Les 8 sens

 Spéculations philosophiques 

 

François Brooks

2003-10-04
rev. 2012-04-02

Essais personnels

 

Les 8 sens

 

La pensée n'est qu'une faculté de sentir ; l'âme raisonnable n'est que l'âme sensitive appliquée à contempler les idées et à raisonner !

La Mettrie, L'Homme-Machine, 1747.

Nous parlons toujours des cinq sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goûter et le toucher. Le corps en comporte pourtant trois autres aussi importants : l'équilibre, la proprioception et le sens du temps. Examinons-les.

Le 6e sens, le sens de l'équilibre, est pourtant bien connu. Il informe à tout moment du rapport à l'espace. Logés dans l'oreille interne, les canaux semi-circulaires sont intégrés au sens de l'ouïe, mais les signaux qu'ils captent sont interprétés par le cerveau en comparaison avec la perception visuelle. L'oeil et les canaux semi-circulaires informent sur la position de la tête et à quelle vitesse le corps se déplace, accélère, ralentit. Lorsque ces deux sens envoient des informations interprétées comme contradictoires, nous ressentons les désagréables sensations d'étourdissement, de nausée ou de vertige.

Le 7e sens, la proprioception, est bien connu des danseurs. Il fonctionne en étroite collaboration avec les sens du toucher et de l'équilibre. Il s'agit de l'information que les muscles envoient au cerveau quant à la variation de force nécessaire pour les activer en fonction de la gravité. En conjonction avec le toucher, il informe de la position des membres par rapport au reste du corps. C'est le sens qui permet par exemple de nous savonner efficacement sous la douche dans la noirceur ; ou encore, les yeux fermés, de positionner correctement la main qui porte les aliments à la bouche. Pour en faire l'expérience, fermez les yeux et levez la main gauche. Avec l'index de la main droite, touchez alternativement le bout de votre nez et le pouce gauche.

Le 8e sens, le sens du temps[1], est plus complexe puisqu'il traduit deux notions : la durée et le rythme. Le cerveau, en bouclant les informations dont il dispose, parvient à détecter l'écoulement du temps — la durée — par mémoires comparées. Bien qu'il fournisse une perception subjective inégale d'un individu à l'autre, il produit l'information sur notre position temporelle. Ne sentons-nous pas, après avoir dormi une, trois, ou huit heures, à peu près combien de temps s'est écoulé ? Par contre, lors d'une opération chirurgicale, l'anesthésie plonge le cerveau dans un état où l'on ne perçoit plus le temps. Au réveil, il semble s'être écoulé à toute vitesse. Nous éprouvons aussi son absence lorsque l'on se réveille à l'hôpital après un grave accident. Émergeant du coma, nous disons alors « avoir tout oublié de ce qui s'est produit après le choc », mais en fait, nous sommes en quelque sorte sortis du temps. La conscience fonde la sensation du temps.

Le sens de la durée a permis au chercheur Michel Siffre de déterminer — dans une caverne, sans montre, et coupé de toute référence solaire — que le corps a des cycles quotidiens d'une durée d'environ vingt-quatre heures et trente minutes. Ils peuvent être gravement compromis lorsque, privé des cycles naturels, on s'oblige à veiller de façon inhabituelle sur de longues périodes. Les hallucinations se produisent après trois jours sans dormir, parfois moins. Le cycle circadien brisé des travailleurs de nuit, ou sur des quarts variables, sont exposés à de tels dérèglements.

Le rythme est aussi une fonction sensorielle relative à la perception du temps. Le coeur est l'horloge qui scande la cadence du corps. Il participe à la sensation subjective du temps. Quand le coeur bat rapidement nous agissons plus vite et percevons le monde comme plus lent ; et inversement, tranquille, au repos, le rythme cardiaque lent nous donne l'impression que le temps passe vite.

L'intensité de l'attention raccourcit la sensation subjective du temps. Il passe rapidement lorsque nous sommes captivés par une activité intéressante. Au contraire, l'ennui le rallonge. Mais il ne s'agit pas ici d'une information sensorielle puisque l'enthousiasme est un facteur psychologique et non l'information provenant d'un dispositif sensoriel.

Le sens du temps est fortement influencé par la dimension sociale qui le verrouille. À long terme, il nous informe sur le groupe d'âge auquel nous appartenons — jeune, le temps semble long ; âgé, il passe vite. À moyen terme, il impose la synchronisation sociale. Les rendez-vous, les cycles communautaires, anniversaires et activités programmées imposent la convergence des temps personnels. À court terme, il entraîne la coordination — par exemple, lorsque nous travaillons sur un projet de groupe, pour le sport d'équipe ou la danse, nous ajustons la cadence pour optimiser la réussite et l'harmonie.

Le phénomène se produit aussi en biologie. Saviez-vous que dans un couvent, les périodes menstruelles des religieuses ont tendance à se synchroniser naturellement ? [2] Si les organismes vivants et les assemblages mécaniques communiquent leur rythme aux autres éléments par la structure à laquelle ils appartiennent, nous pouvons alors estimer que le sens du rythme appartient au sens du temps.

Le physicien Étienne Klein affirme que le sens du temps n'existe pas [3] puisque, par définition, le sens est un dispositif de capteurs spécifiques qui traduisent un phénomène physique en information neuronale. Soit, mais la thèse de Maxime Sainte-Marie, Les horloges sympathiques[4], va plus loin. Elle montre que le temps n'existe pas puisque nous l'avons toujours confondu avec le rythme. En fait, il s'agirait du sens du rythme. Tout comme le sens du temps est donné à l'ordinateur par la vibration d'un quartz, le coeur humain ne remplit-il pas une fonction analogue ? Ainsi, le coeur serait le siège du temps, base temporelle de la vie animale, dispositif chrono rythmant l'individu ; non pas « capteur », mais « émetteur » qui agit néanmoins comme fondement du rythme essentiel qui informe nos vies sur le temps qui passe.

Les sens s'émoussent avec l'âge : la vue baisse, l'ouïe diminue, l'équilibre devient instable, la perception du temps s'abrège. Nous éprouvons la sensation que le temps s'écoule de plus en plus rapidement alors que les autres constatent notre ralentissement. Peut-on alors considérer ce ralentissement comme une perte sensorielle ? Et si le temps est le premier sens, la mort, en supprimant tous les autres, abolit finalement le temps.

Mais peut-être devrons-nous bientôt considérer l'existence d'un neuvième sens. En effet, André Mayer propose, dans Apologie des contraires[5], l'idée que le genre pourrait être considéré comme un sens à part entière. Se sentir femme ou homme — ou quelque part entre les deux — serait-il lié à une émanation ou configuration corporelle qui en donnerait le sentiment ? Pourrait-on attribuer ce sens, par exemple, à nos organes sexuels ? La nature qui, sous la forme sexuée la plus rudimentaire du mollusque, quoique dépourvue de la vue de l'ouïe et de tous les sens reconnus tels, n'en a pas moins la perception de ce qui lui est nécessaire pour se reproduire. Si un sens, par définition, est un dispositif par lequel les êtres animés perçoivent les impressions du monde extérieur, le genre serait-il le neuvième sens ?

[1] C'est ce que Kant nomme le « sens interne » dans la Critique de la raison pure, 2e section, § 6, GF-Flammarion © 2006, pp. 128-129. (Voir le texte fondateur de Kant, L'espace et le temps.)

[2] Maxime Sainte-Marie, Les horloges sympathiques : l'organisation sociale au rythme de la syntonisation, LES CAHIERS DU LANCI, UQÀM 2008. p. 14.

[3] Cité par Viviane Pouthas, Dossier Le sens du temps in Cerveau & Psycho No. 32, Mars-Avril 2009, p 48.

[4] Maxime Sainte-Marie, Les horloges sympathiques : l'organisation sociale au rythme de la syntonisation, LES CAHIERS DU LANCI, UQÀM 2008.

[5] André Mayer, Apologie des contraires, Éditions Carte blanche © 2008, p. 198.

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