110930

CONSULTATION PHILOSOPHIQUE - APERÇU

Comment débuter l’écriture d'une œuvre ?

Consultation philosophique au bénéfice de Mba B., Gabon

Objet : Besoin de conseils

Mes salutations Monsieur Brooks.

Mes excuses pour ce message privé, peut-être ne sera-t-il pas le bienvenu. Tout d'abord, je m'en vais vous adresser mes remerciements par rapport à l'attention que vous avez prêtée à ma requête concernant mon souci de connaître pessimiste autre que Schopenhauer.

Qu'à cela ne tienne, j'aimerais que vous m'apportiez votre aide en terme de conseils et de philosophie. Pour ce faire, je vais me présenter pour politesse. Je suis un jeune gabonais, étudiant (excusez-moi de taire mon niveau), Fang d'ethnie, j'ai 24 ans. Voilà ce que je peux dire à mon propos quant à ce qui est de mon identité.

Je voudrais que vous me partagiez votre expérience en tant qu'écrivain. Comment faire pour commencer l’écriture d'une œuvre, est-ce utile de lire d'autres en s'écrivant soi-même sans que cela n'empiète sur notre originalité dans notre ouvrage, etc.

J'aimerais que vous m'en disiez plus à ce sujet je vous en prie. Je n'arrive pas à commencer mon œuvre quand bien même je me sens profondément habité par un besoin de me partager aux autres.

À cet effet, je vous adresse mes salutations et vous souligne mon suivi de votre site.

Merci.

Mba. B.

Bonjour Monsieur Mba B.

 Vous m'adressez une demande bien polie à laquelle je vais m'efforcer de répondre mais il me sera difficile de vous donner des conseils adaptés. Votre présentation est si succincte et, pour une raison que j'ignore, vous taisez l'essentiel : votre scolarité. Comment puis-je, sans connaître votre bagage actuel ni rien savoir de votre environnement culturel, vous éclairer adéquatement sur les moyens de mettre à profit vos atouts personnels ? Vous me demandez pour ainsi dire des indications pour vous rendre à destination sans me dire quel véhicule vous utilisez. Évidemment, tout dépend si vous êtes à pied, à bicyclette ou en voiture, mais aussi de quelles routes vous disposez. Je vais donc m'en tenir à certaines généralités essentielles en souhaitant qu'elles vous soient utiles.

Permettez-moi d'abord de synthétiser brièvement votre sollicitation.

Jeune homme gabonais de 24 ans d'ethnie Fang animé par le désir de communiquer, se sentant porteur d'une œuvre et ayant besoin de quelques conseils pour démarrer son écriture. Vous affectionnez Schopenhauer et cherchez à connaître d'autres philosophes pessimistes [je vous suggérais Cioran]. Vous me demandez de partager mon expérience d'écrivain, notamment comment débuter dans l’écriture d'une œuvre, et s'il est utile de lire d'autres écrits en s'écrivant soi-même sans nuire à l'originalité.

Pour commencer il est non seulement désirable mais absolument nécessaire de lire tout le temps, d'avoir au minimum deux livres auxquels on accorde au moins une heure de lecture quotidienne. Il n'est pas nécessaire de lire rapidement ni énormément. Bien que je lise parfois considérablement plus, mon seuil personnel de base est dix pages par jour. La lecture trop rapide ne permet pas un contact aussi intime avec l'auteur. Lire n'est pas un acte de consommation. Il faut non seulement lire mais aussi vivre le livre pour en profiter. La réflexion entre nos lectures compte autant que la lecture elle-même. C'est alors que l'inspiration naît tout naturellement pour l'écriture.

Le temps mis pour lire un livre importe peu mais il faut être constant, attentif et comprendre ce qu'on lit chercher la définition des mots. Aucun écrivain ne peut maîtriser la langue sans s'astreindre à la lecture de nombreux auteurs, philosophes, essayistes et romanciers. Dans Biographie de la faim, Amélie Nothomb nous apprend qu'à l'âge de 15 ans, elle avait déjà lu le dictionnaire méthodiquement d'un couvert à l'autre. Je vous encourage à faire pareil. En lisant une seule page du Petit Larousse par jour vous l'aurez parcouru en moins de trois ans.

Permettez-vous aussi d'entrer en conversation avec l'auteur. Écrivez vos commentaires dans les marges et les définitions des mots que vous ne comprenez pas au bas des pages. Ceci vous laissera des indications précieuses lorsque vous désirerez consulter vos lectures plus tard.

Bien entendu, vous êtes conditionné par les disponibilités. Y a-t-il dans votre ville des magasins de livres neufs ou usagés ? Disposez-vous d'un budget pour les acheter ? Avez-vous accès à la bibliothèque d'une école ou université ? Vos amis peuvent-ils vous en prêter ? À Montréal, il est toujours possible de trouver des livres en abondance. On en trouve parfois dans les bacs de recyclage au bord des trottoirs, mais qu'en est-il au Gabon ? Au fait, quelle ville habitez-vous ? Pouvez-vous vous faire livrer des livres par la poste ? L'Internet est une source inestimable mais il ne remplace pas les livres. On y trouve beaucoup de répétition et presque exclusivement des extraits parcellaires. Rien ne peut remplacer la lecture intégrale d'un livre. Aucun autre média ne permet d'approcher aussi intimement l'esprit d'un écrivain et de suivre le cours de sa pensée.

Vous n'êtes pas obligé de terminer un livre qui vous pose des difficultés particulières et sur lequel vous n'arrivez pas à fixer votre concentration. Certaines lectures doivent être faites avant d'autres sinon c'est une perte de temps. Il faut y aller progressivement. Cependant, certains auteurs ont les pensées si confuses qu'ils sont inlisables. Schopenhauer nous dévoile dans Contre la philosophie universitaire pourquoi ceux-ci ne méritent d'être lus que par eux-mêmes.

Ne vous privez surtout pas de relire les mêmes livres plusieurs fois. À mesure que vous vieillirez, vous constaterez que le même livre change de sens. On ne relit jamais un livre de la même façon. Un écrit l'est pour toujours mais nous changeons à tout moment d'humeur et ceci enrichit nos perceptions. Aussi, dans la mesure de vos moyens, tâchez de constituer votre bibliothèque personnelle en conservant les livres que vous aurez lus. Dans l'Antiquité, les livres étaient si dispendieux que seuls les rois et les chefs des cultes religieux avaient le moyens de se les procurer. Aujourd'hui, ce luxe est à la portée de presque tous les budgets. Sinon, empruntez-les.

Devez-vous craindre d'être influencé par vos lectures et perdre votre originalité ?

Non. Bien sûr, si le seul livre que vous aviez lu dans votre vie était la Bible, il y aurait des chances que votre écriture soit fortement influencée. Votre langage aussi. Mais plus vos lectures seront nombreuses et variées, plus s'éloignera le risque. Il est d'ailleurs impossible de maîtriser l'écriture sans apprendre l'usage que les écrivains font des mots. Comment utiliser un mot sans l'avoir lu en contexte ? Pour la singularité, c'est d'ailleurs tout le contraire : moins vous aurez lu, plus vous aurez de chances de réinventer la roue. Pour être original, il faut d'abord connaître ce qui s'est déjà fait. Trop de gens écrivent aujourd'hui sans avoir lu suffisamment. Ce n'est pas un problème pour eux, ils jouissent de s'exprimer, mais ils offrent peu à lire. On le constate rapidement en parcourant les blogs et les sites des réseaux sociaux. La plupart sont d'une banalité soporifique prodigieuse. C'est pareil pour les journalistes ; leur envie réciproque les occupe tellement à se lire mutuellement qu'ils nous entretiennent presque toujours des mêmes banalités, alors que s'ils faisaient un peu l'effort d'enrichir leur lecture des philosophes ils trouveraient facilement à renouveler leurs articles quotidiens. Il ne s'agit pas seulement d'écrire mais encore faut-il se nourrir convenablement pour être en mesure d'alimenter le lecteur. À sa décharge, il faut reconnaître que l'écrivain à gages, obligé à produire pour payer son pain et beurre, dispose de bien peu de loisir pour nourrir son originalité.

Comment faire pour commencer l’écriture d'une œuvre ?

Si vous êtes véritablement porteur d'une œuvre, comme le musicien envoûté est toujours en train de battre la mesure ou siffloter, vous écrirez spontanément à tout moment. Gardez toujours sur vous un stylo et des feuilles lignées (ou un cahier). Décrivez ce que vous voyez, écrivez vos émotions, vos contradictions, les idées qui se présentent suite à vos lectures, votre relation aux autres, vos actions, faits et gestes, écrivez tout ; aucune censure. La littérature vous permet de tout dire. Allez-y ! N'hésitez pas. Chacun a le droit le plus absolu de penser et d'écrire absolument tout ce qui lui passe par la tête. Vous pouvez même écrire le contraire de ce que vous pensez pour le seul plaisir d'explorer le sentiment de contradiction. Vous pouvez changer d'idée : écrire ceci aujourd'hui et le contraire demain. L'écriture est la pâte à modeler de l'esprit. On a le droit à l'essai (d'où le mot pour désigner ce type particulier d'écriture). Rien de ce que vous écrirez ne pourra être utilisé contre vous. D'ailleurs, vous êtes le premier gardien de vos écrits. Vous avez le contrôle total sur ce que vous désirez garder pour vous-même. Personne n'a le droit de lire ce que vous aurez écrit sans votre consentement. La littérature apporte une liberté fabuleuse ; profitez-en !

C'est en forgeant qu'on devient forgeron.

Écrivez à double interligne pour vous permettre de vous corriger. Relisez-vous dix fois, vingt fois, avec une seule question en tête : Ceci est-il fidèle à ma pensée ou bien est-ce un miroir déformant ? Raturez, corrigez et relisez-vous encore, et à haute voix aussi, jusqu'à ce que votre relecture devienne fluide et que vous puissiez conclure : « Voilà exactement ce que je pense ; ceci décrit parfaitement ce que j'ai observé ou vécu ! » Vous êtes le seul juge, votre écriture ne regarde que vous. Abordez des thèmes inédits, inspirez-vous des concepts des philosophes, inventez-en même de nouveaux et surtout, tenez-vous loin de la télévision et de la radio. Ces médias ne sont conçus que pour nous asservir ; ils nous volent un temps précieux sur la créativité et remplissent notre esprit de faux désirs et de billevesées. Une heure à écrire apporte mille fois plus qu'une heure de lucarne électronique parce que vous êtes le maître du monde qui s'écrit sous votre plume alors que l'ami TV vous fait son esclave par mille mièvreries obséquieuses.

La diffusion

L'écriture de soi est une forme d'expression qui n'a pas besoin d'être publiée pour être satisfaisante. Montaigne en est la forme exemplaire. Dès le commencement de ses Essais, il avertit le lecteur qu'il a sans doute mieux à faire que le lire. Ne vous laissez pas distraire par l'idée de popularité. Il importe peu qu'une œuvre soit diffusée ou non. Il arrive souvent même qu'elle ne le soit qu'après la mort de l'auteur ; alors pourquoi perdre son temps à y penser ? Si elle le mérite, elle le sera ; sinon, elle n'en a pas moins une grande valeur. Le seul fait de la produire suffit en soi.

Si le désir d'être connu et illustre vous obsède, dites-vous que ce sera après votre mort. Ainsi, vous garderez une haute estime de vous-même — indispensable moteur à la création — et cesserez d'être dérangé pendant vos inspirations. Si l'auteur génial était distrait par la gloire, pensez-vous qu'il continuerait à être aussi génial ? Le génie demande que toute l'énergie soit engagée dans la création ; toute dissipation ne peut qu'en amoindrir la qualité.

La critique

Soyez d'abord sévère à vous-même. Inutile d'écrire si c'est pour vous raconter des bobards. Soyez cependant ouvert à la critique mais ne vous laissez pas troubler. Sachez distinguer la vraie critique utile et inspirante de celle des narcissiques humiliateurs qui vous prennent pour un faire-valoir ou de celle non moins perfide des adulateurs tue-le-génie. Si vous cherchez à tout prix à vous faire connaître en diffusant votre œuvre, attendez-vous à bien des mesquineries (voir cette citation de Paul Léautaud). Écrire en soi est un immense travail. Assez peu de gens lisent des livres entiers mais encore beaucoup moins écrivent. L'écriture est une énorme tâche d'articulation de sa propre pensée. Ceux qui y arrivent font bien des envieux.

Cependant, n'oubliez jamais que tout échafaudage intellectuel n'est pas plus solide que la faiblesse des paradoxes sur lesquels il est érigé. Notre culture philosophique ne repose que sur des mensonges fondateurs, soyez-en conscient. Platon l'avait bien vu en expliquant Pourquoi nul n'est plus savant que Socrate ? Sachez votre ignorance et vous deviendrez invincible à la critique.

Une œuvre sert-elle à communiquer avec les autres ?

C'est ici que la consultation se corse. Si votre principal but dans l'écriture est de communiquer avec les autres j'ai peur que vous soyez déçu. Pensez à n'importe quel écrivain populaire, pensez même aux plus grands succès. Croyez-vous que l'écriture lui permet de communiquer davantage ? Ce serait plutôt un monologue. Après avoir vendu un million d'exemplaires, de quel type de communication l'écrivain a-t-il bénéficié ? Sa pensée s'est multipliée mais pas son sentiment de communication. En effet, après s'être penché sur la table de travail pendant plusieurs mois, des années peut-être, seul avec ses idées qui ont doucement pris forme sur le papier, il est enfin prêt à publier. Après avoir lu son manuscrit, l'éditeur lui impose des corrections pour plaire à l'auditoire et augmenter les ventes, évidemment. — On vend toujours un maximum de ce que les masses sont formatées pour désirer. — Il s'exécute, peut-être (et sans doute) à contrecœur, s'estimant trahi dans sa pensée mais pour vivre il faut vendre. Suite à un triomphe de librairie, il est pressé par les médias qui lui posent les sempiternelles questions d'usage : Comment êtes-vous inspiré ? Quel sentiment ça fait d'être lu par un million de personnes ? Votre personnage principal est-il inspiré de la réalité ? etc. Son succès lui permet de se mettre à l'abri du besoin quelque temps mais sa vie privée est envahie par les médias et il se retrouve encore plus seul que jamais puisque très peu de gens partagent son expérience. Pire, chaque fois qu'on le croise dans les lieux publics, on le ramène à une œuvre passée sans cesse réactualisée alors qu'il voudrait évoluer vers autre chose. Cioran est très clair à ce sujet : « Les seules années importantes sont celles de l'anonymat. Être inconnu, c'est une volupté. »

Si vous écrivez uniquement dans le but de communiquer avec les autres, j'ai peur que vous soyez déçu. Pensez-y un instant. Plus votre écriture sera originale mois elle sera comprise plus vous serez seul. Ce fut le cas pour la plupart des philosophes. De plus, pour être populaire, il faut dire ce que la masse des gens veut entendre. C'est le paradoxe de la communication. Plus on est lu, c'est-à-dire multiplié dans l'esprit des gens, plus le message est uniforme, ainsi la communication s'amenuise. Pour que celle-ci soit efficace, elle doit être originale. C'est à ce prix qu'on peut parler de véritable communication. Si ce qui m'habite l'esprit est la même chose qui habite le vôtre, nul besoin de communiquer, nous pensons pareil. La différence crée l'efficacité de la communication. C'est pourquoi, à mesure que l'idéologie Occidentale se répand, le contenu de nos communications s'amenuise.

Et maintenant, quoi faire ?

Commencez votre œuvre sans plus tarder, attelez-vous soigneusement. Besoin d'une piste ? La voici. Les Fangs ont sûrement besoin d'un écrivain talentueux capable d'expliquer au monde actuel ce que signifie l'appartenance à cette ethnie trop peu connue en Occident.

Je vous propose deux questions :

Être Fang, ça veut dire quoi ?

Qu'est-ce que ça veut dire appartenir à l'ethnie Fang pour vous ?

La première question est de nature publique, la seconde, personnelle. Écrivez ce qui vous vient à l'esprit, et, par un patient travail de documentation, relecture et corrections, vous trouverez peut-être une esquisse de réponse à l'ordonnance philosophique par excellence : Connais-toi toi-même et deviens ce que tu es !

En terminant

En plus de ceux déjà mentionnés plus haut, voici quelques philosophes qui vous éclaireront particulièrement dans l'exécution de votre projet. Voyez Épictète pour la détermination, Descartes pour sa méthode, Pascal pour sa modestie et son génie, Berkeley pour la perception, Kant pour la vision de l'esprit, Saussure pour le langage, Alain pour la raison et Roland Barthes pour l'écriture.

J'espère que vous trouverez dans cette consultation quelques outils utiles.

Tous mes vœux de succès dans votre entreprise.

Mes plus cordiales salutations.

François Brooks
Conseiller philosophique

www.philo5.com

Philo5...
                    ... à quelle source choisissez-vous d'alimenter votre esprit ?