La Mettrie - Ontologie machinale

 Cogitations 

 

François Brooks

2022-04-21

Essais personnels

 

La Mettrie - Ontologie machinale

 

Combien d'excellents philosophes ont démontré que la pensée n'est qu'une faculté de sentir, et que l'âme raisonnable n'est que l'âme sensitive appliquée à contempler les idées et à raisonner ! [...] Concluons donc hardiment que l'homme est une machine, et qu'il n'y a dans tout l'univers qu'une seule substance diversement modifiée.

La Mettrie, L'Homme-Machine, 1747.

Si je dis que vous êtes une machine, est-ce que ça vous insulte ? Selon le contexte, c'est peut être un compliment pour indiquer que vous êtes très productif, mais aussi une insulte si vous pensez en termes de hiérarchie selon laquelle la valeur humaine est bien supérieure aux machines.

La Mettrie était médecin. Ses observations l'ont poussé à conclure que le fonctionnement du corps répond en tout point à la définition d'une machine telle que définie dans le dictionnaire : tout mécanisme propre à communiquer le mouvement, à effectuer un travail, à mettre en jeu un agent comme le feu, l'eau, l'électricité, etc. Fortement critiqué à son époque, les découvertes scientifiques les plus récentes ne l'ont pourtant pas encore contredit.

— Nous sommes davantage que des machines ! me direz-vous avec indignation.

— Vraiment ? Quoi de plus ?

— Nous avons une âme.

— Si vous pensez que l'âme est une chose qui continua à vivre de façon autonome à l'extérieur du corps après la mort, j'ai bien peur de vous décevoir. L'âme et le corps ne sont pas deux choses distinctes. Lorsque la machine corporelle s'éteint, son animation disparaît aussi en même temps que la faculté de penser ainsi que toute sensation. Pourtant, on peut bien dire qu'une machine est dotée d'une âme puisqu'elle est animée. Et être animé est le propre de toute machine. Une force énergétique anime aussi bien un corps humain qu'une machine.

— Nous sommes dotés de la noblesse humaine produite par nos actions dirigées vers l'attention aux autres, la bonté, l'amour, me direz-vous encore.

— Mais, vous répondrai-je, toutes ces qualités ne peuvent-elles pas être reconnues dans les fidèles machines à notre service ? D'ailleurs, je n'ai jamais été méprisé ni insulté par aucune machine. Évidemment, je ne peux rien dire de ce qu'une machine ressent réellement, mais puis-je vraiment connaître ce que ressent un humain ?

— Vous me direz encore que ces machines ont été créées par des humains.

— Mais aujourd'hui, les machines aussi ont des fonctions créatives ; même que sans elles, l'humain serait bien en peine de réaliser quoi que ce soit. Certains robots sont même programmés pour apprendre, faculté essentielle pour évoluer dans un environnement imprévisible.

— Vous direz alors que l'humain naît, souffre et meurt.

— Je répondrai que les machines sont aussi fabriquées et réagissent de façon analogue avant de terminer leurs fonctions définitivement. Lorsque le solénoïde d'un grille-pain coincé essaie de désengager le mécanisme frénétiquement sans y parvenir, et jusqu'à son autodestruction, n'y a-t-il pas une forme de souffrance manifeste ? L'animal et l'humain n'ont-ils pas une réponse analogue lorsque la main est exposée au feu ? Lors de dissections, Descartes croyait jadis que les animaux n'étaient que des machines et que leurs cris n'avaient pas plus d'importance que le bruit d'un tuyau d'orgue actionné par un soufflet.

— L'humain est doté d'une mémoire.

— Oui, mais qu'est-ce que la mémoire ? Le ressort tendu se souvient de sa forme initiale qu'il cherche à retrouver de façon obstinée. Les souvenirs humains sont aussi enregistrés dans tous les appareils à souvenirs inventés pour réactiver les ressorts de notre mémoire. De même, les habitudes ne sont-elles pas liées au désir de reproduire la mémoire, donc, éminemment machinales ?

— L'humain éprouve des émotions.

— Oui, mais qu'est-ce qu'une émotion au juste ? N'est-ce pas une réaction machinale chimique hormonale interne qui peut être provoquée ou inhibée par la pharmacopée médicale ? Si le corps produit ces substances selon les expériences auxquelles il est exposé — et de par sa constitution — en quoi les émotions ne peuvent-elles pas être considérées comme machinales ?

Bref, quels que soient vos arguments, je peux formuler une analogie machinale troublante puisque rien ne peut se produire du comportement humain qui ne soit assimilable à la machine, c'est-à-dire à un ensemble de fonctions cybernétiques où l'énergie entre sous une forme et en ressort sous une autre.

— Vous m'objecterez alors l'argument ultime : le propre de l'humain est la liberté.

— Ah oui !? Vous pensez vraiment que l'humain est libre ! Et si c'était vrai, et si c'était seulement possible, comment expliquer la vie humaine autrement que par une suite de conséquences causales que l'on passe son temps à essayer de retracer ? S'il y avait en chaque humain un dieu absolu qui prend ses décisions de façon parfaitement aléatoire, ex-machina, il y aurait certainement lieu de croire en une absolue liberté. Mais alors les actions seraient parfaitement aléatoires, incongrues. L'humain est loin d'agir de façon aléatoire.

Ne voyez-vous pas que la notion de liberté recouvre toujours une intention de responsabilité qui, sous apparat moral, n'est qu'un module machinal supplémentaire ? La responsabilité est une forme de boucle de rétroaction qui pousse la machine humaine à imaginer les désagréments ou avantages consécutifs à ses actions. Rien de plus machinal. Vous ne tuez pas parce que vous avez autre chose de plus rentable à faire, et surtout parce que vous ne voulez pas encombrer votre mémoire d'un souvenir écrasant que la société vous reprochera à toute occasion.

Le sentiment moral, le désir d'héroïsme, ne sont-ils pas des réactions machinales programmées par l'éducation qui pousse l'individu à se conformer au groupe et à se dépasser en imitant les nobles modèles cités en exemples ? Bref, nous serions libres si nous pouvions échapper à toute influence, comment croire que nos sommes libres alors que nous sommes constamment sujets à une foule d'influences ?

— Mais lorsqu'aucune influence ne suffit à engager notre décision, n'est-ce pas le libre arbitre qui agit ?

— Dans ce cas, le libre arbitre consiste à parier sur une situation incertaine. C'est une forme de décision aléatoire ; un rien l'influence. Rien de plus machinal que, dans l'indifférence, se laisser pencher à ceci plutôt qu'à cela.

Vous êtes maintenant à court d'arguments, mais quelque chose vous chicote encore. Vous éprouvez le sentiment d'être amoindri par cette idée. La pensée que vous n'êtes qu'une machine vous déprime. Elle nuit au narcissisme énergisant qui vous anime. Elle vous enlève la haute idée que vous alimentez d'une possibilité héroïque de votre existence. Elle vous réduit au niveau de tout assemblage qui est appelé un jour à disparaître. Elle anéantit votre sentiment religieux en vous privant d'une éternité espérée, ne serait-ce que par la trace que vous pourriez laisser dans la mémoire collective avec vos écrits ou n'importe quel moyen de vous transmettre, c'est-à-dire rester vivant sous quelque forme que ce soit après la mort.

En tant que chose vivante, la machine que vous êtes est programmée pour survivre. Comme vous appartenez à l'humanité, vous avez accès au monde symbolique. Mais vous êtes une machine prisonnière du moment présent. Oui, vous avez aussi accès au passé et au futur par la mémoire et l'anticipation, mais ce ne sont que des projections mentales de la machine. Vous vivez dans un corps qui actualise, ici et maintenant, votre seul accès au monde. Et ce monde est l'immédiateté de votre existence (Augustin) ; rien de plus dans la matérialité de votre être. Tout le reste appartient au monde symbolique qui cessera d'exister à votre mort aussi simplement que l'écran cathodique de la télévision s'éteint en poussant le bouton.

L'idée de se concevoir comme une machine impose un cuisant acte d'humilité lorsque l'on est éduqué à se penser au sommet de la pyramide des valeurs. La hiérarchie est importante dans toute organisation sociale. Mais il n'en reste pas moins qu'à l'échelle personnelle animale, l'humain peut parfaitement se concevoir comme une machine. En société, cette machine n'est qu'un rouage. Et la société entière peut aussi se concevoir comme une machine constituée de composantes machinales, et qui fonctionne comme un système autorégulateur qui cherche à se maintenir par une espèce de programmation intrinsèque qui la destine à se reproduire et à se perpétuer.

La blessure narcissique de ce concept n'est que l'inconfort à changer notre habitude de s'estimer en fonction d'une hiérarchie où l'on trouve sa place. Lorsque l'on accepte sa propre finitude et que l'on se conçoit comme un simple rouage machinal dans un assemblage systémique, on ne l'éprouve plus. On ne vit plus que pour la satisfaction du moment présent où l'on se sent à sa place. Bref, il est possible d'être une machine heureuse. Que demander de plus ?

Philo5
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