Du mème au tème

 Spéculations philosophiques 

 

François Brooks

2003-09-03
rev. 2008-08-17

Essais personnels

 

Du mème au tème[1]

 

La sélection naturelle se réalise non pas dans l'intérêt des espèces impliquées ni des groupes ni même des individus, mais simplement dans l'intérêt des « réplicateurs ». En biologie, les réplicateurs sont les gènes. Le mème est un réplicateur culturel, un élément d'une culture qui peut se transmettre par des moyens non génétiques, notamment par imitation. Le point central du concept de mème est qu'il s'agit d'une information copiée d'une personne à une autre. Les mèmes sont tout ce qui est copié ; ils sont en concurrence entre eux pour l'occupation de notre espace culturel, et de ce fait, ils évoluent. Dans l'histoire de l'homme, les gènes ont répondu en améliorant l'imitation sélective. Ceci a conduit à accroître les capacités cérébrales et le volume du cerveau. Nos volumineux cerveaux sont des dispositifs d'imitation sélective construits par et pour les mèmes, autant que par et pour les gènes. L'hominisation est une co-évolution mème-gène.

Pascal Jouxtel, Comment les Systèmes pondent, 2005.

Le mème (« meme » en anglais) est un concept formulé par Richard Dawkins en 1976. Il désigne une idée considérée comme autonome, qui se sert des humains pour se reproduire à la manière d'un virus biologique qui se sert des corps pour se répandre. À l'instar de Skinner qui considérait l'environnement comme le principal responsable du comportement humain, Dawkins explique, en s'appuyant sur le darwinisme, que les mèmes ont davantage d'influence sur nos comportements et nos pensées que le libre arbitre ou notre animalité.

Du point de vue humain, le plaisir fonde notre motivation, notre salaire, tout comme l'énergie d'une pomme, par exemple, fournit au cheval le salaire du contrat de transport des graines. Le mème est le pépin de la pomme qui se multiplie en échange du plaisir que l'humain en retire.

La mémétique déplace le centre de décision de l'humain dans le mème, tout comme Copernic avait déplacé le centre de l'Univers de la Terre au Soleil. Non pas que le mème décide par sa volonté propre ; il n'a pas de volonté consciente ; mais, comme le gène sous l'optique du darwinisme, il est doté de l'aptitude à proliférer. La volonté est une illusion propre à l'humain, le mème en est dépourvu. Bien sûr, le soleil nous donne toujours l'impression qu'il tourne autour de la terre tout comme les mèmes que sont nos idées nous laissent toujours croire que nous décidons.

La question de savoir qui, de l'oeuf ou de la poule, initie la reproduction se pose ici dans toute son intrigue. Hier, j'ai vu dans la vitrine d'un antiquaire un syntoniseur FM Sony haute-fidélité en tout point identique à celui qui avait bercé mes découvertes musicales adolescentes. Je n'ai pas revu l'appareil depuis 33 ans, mais, instantanément, une foule de souvenirs se sont activés. Mais où donc sont-ils stockés ? Dans l'appareil ou dans mon cerveau ? Sans l'appareil, je ne me les serais pas rappelés ; sans les traces contenues dans mon cerveau, l'appareil m'aurait laissé indifférent.

Mon ami Gilbert Natan voit les choses plus simplement. Nous serions des animaux qui agissons sous l'emprise de cinq sensations motrices fondamentales : la peur, la faim et la soif, la fatigue, la colère et le plaisir. Henri Laborit parlait de pulsions, de stress et de traces imprimées dans notre système nerveux.

Sommes-nous des machines à mèmes, des animaux instinctifs, ou jouissons-nous du libre arbitre ? Shakespeare nous dirait à raison qu'il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans ces philosophies, mais sans elles, ces multiples perspectives pourraient-elles surgir ?

* * *

Susan Blackmore pousse le concept encore plus loin. Après le gène et le mème, elle introduit le concept de tème, un techno-mème. Celui-ci aurait la possibilité de se copier sans aucun support biologique. Il s'agirait d'une machine autonome dont la fonction est la reproduction de l'information : les mèmes. Ceux-ci ne seraient qu'un produit machinal. Dans le processus de l'évolution pensé par Darwin, après le règne animal et le règne humain, nous serions sur le point d'aboutir au règne culturel technologique. Les mèmes auraient désormais trouvé le moyen de se reproduire sans l'homme, animal qui a bousillé sa planète et l'a rendue inhospitalière à la vie.
(Voir la conférence : Susan Blackmore parle des mèmes et des « tèmes »  )

[1] Voir le texte de la brillante conférence de Susan Blackmore, L'évolution des machines mémétiques.

Philo5
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