son temps avec l'énergumène ? L'illustre Chomsky tranche : Lacan est un « charLacan ». Cet homme d'une époque révolue passerait vite à la trappe s'il n'avait enrichi la pensée de trouvailles philosophiques géniales. Mais comment esquiver l'antipathie qui brouille l'accès au génie ? Le mérite du philosophe ne tient pas à sa vie exemplaire, mais à la fécondité de sa vision. Si on l'aime, ce n'est pas pour les affinités, mais pour l'inspiration qu'il provoque.

2. Conception originale :
L'humain est un « parlêtre »

« Je dis toujours la vérité, pas toute… »

Le phénomène Lacan impose un examen approfondi du langage. Pour le comprendre, aidons-nous des notions de langage privé et public.

On peut échelonner le langage sur un vecteur aux extrémités duquel se trouvent privé et public en fonction du nombre de personnes qui peuvent communiquer à partir d'une langue. Un langage privé, à la limite, serait une langue qui ne fait sens que pour une seule personne, alors que la langue publique idéale serait comprise par l'humanité entière.

Qu'est-ce qu'une langue ?
La langue est un système de communication qui permet de transmettre un message qui a du sens. La langue est uniquement composée de symboles, c'est-à-dire de mots signifiant autre chose que ce qu'ils sont. Les mots représentent, remplacent, sont mis là pour montrer ce qu'ils ne sont pas (voir Saussure). La parole n'est en soi que du souffle modulé par la voix (voces). Mais les sons, interprétés, prennent un sens. (Ex. de phrase sensée : « Paul viendra me voir demain. ») La folie, c'est dire des choses qui n'ont pas de sens. (Ex. : « Paul je sifre sitard salut. »)

Au sens psychanalytique, on ne connaît pas d'animal fou. Si les bêtes évitent la folie, c'est qu'elles échappent au langage symbolique. Il n'y a de folie que dans notre rapport au langage. Lacan a travaillé toute sa vie à montrer que l'inconscient est structuré comme un langage. Et c'est bien cet inconscient qu'il s'est acharné à faire parler dans son cabinet et ses séminaires pour essayer d'en débusquer le sens. Parce que, pour Lacan, le patient n'est pas insensé ; il est enfermé dans un code langagier dont il n'a pas conscience. Pour le ramener à la raison, il faut l'accompagner dans son langage privé ; il faut se laisser apprivoiser par sa parole et l'aider à s'ouvrir au langage public.

Qu'est-ce qu'un fou ?
1. Rationnellement, c'est une personne qui profère des incohérences, des non-sens.
2. Émotionnellement, c'est quelqu'un qui souffre d'angoisses, de malaises émotionnels.
3. Fonctionnellement, c'est un individu incapable de subvenir aux nécessités courantes :
    boire, manger, s'habiller, faire sa toilette, l'épicerie, travailler, etc.

Jacques Lacan focalise principalement sur le premier type ; il conçoit l'humain comme un parlêtre, c'est-à-dire un être vivant dont les émissions vocales, ou scripturales, se rattachent à des significations symboliques signifiantes, publiques.

Ceux qui lui ont reproché ses échecs thérapeutiques n'ont pas vu qu'il se spécialisait à réhabiliter la valeur du langage privé du patient, essayant de découvrir le sens de leurs paroles à partir de l'inconscient uniquement, pour ensuite tenter d'établir des ponts de conscience vers le langage public. Autrement dit, la conscience est publique ; l'inconscient est privé.

3. Profession : psychanalyste

Pour Lacan, le langage de l'aliéné n'est pas insensé, il n'est que l'expression d'un inconscient qu'il faut essayer de comprendre. La psychanalyse est une praxis qui tente de déchiffrer le langage apparemment insensé de l'inconscient du patient. Une fois déchiffré, le langage du patient se rattache au monde extérieur. Le langage public est un langage conscient, signifiant et efficace.

Bref, le psychanalyste tente de délivrer le patient de sa prison langagière. Et pour y arriver, il n'a qu'un seul outil : la parlotte, la langue, le langage. Dans le cabinet, rien d'autre ne va jamais se passer que l'échange de mots (voces) ; que des paroles ! Si la folie existe, elle vient de la parole ; c'est dans les mots-dits (maudits) que le praticien la débusquera. Le psychanalyste exerce la parole thérapeutique.

Si parler peut guérir, ça peut aussi rendre fou. C'est-à-dire que l'introduction du langage dans l'individu peut aussi bien le troubler. Mais pourquoi parler rendrait-il fou ? Le langage est un exercice hautement policé. Parler, c'est s'aventurer dans le domaine public. À moins d'écrire pour soi-même ou de soliloquer, nos phrases sont minutieusement scrutées à l'aune des règles sémantiques usuelles (grammaire, logique, éthique, convenances), et pour peu qu'elles portent à confusion, on nous demande de nous expliquer. En empruntant la langue, on se crée une dette à accomplir. Non seulement doit-on être fidèle à notre parole, mais la langue impose aussi des exigences tyranniques. Pour peu qu'une inversion imprudente ou un lapsus s'y introduise, on est vite exclu de la communauté du sens.

On ne peut rien dire d'une personne silencieuse sinon que sa folie, si elle existe, s'exprimera par des grimaces ou des postures disgracieuses. Mais la douleur émotionnelle est-elle folie ? Loin de là !

À part le contenu sémantique, la voix exprime aussi un important contenu émotionnel, mais nous n'y prêtons généralement pas attention. C'est le sens des mots, de ce qui est dit, qui capte l'intérêt. Lorsqu'une personne formule des phrases incompréhensibles, à moins qu'elle soit diplômée de l'École Normale Sup., on la casera dans les insensés.

Mais Lacan dit toujours la vérité, pas toute, comme nous tous, y compris l'insensé. C'est-à-dire que le discours du « fou » comporte aussi sa vérité. C'est une langue inconnue qu'il faut s'efforcer de décoder. La psychanalyse lacanienne innove en ce sens qu'elle donne de la crédibilité aux paroles insensées. La vérité de l'aliéné se trouve justement dans les associations d'idées arbitraires et les lapsus provenant directement du langage de son inconscient.

Autrefois, nous faisions taire les fous ; nous n'avions que faire de leurs paroles délirantes ; elles nous mettaient mal à l'aise. Lacan ose mettre les mains dans le cambouis, il décide de les faire parler. Il postule, comme Freud, que les paroles viennent de l'inconscient : instance psychique que le psychanalyste s'efforce de déchiffrer, comme une langue qui devient familière avec l'immersion.

4. Concept génial :
L'inconscient est structuré comme un langage

Si, selon Deleuze, le philosophe est créateur de concepts, Lacan est certainement le plus philosophe de tous. Il a produit une quantité phénoménale de néologismes (789 Néologismes de Jacques Lacan, Epel © 2002). Pour se faire comprendre, notre psychanalyste — ô paradoxe ! — a éprouvé le besoin d'inventer un langage privé.

Mais sa conception la plus remarquable est d'avoir montré que l'inconscient est structuré comme un langage. Traditionnellement, on pensait que le fou n'avait rien à dire. Depuis Lacan, on écoute son langage, on cherche la signification inconsciente, et paradoxalement, à voir que sous le langage incohérent s'exprime la douleur émotionnelle. Après Lacan, les « fous » ne sont plus insensés, ils sont tout simplement blessés émotionnellement. Le langage brisé n'est que le symptôme d'une blessure émotionnelle. Il va même plus loin ; toute parole est symptôme : « Là où ça parle, ça souffre. »

Évidemment, la psychiatrie traite des individus dysfonctionnels. Mais la popularité croissante de la psychanalyse enseignée par Lacan montre que chacun peut prendre place sur le divan et tenter de découvrir ce qui émerge de l'inconscient. Cette instance onirique indépendante de notre volonté est aussi notre langage privé, personnel, et les amis à qui nous confions nos rêves tiennent aussi le rôle du psychanalyste. Ils aident à décoder notre inconscient à l'aide du transfert qui, comme disait Lacan, n'est rien d'autre que de l'amour ou de la haine ; l'un et l'autre étant les versants de la même pulsion vitale que tout humain a besoin d'éprouver : soulager le sentiment inguérissable d'avoir un jour été expulsé de la matrice.

5. Sous le parlêtre, l'émotionêtre

Les humains craignent davantage la folie que la mort. À tout moment, à chaque parole, nous avons besoin de sentir la confirmation de notre appartenance à la communauté humaine. Le simple fait de parler nous y rattache. Souvent, la prière religieuse suffit. Dans les bas-fonds de l'humanité, le prisonnier attend une parole du geôlier ; une seule parole pour le guérir de l'exclusion totale. Le farang britannique échoué en Thaïlande disait : « J'ai besoin de parler avec des compatriotes. Une semaine sans parler anglais, et je deviens fou ! »

L'oeuvre de Lacan est colossale en ce sens qu'il a montré le fondement de la folie et requalifié tous les exclus du langage. Il a montré que le langage privé est toujours du langage, c'est-à-dire que tout langage, aussi privé soit-il, se rattache à la communauté humaine parce que ce qui fonde l'humanité, c'est la parole — c'est-à-dire l'emploi de symboles pour communiquer. Non seulement la parole validée par le nombre, mais aussi celle qui se cache sous les arcanes les plus secrètes de l'inconscient, et qu'il faut se donner la peine d'écouter pour sauver le malheureux perdu en lui-même.

Après Lacan, la folie de l'irrationalité — celle du fou qui profère des incohérences langagières — est réhabilitée. Seules subsistent l'angoisse et la douleur émotionnelle qui sont loin d'appartenir au non-sens. Sous le parlêtre, il y a l'émotionêtre. Qu'importe alors que le philosophe fût détestable. Son génie était incommensurablement plus grand que lui. Il a montré que l'essence humaine est la parole, que « la loi de l'homme est la loi du langage », que « les paroles entraînent une dette ineffaçable » et que « si vous avez compris, vous avez sûrement tort » (voir ses citations). Jacques Lacan nous a donné la clef de l'indicible.

Philo5
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