1964-1966

Lacanisme

par Jacques Lacan

Extraits de « Écrits », de « Des noms du père », de « Fonction et champ de la parole », de « Le séminaire III et XI » et de « Autres écrits »

Stade du miroir

L'inconscient est structuré comme un langage

Du Cogito de Descartes à celui de Freud

Le rêve est un rébus

Joli lapsus

Lire dans le délire

Le symptôme peut représenter la vérité du couple familial

Analyse errance et confusion

Postface au Séminaire

* * *

Stade du miroir [1]

Il suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que l'analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image – dont la prédestination à cet effet de phase est suffisamment indiquée par l'usage, dans la théorie, du terme antique d'imago. L'assomption jubilatoire de son image spéculaire par l'être encore plongé dans l'impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu'est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le Je se précipite en une forme primordiale, avant qu'il ne s'objective dans la dialectique de l'identification à l'autre et que le langage ne lui restitue dans l'universel sa fonction de sujet.

L'inconscient est structuré comme un langage [2]

L'inconscient, à partir de Freud, est une chaîne de signifiants qui quelque part (sur une autre scène, écrit-il) se répète et insiste pour interférer dans les coupures que lui offre le discours effectif et la cogitation qu'il informe.

Dans cette formule, qui n'est nôtre que pour être conforme aussi bien au texte freudien qu'à l'expérience qu'il a ouverte, le terme crucial est le signifiant, ranimé de la rhétorique antique par la linguistique moderne, en une doctrine dont nous ne pouvons marquer ici les étapes, mais dont les noms de Ferdinand de Saussure et de Roman Jakobson indiqueront l'aurore et l'actuelle culmination, en rappelant que la science pilote du structuralisme en Occident a ses racines dans la Russie où a fleuri le formalisme. Genève 1910, Pétrograd 1920 disent assez pourquoi l'instrument en a manqué à Freud. Mais ce défaut de l'histoire ne rend que plus instructif le fait que les mécanismes décrits par Freud comme ceux du processus primaire, où l'inconscient trouve son régime, recouvrent exactement les fonctions que cette école tient pour déterminer les versants les plus radicaux des effets du langage, nommément la métaphore et la métonymie, autrement dit les effets de substitution et de combinaison du signifiant dans les dimensions respectivement synchronique et diachronique où ils apparaissent dans le discours.

La structure du langage une fois reconnue dans l'inconscient, quelle sorte de sujet pouvons-nous lui concevoir ?

On peut ici tenter, dans un souci de méthode, de partir de la définition strictement linguistique du Je comme signifiant : où il n'est rien que le schifter ou indicatif qui dans le sujet de l'énoncé désigne le sujet en tant qu'il parle actuellement.

C'est dire qu'il désigne le sujet de l'énonciation, mais qu'il ne le signifie pas. Comme il est évident au fait que tout signifiant du sujet de l'énonciation peut manquer dans l'énoncé, outre qu'il y en a qui diffèrent du Je, et pas seulement ce qu'on appelle insuffisamment les cas de la première personne du singulier, y adjoignit-on son logement dans l'invocation plurielle, voire dans le Soi de l'autosuggestion.

Nous pensons par exemple avoir reconnu le sujet de l'énonciation dans le signifiant qu'est le ne dit par les grammairiens ne explétif, terme où s'annonce déjà l'opinion incroyable de tels parmi les meilleurs qui en tiennent la forme pour livrée au caprice. Puisse la charge que nous lui donnons, les faire s'y reprendre, avant qu'il ne soit avéré qu'ils n'y comprennent rien (retirez ce ne-ci, mon énonciation perd sa valeur d'attaque, Je m'élidant dans l'impersonnel). Mais je crains ainsi qu'ils n'en viennent à me honnir (glissez sur cet n et son absence ramenant la crainte alléguée de l'avis de ma répugnance à une assertion timide, réduit l'accent de mon énonciation à me situer dans l'énoncé).

Mais si je dis « tue », pour ce qu'ils m'assomment, où me situé-je sinon dans le tu dont je les toise?

Ne boudez pas, j'évoque de biais ce que je répugne à couvrir de la carte forcée de la clinique.

À savoir, la juste façon de répondre à la question : Qui parle? quand il s'agit du sujet de l'inconscient. Car cette réponse ne saurait venir de lui, s'il ne sait pas ce qu'il dit, ni même qu'il parle, comme l'expérience de l'analyse tout entière nous l'enseigne.

Par quoi la place de l'inter-dit, qu'est l'intra-dit d'un entre-deux-sujets, est celle même où se divise la transparence du sujet classique pour passer aux effets de fading qui spécifient le sujet freudien de son occultation par un signifiant toujours plus pur ; que ces effets nous mènent sur les confins où lapsus et mot d'esprit en leur collusion se confondent, ou même là où l'élision est tellement la plus allusive à rabattre en son gîte la présence, qu'on s'étonne que la chasse au Dasein n'en ait pas plus fait son profit.

Pour que ne soit pas vaine notre chasse, à nous analystes, il nous faut tout ramener à la fonction de coupure dans le discours, la plus forte étant celle qui fait barre entre le signifiant et le signifié. Là se surprend le sujet qui nous intéresse puisque à se nouer dans la signification, le voilà logé à l'enseigne du préconscient. Par quoi l'on arriverait au paradoxe de concevoir que le discours dans la séance analytique ne vaut que de ce qu'il trébuche ou même s'interrompt ; si la séance elle-même ne s'instituait comme rupture dans un faux discours, disons dans ce que le discours réalise à se vider comme parole, à n'être plus que la monnaie à la trappe usée dont parle Mallarmé, qu'on se passe de main à main « en silence ».

Cette coupure de la chaîne signifiante est seule à vérifier la structure du sujet comme discontinuité dans le réel. Si la linguistique nous promeut le signifiant à y voir le déterminant du signifié, l'analyse révèle la vérité de ce rapport à faire des trous du sens les déterminants de son discours.

Du Cogito de Descartes à celui de Freud [3]

Je pense, donc je suis (cogito ergo sum), n'est pas seulement la formule où se constitue, avec l'apogée historique d'une réflexion sur les conditions de la science, la liaison à la transparence du sujet transcendantal de son affirmation existentielle.

Peut-être ne suis-je qu'objet et mécanisme (et donc rien de plus que phénomène), mais assurément en tant que je le pense, je suis – absolument. Sans doute les philosophes avaient apporté là d'importantes corrections, et nommément que dans cela qui pense (cogitans), je ne fais jamais que me constituer en objet (cogitatum). Il reste qu'à travers cette épuration extrême du sujet transcendantal, ma liaison existentielle à son projet semble irréfutable, au moins sous la forme de son actualité, et que :

« cogito ergo sum », ubi cogito, ibi sum [4]

surmonte l'objection.

Bien entendu ceci me limite à n'être là dans mon être que dans la mesure où je pense que je suis dans ma pensée ; dans quelle mesure je le pense vraiment, ceci ne regarde que moi, et, si je le dis, n'intéresse personne.

L'éluder pourtant sous le prétexte de ses semblants philosophiques, est simplement faire preuve d'inhibition. Car la notion de sujet est indispensable au maniement d'une science comme la tragédie au sens moderne, dont les calculs excluent tout « subjectivisme ».

C'est aussi s'interdire l'accès à ce qu'on peut appeler l'univers de Freud, comme on dit l'univers de Copernic. C'est bien en effet à la révolution dite copernicienne que Freud lui-même comparait sa découverte, soulignant qu'il y allait une fois de plus de la place que l'homme s'assigne au centre de l'univers.

La place que j'occupe comme sujet de signifiant est-elle, par rapport à celle que j'occupe comme sujet du signifié, concentrique ou excentrique? Voilà la question.

Il ne s'agit pas de savoir si je parle de moi de façon conforme à ce que je suis, mais si, quand j'en parle, je suis le même que celui dont je parle. Et il n'y a ici aucun inconvénient à faire intervenir le terme de pensée. Car Freud désigne de ce terme les éléments en jeu dans l'inconscient ; c'est-à-dire dans les mécanismes signifiants que je viens d'y reconnaître.

Il n'en reste pas moins que le cogito philosophique est au foyer de ce mirage qui rend l'homme moderne si sûr d'être soi dans ses incertitudes sur lui-même, voire à travers la méfiance qu'il a pu apprendre dès longtemps à pratiquer quant aux pièges de 1'amour-propre.

Aussi bien si, retournant contre la nostalgie qu'elle sert, l'arme de la métonymie, je me refuse à chercher aucun sens au-delà de la tautologie et si, au nom de « La guerre est la guerre » et « Un sou est un sou », je me décide à n'être que ce que je suis, comment ici me détacher de cette évidence que je suis dans cet acte même?

Non moins qu'à me porter à l'autre pôle, métaphorique, de la quête signifiante et me vouer à devenir ce que je suis, à venir à l'être – je ne puis douter qu'à m'y perdre même, j'y suis.

Or c'est sur ces points mêmes, où l'évidence va être subvertie par l'empirique, que gît le tour de la conversion freudienne.

Ce jeu signifiant de la métonymie et de la métaphore, jusque et y compris sa pointe active qui clavette mon désir sur un refus du signifiant ou sur un manque de l'être et noue mon sort à la question de mon destin, ce jeu se joue, jusqu'à ce que la partie soit levée, dans son inexorable finesse, là où je ne suis pas parce que je ne peux pas m'y situer.

C'est-à-dire que c'est peu de ces mots dont j'ai pu interloquer un instant mes auditeurs, je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. Mots qui à toute oreille suspendue rendent sensible dans quelle ambiguïté de furet fuit sous nos prises l'anneau du sens sur la ficelle verbale.

Ce qu'il faut dire, c'est : je ne suis pas, là où je suis le jouet de ma pensée ; je pense à ce que je suis, là où je ne pense pas penser.

Ce mystère à deux faces rejoint ce fait que la vérité ne s'évoque que dans cette dimension d'alibi par où tout « réalisme » dans la création prend sa vertu de la métonymie, comme cet autre que le sens ne livre son accès qu'au double coude de la métaphore, quand on a leur clef unique ; le S et le s de l'algorithme saussurien ne sont pas dans le même plan, et l'homme se leurrait à se croire placé dans leur commun axe qui n'est nulle part.

Ceci du moins jusqu'à ce que Freud en ait fait la découverte. Car si ce que Freud a découvert n'est pas cela même, ce n'est rien.

Le rêve est un rébus [5]

Pour aborder, d'une certaine façon, le sujet dont je parle, à savoir le symbolisme, je dirai que toute une part des fonctions imaginaires dans l'analyse n'ont pas d'autre relation avec la réalité fantasmatique qu'elles manifestent que la syllabe « po » n'en a avec le vase aux formes de préférence simples, qu'elle désigne. Dans « police » ou « poltron », la syllabe « po » a évidemment une tout autre valeur. On pourra se servir du pot pour symboliser la syllabe « po », inversement dans le terme « police » ou « poltron », mais il conviendra alors d'y ajouter en même temps d'autres termes également imaginaires qui ne seront pas pris là pour autre chose que comme des syllabes destinées à compléter le mot. C'est bien ainsi qu'il faut entendre le symbolique dont il s'agit dans l'échange analytique. Qu'il s'agisse de symptômes réels, actes manqués, et quoi que ce soit qui s'inscrive dans ce que nous y trouvons sans cesse, et que Freud a manifesté comme étant sa réalité essentielle, il s'agit encore et toujours de symboles, et de symboles organisés dans le langage, donc fonctionnant à partir de l'articulation du signifiant et du signifié, qui est l'équivalent de la structure même du langage.

Il n'est pas de moi, ce terme que le rêve est un rébus, c'est de Freud. Quand au symptôme, qu'il exprime lui aussi quelque chose de structuré et d'organisé comme un langage est suffisamment manifesté par le fait, pour partir du plus simple d'entre eux, du symptôme hystérique qui donne toujours quelque chose d'équivalent à une activité sexuelle, mais jamais un équivalent univoque. Au contraire, il est toujours plurivoque, superposé, surdéterminé, et, pour tout dire, très exactement construit à la façon dont les images sont construites dans les rêves. Il y a là une occurrence, une superposition de symboles, aussi complexe que l'est une phrase poétique qui vaut à la fois par son ton, sa structure, ses calembours, ses rythmes, sa sonorité. Tout se passe sur plusieurs plans, et c'est de l'ordre et du registre du langage. [...] En fin de compte, la notion que nous avons du névrosé, c'est que, dans ses symptômes mêmes, gît une parole bâillonnée, où s'expriment un certain nombre, disons, de transgressions à un certain ordre, qui, par elles-mêmes crient au ciel l'ordre négatif dans lequel elles se sont inscrites. Faute de réaliser l'ordre du symbole d'une façon vivante, le sujet réalise des images désordonnées dont elles sont les substituts.

Joli lapsus [6]

Qu'on reprenne donc l'œuvre de Freud à la Traumdeutung [L'Interprétation des rêves] pour s'y rappeler que le rêve a la structure d'une phrase, ou plutôt, à nous en tenir à sa lettre, d'un rébus, c'est-à-dire d'une écriture, dont le rêve de l'enfant représenterait l'idéographie primordiale, et qui chez l'adulte reproduit l'emploi phonétique et symbolique à la fois des éléments signifiants, que l'on retrouve aussi bien dans les hiéroglyphes de l'ancienne Égypte que dans les caractères dont la Chine conserve l'usage.

Encore n'est-ce là que déchiffrage de l'instrument. C'est à la version du texte que l'important commence, l'important dont Freud nous dit qu'il est donné dans l'élaboration du rêve, c'est-à-dire dans sa rhétorique. Ellipse et pléonasme, hyperbate ou syllepse, régression, répétition, apposition, tels sont les déplacements syntaxiques, métaphore, catachrèse, antonomase, allégorie, métonymie et synecdoque, les condensations sémantiques, où Freud nous apprend à lire les intentions ostentatoires ou démonstratives, dissimulatrices ou persuasives, rétorsives ou séductrices, dont le sujet module son discours onirique.

Sans doute a-t-il posé en règle qu'il y faut rechercher toujours l'expression d'un désir. Mais entendons-le bien. Si Freud admet comme motif d'un rêve qui paraît aller à l'encontre de sa thèse, le désir même de le contredire chez le sujet qu'il a tenté d'en convaincre, comment n'en viendrait-il pas à admettre le même motif pour lui-même dès lors que pour être parvenu, c'est d'autrui que lui reviendrait sa loi? Pour tout dire, nulle part n'apparaît plus clairement que le désir de l'homme trouve son sens dans le désir de l'autre, non pas tant parce que l'autre détient les clefs de l'objet désiré, que parce que son premier objet est d'être reconnu par l'autre. [...]

Pour la psychopathologie de la vie quotidienne, autre champ consacré par une autre œuvre de Freud, il est clair que tout acte manqué est un discours réussi, voire assez joliment tourné, et que dans le lapsus c'est le bâillon qui tourne sur la parole, juste du quadrant qu'il faut pour qu'un bon entendeur y trouve son salut. Mais allons droit où le livre débouche sur le hasard et les croyances qu'il engendre, et spécialement aux faits où il s'attache à démontrer l'efficacité subjective des associations sur des nombres laissés au sort d'un choix immotivé, voire d'un tirage de hasard. Nulle part ne se révèlent mieux qu'en un tel succès les structures dominantes du champ psychanalytique. Et l'appel fait au passage à des mécanismes intellectuels ignorés n'est plus ici que l'excuse de détresse de la confiance totale faite aux symboles et qui vacille d'être comblée au-delà de toute limite.

Car si, pour admettre un symptôme dans la psychopathologie psychanalytique, qu'il soit névrotique ou non, Freud exige le minimum de surdétermination que constitue un double sens, symbole d'un conflit défunt par-delà sa fonction dans un conflit présent non moins symbolique, s'il nous a appris à suivre dans le texte des associations libres la ramification ascendante de cette lignée symbolique, pour y repérer aux points où les formes verbales s'en recroisent les nœuds de sa structure. – il est déjà tout à fait clair que le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu'il est lui-même structuré comme un langage, qu'il est langage dont la parole doit être délivrée.

* * * [7]

Freud exemplifie de toutes les manières que cette valeur de signifiant de l'image n'a rien à faire avec sa signification, mettant en jeu les hiéroglyphes de l'Égypte où il serait bouffon de déduire de la fréquence du vautour qui est un aleph ou du poussin qui est un vau, à signaler une forme du verbe être et les pluriels, que le texte intéresse si peu que ce soit ces spécimens ornithologiques.

Lire dans le délire [8]

Un délire n'est pas forcément sans rapport avec un discours normal, et le sujet est fort capable de nous en faire part, et de s'en satisfaire, à l'intérieur d'un monde où toute communication n'est pas rompue.

* * * [9]

Que Freud, dans son essai d'interprétation du cas du président Schreber, qu'on lit mal à le réduire aux rabâchages qui ont suivi, emploie la forme d'une déduction grammaticale pour y présenter l'aiguillage de la relation à l'autre dans la psychose : soit les différents moyens de nier la proposition : Je l'aime, dont il s'ensuit, que ce jugement négatif se structure en deux temps : le premier, le renversement de la valeur du verbe : Je le hais, ou d'inversion du genre de l'agent ou de l'objet : ce n'est pas moi, ou bien ce n'est pas lui, c'est elle (ou inversement), – le deuxième d'interversion des sujets : il me hait, c'est elle qu'il aime, c'est elle qui m'aime, – les problèmes logiques formellement impliqués dans cette déduction ne retiennent personne.

Le symptôme peut représenter la vérité du couple familial [10]

Semble-t-il, à voir l'échec des utopies communautaires, la position de Lacan nous rappelle la dimension de ce qui suit. La fonction de résidu que soutient (et du même coup maintient) la famille conjugale dans l'évolution des sociétés, met en valeur l'irréductible d'une transmission – qui est d'un autre ordre que celle de la vie selon les satisfactions des besoins - mais qui est d'une constitution subjective, impliquant la relation à un désir qui ne soit pas anonyme.

C'est d'après une telle nécessité que se jugent les fonctions de la mère et du père. De la mère : en tant que ses soins portent la marque d'un intérêt particularisé, le fût-il par la voie de ses propres manques. Du père : en tant que son nom est le vecteur d'une incarnation de la Loi dans le désir.

Dans la conception qu'en élabore Jacques Lacan, le symptôme de l'enfant se trouve en place de répondre à ce qu'il y a de symptomatique dans la structure familiale.

Le symptôme, c'est là le fait fondamental de l'expérience analytique, se définit dans ce contexte comme représentant de la vérité.

Le symptôme peut représenter la vérité du couple familial. C'est là le cas le plus complexe, mais aussi le plus ouvert à nos interventions. L'articulation se réduit de beaucoup quand le symptôme qui vient à dominer ressortit à la subjectivité de la mère. Ici, c'est directement comme corrélatif d'un fantasme que l'enfant est intéressé.

La distance entre l'identification à l'idéal du Moi et la part prise du désir de la mère, si elle n'a pas de médiation (celle qu'assure normalement la fonction du père) laisse l'enfant ouvert à toutes les prises fantasmatiques. Il devient l'« objet » de la mère, et n'a plus de fonction que de révéler la vérité de cet objet.

L'enfant réalise la présence de ce que Jacques Lacan désigne comme l'objet a dans le fantasme. Il sature en se substituant à cet objet le mode de manque où se spécifie le désir (de la mère), quelle qu'en soit la structure spéciale : névrotique, perverse ou psychotique.

Il aliène en lui tout accès possible de la mère à sa propre vérité, en lui donnant corps, existence, et même exigence d'être protégé. Le symptôme somatique donne le maximum de garantie à cette méconnaissance ; il est la ressource intarissable selon les cas à témoigner de la culpabilité, à servir de fétiche, à incarner un primordial refus.

Bref, l'enfant dans le rapport duel à la mère lui donne, immédiatement accessible, ce qui manque au sujet masculin : l'objet même de son existence, apparaissant dans le réel. Il en résulte qu'à mesure de ce qu'il présente de réel, il est offert à un plus grand subornement dans le fantasme.

Analyse errance et confusion [11]

[...] Ce qu'engendre notre praxis a-t-il le droit de se repérer des nécessités, même implicatives, de la visée de vérité? Cette question peut se transposer dans la formule ésotérique – comment nous assurer que nous ne sommes pas dans l'imposture?

Ce n'est pas trop dire que, dans la mise en question de l'analyse telle qu'elle est toujours en suspens, non seulement dans l'opinion, mais bien plus encore, dans la vie intime de chaque psychanalyste, l'imposture plane – présence contenue, exclue, ambiguë, contre laquelle le psychanalyste se remparde d'un certain nombre de cérémonies, de formes, et de rites.

Si je mets en avant le terme d'imposture dans mon exposé d'aujourd'hui, c'est qu'assurément c'est l'amorce par où pourrait être abordé le rapport de la psychanalyse avec la religion et, par là, avec la science.

Je relève à ce propos une formule qui a eu sa valeur historique au dix-huitième, quand l'homme des lumières, qui était aussi l'homme du plaisir, a mis en question la religion comme fondamentale imposture. Inutile de vous faire sentir quel chemin nous avons parcouru depuis. Qui songerait, de nos jours [1964], à prendre ce qui touche à la religion sous cette parenthèse simpliste? On peut dire que, jusqu'au fin fond du monde, et là même où la lutte peut être menée contre elle, la religion, de nos jours, jouit d'un respect universel.

Cette question est aussi celle de la croyance, par nous présentifiée en des termes sans doute moins simplistes. Nous avons la pratique de l'aliénation fondamentale dans laquelle se soutient toute croyance, de ce double terme subjectif qui fait qu'en somme, c'est au moment où la signification de la croyance paraît le plus profondément s'évanouir, que l'être du sujet vient au jour de ce qui était à proprement parler la réalité de cette croyance. Il ne suffit pas de vaincre la superstition, comme on dit, pour que ses effets dans l'être soient pour autant tempérés.

[...]

Mais l'analyse n'est pas une religion. Elle procède du même statut que La science. Elle s'engage dans le manque central où le sujet s'expérimente comme désir. Elle a même statut médial, d'aventure, dans la béance ouverte au centre de la dialectique du sujet et de l'Autre. Elle n'a rien à oublier, car elle n'implique nulle reconnaissance d'aucune substance sur quoi elle prétende opérer, même pas celle de la sexualité.

Sur la sexualité, en fait, elle opère très peu. Elle ne nous a rien appris de nouveau quant à l'opératoire sexuel. Il n'en est même pas sorti un petit bout de technique érotologique, et il y en a plus à cet égard dans le moindre de ces livres qui font l'objet d'une nombreuse réédition, et qui nous viennent du fin fond d'une tradition arabe, hindoue, chinoise, voire la nôtre à l'occasion. La psychanalyse ne touche à la sexualité que pour autant que, sous la forme de la pulsion, elle se manifeste dans le défilé du signifiant, où se constitue la dialectique du sujet dans le double temps de l'aliénation et de la séparation. L'analyse n'a pas tenu, sur le champ de la sexualité, ce qu'on eût pu, à se tromper, attendre d'elle de promesses, elle ne l'a pas tenu parce qu'elle n'a pas à les tenir. Ce n'est pas son terrain.

Par contre, sur le sien, elle se distingue par cet extraordinaire pouvoir d'errance et de confusion, qui fait de sa littérature quelque chose auquel je vous assure qu'il faudra bien peu de recul pour qu'on la fasse rentrer, tout entière, dans la rubrique de ce qu'on appelle les fous littéraires.

Assurément, on ne peut manquer d'être frappé de voir combien peut errer un analyste dans la juste interprétation des faits mêmes qu'il avance – et récemment je l'étais encore à la lecture d'un livre comme la Névrose de base, livre si sympathique pourtant par ce je ne sais quoi de déluré, qui rassemble et associe des observations nombreuses, et certes repérables dans la pratique. Le fait que Bergler apporte sur la fonction du sein est vraiment égaré dans un vain débat d'actualité sur la supériorité de l'homme sur la femme, et de la femme sur l'homme, c'est-à-dire sur des choses qui, pour soulever le plus d'éléments passionnels, sont bien aussi, concernant ce dont il s'agit, ce qui a le moins d'intérêt.

[...]

Postface au séminaire [12]

Ainsi se lira – ce bouquin je parie.

Ce ne sera pas comme mes Écrits dont le livre s'achète : dit-on, mais c'est pour ne pas le lire.

Ce n'est pas à prendre pour l'accident, de ce qu'ils soient difficiles. En écrivant Écrits sur l'enveloppe du recueil, c'est ce que j'entendais moi-même m'en promettre : un écrit à mon sens est fait pour ne pas se lire.

C'est que ça dit autre chose.

Quoi? Comme c'est où j'en suis de mon présent dire, je prends ici cas de l'illustrer, selon mon usage.

Ce qu'on vient de lire, au moins est-ce supposé de ce que je le postface, n'est donc pas un écrit.

Une transcription, voilà un mot que je découvre grâce à la modestie de J. A. M., Jacques-Alain, Miller du nom : ce qui se lit passe-à-travers l'écriture en y restant indemne.

Or ce qui se lit, c'est de ça que je parle, puisque ce que je dis est voué à l'inconscient, soit à ce qui se lit avant tout.

Faut-il que j'insiste? – Naturellement : puisque ici je n'écris pas. À le faire, je posteffacerais [post-effacer] mon séminaire, je ne le postfacerais pas. J'insisterai, comme il faut pour que ça se lise.

Mais j'ai encore à rendre à l'auteur de ce travail de m'avoir convaincu, – de m'en témoigner son cours durant –, que ce qui se lit de ce que je dis, ne se lit pas moins de ce que je le dise. L'accent à mettre étant sur le dire, car le je peut bien encore courir.

Bref qu'il pourrait y avoir profit pour ce qui est de faire consistant le discours analytique, à ce que je me fie à ce qu'on me relise. Le mettre à l'heure de ma venue à l'École normale n'étant là que prendre note de la fin de mon désert.

On ne peut douter par le temps que j'y mis de ce que l'issue me déplaise que j'ai qualifiée de poubellication. Mais qu'on p'oublie ce que je dis au point d'y mettre le tour universitaire, vaut bien que j'en marque ici l'incompatibilité.

Poser l'écrit comme je le fais, qu'on remarque qu'à la pointe c'est acquis, voire qu'on en fera son statut. Y serais-je pour un peu, n'empêcherait pas que ce fut établi bien avant mes trouvailles, puisque après tout l'écrit comme pas-à-lire, c'est Joyce qui l'introduit, je ferais mieux de dire : l'intraduit, car à faire du mot traite au-delà des langues, il ne se traduit qu'à peine, d'être partout également peu à lire.

Moi cependant vu à qui je parle, j'ai à ôter de ces têtes ce qu'elles croient tenir de l'heure de l'école, dite sans doute maternelle de ce qu'on y possède à la dématernalisation : soit qu'on apprenne à lire en s'alphabêtissant. Comme si l'enfant à savoir lire d'un dessin que c'est la girafe, d'un autre que c'est guenon qui est à dire n'apprenait pas seulement que le G dont les deux s'écrivent, n'a rien à faire de se lire puisqu'il n'y répond pas.

Que ce qui se produit dès lors d'anorthographie ne soit jugeable qu'à prendre la fonction de l'écrit pour un mode autre du parlant dans le langage, c'est où l'on gagne dans le bricolage soit petit à petit, mais ce qui irait plus vite à ce qu'on sache ce qu'il en est.

Ça ne serait déjà pas mal que se lire s'entendît comme il convient, là où on a le devoir d'interpréter. Que ce soit la parole où ne se lise pas ce qu'elle dit, voilà pourtant ce dont l'analyste sursaute passé le moment où il se poussah, ah! à se donner de l'écoute jusqu'à ne plus tenir debout.

Intention, défi on se défile, défiant on se défend, refoule, renâcle, tout lui sera bon pour ne pas entendre que le « pourquoi me mens-tu à me dire le vrai? » de l'histoire qu'on dit juive de ce que c'y soit le moins bête qui parle n'en dit pas moins que c'est de n'être pas un livre de lecture que l'indicateur des chemins de fer est là le recours par quoi se lit Lemberg au lieu de Cracovie – ou bien encore que ce qui tranche en tout cas la question, c'est le billet que délivre la gare.

Mais la fonction de l'écrit ne fait pas alors l'indicateur, mais la voie même du chemin de fer. Et l'objet (a) tel que je l'écris c'est lui le rail par où en vient au plus-de-jouir ce dont s'habite, voire s'abrite la demande à interpréter.

Si du butinage de l'abeille je lis sa part dans la fertilité des plantes phanérogames, si j'augure du groupe plus ras-de-terre à se faire vol d'hirondelles la fortune des tempêtes, – c'est bien de ce qui les porte au signifiant de ce fait que je parle, que j'ai à rendre compte.

Souvenir ici de l'impudence qu'on m'imputa pour ces écrits d'avoir du mot fait ma mesure. Une Japonaise en était hors-de-soi, ce dont je m'étonnai.

C'est que je ne savais pas, bien que propulsé, justement par ses soins, là où s'habite sa langue, que ce lieu pourtant je ne le tâtais que du pied. Je n'ai compris que depuis ce que le sensible y reçoit de cette écriture qui de l'on-yomi au Kun-yomi répercute le signifiant au point qu'il s'en déchire de tant de réfractions, à quoi le journal le moindre, le panonceau au carrefour satisfont et appuient. Rien n'aide autant à refaire des rayons qui ruissellant d'autant de vannes, ce qui de la source par Amaterasu vint au jour.

C est au point que je me suis dit que l'être parlant par là peut se soustraire aux artifices de l'inconscient qui ne l'atteignent pas de s'y fermer. Cas-limite à me confirmer.

Vous ne comprenez pas stécriture. Tant mieux, ce vous sera raison de l'expliquer. Et si ça reste en plan, vous en serez quitte pour l'embarras. Voyez, pour ce qui m'en reste, moi j'y survis.

Encore faut-il que l'embarras soit sérieux pour que ça compte. Mais vous pouvez pour ça me suivre : n'oubliez pas que j'ai rendu ce mot à son sort dans mon séminaire sur l'angoisse, soit l'année d'avant ce qui vient ici. C'est vous dire qu'on ne s'en débarrasse si facilement que de moi.

En attendant que l'échelle vous soit propice de ce qui se lit ici : je ne vous y fais pas monter pour en redescendre.

Ce qui me frappe quand je relis ce qui fut ma parole c'est la sûreté qui me préserva de faire bêtise au regard de ce qui me vint depuis.

Le risque à chaque fois me paraît entier et c'est ce qui me fait fatigue. Que J. A. M. me l'ait épargné, me laisse à penser que ce ne sera rien pour vous, mais aussi bien me fait croire que si j'en réchappe, c'est que d'écrit j'ai plus que je n'écrois.

Rappelons pour nous qui nous écroyons moins qu'au Japon, ce qui s'impose du texte de la Genèse, c'est que d'ex nihilo rien ne s'y crée que du signifiant. Ce qui va de soi puisqu'en effet ça ne vaut pas plus.

L'inconvénient est qu'en dépende l'existence, soit ce dont seul le dire est témoin.

Que Dieu s'en prouve eût dû depuis longtemps le remettre à sa place. Soit celle dont la Bible pose que ce n'est pas mythe, mais bien histoire, on l'a marqué, et c'est en quoi l'évangile selon Marx ne se distingue pas de nos autres.

L'affreux est que le rapport dont se fomente toute la chose, ne concerne rien que la jouissance et que l'interdit qu'y projette la religion faisant partage avec la panique dont procède à cet endroit la philosophie, une foule de substances en surgissent comme substituts à la seule propre, celle de l'impossible à ce qu'on en parle, d'être le réel.

Cette « stance-par-en-dessous » ne se pourrait-il qu'elle se livrât plus accessible de cette forme pour où l'écrit déjà dit poème fait le dire le moins bête?

Ceci ne vaut-il pas la peine d'être construit, si c'est bien ce que je présume de terre promise à ce discours nouveau qu'est l'analyse?

Non pas que puisse s'en attendre jamais ce rapport dont je dis que c'est l'absence qui fait l'accès du parlant au réel.

Mais l'artifice des canaux par où la jouissance vient à causer ce qui se lit comme le monde, voilà, l'on conviendra, ce qui vaut que ce qui s'en lit, évite l'onto –, Toto prend note, l'onto –, voire l'ontotautologie.

Pas moins qu'ici.

Jacques Lacan, 1er janvier 1973

[1] Jacques Lacan, Écrits (Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je), Le Seuil © 1966. Extrait de Le Point Hors-série No. 7, Les textes fondamentaux de la psychanalyse, mars-avril 2006, page 101.

[2] Ibid. Extrait de Georges Pascal, Les grands textes de la philosophie, Bordas/SEJER, Paris © 2004, pages 402 à 404.

[3] Ibid. Extrait de Ibid. pages 404 à 406.

[4] [« je pense, donc je suis », là où je pense, là où je suis ]

[5] Jacques Lacan, Des noms-du-père (Paradoxes de Lacan - Le symbolique, l'imaginaire et le réel (conférence de juillet 1953)), © Le Seuil. Extrait de Le Point Hors-série No. 7, Les textes fondamentaux de la psychanalyse, mars-avril 2006, page 101.

[6] Jacques Lacan, Fonction et champ de la parole et du langage, © Le Seuil. Extrait de Ibid., page 103.

[7] Jacques Lacan, Écrits (L'instance de la lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud), Le Seuil © 1966. Extrait de Ibid.

[8] Jacques Lacan, Le séminaire, livre III, « Les psychoses », © Le Seuil. Extrait de Ibid, page 105.

[9] Jacques Lacan, Écrits (D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose), © Le Seuil. Extrait de Ibid.

[10] Jacques Lacan, Autres écrits (Notes sur l'enfant), © Le Seuil. Extrait de Ibid, page 107.

[11] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Éditions du Seuil © 1973, pages 237 à 240.

[12] Ibid., pages 251 à 254.