Qui est Michel Foucault ?

 Cogitations 

 

François Brooks

2021-04-09

Essais personnels

 

Qui est Michel Foucault ?

SOMMAIRE

Les deux Foucault

La folie de Foucault

Les questions qui redonnent vie

Les éblouissantes Fleurs du mal

Naissance de la norme et du bio-pouvoir

L'invention de l'homme

Les expériences-limites

L'influence mondiale de Foucault

Universalisation du Panopticon

Les clés pour penser la COVID-19

Les deux Foucault

À la question de savoir si son intention avait été de remplacer la devise antique du « connais-toi toi-même » par celle du « déprends-toi de toi-même », Foucault avait répondu par l'affirmative.

James Miller, La passion Foucault, 1993, p. 458.

Michel Foucault rejette le piège de l'injonction philosophique fondamentale avec subtilité :

« Plus d'un, comme moi sans doute, écrivent pour n'avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c'est une morale d'état civil ; elle régit nos papiers. Qu'elle nous laisse libres quand il s'agit d'écrire. »[1]

Mais aujourd'hui nous pouvons, comme pour tout philosophe défunt, essayer de voir ce qu'il a été. Deux perspectives se présentent : privée et publique ; biographique et académique.

Le point de vue académique fait abstraction du personnage pour ne s'intéresser qu'aux idées flamboyantes, l'originalité de ses concepts et l'intérêt de se les approprier, les appliquer à notre propre existence pour en élargir la perspective. Voilà l'occasion d'une édifiante adulation !

Le point de vue biographique montre l'envers du décor, l'archéologie de sa pensée, là où se découvrent les mobiles, les motivations personnelles, moins glorieuses, néanmoins essentielles. Comment le philosophe a-t-il pu en venir à voir le monde ainsi ? Quels sont les méandres existentiels qui l'ont poussé dans cette voie philosophique et pas une autre.

La première, publique, remonte la source de ce qu'il était à partir de sa production intellectuelle, la quintessence de sa pensée savamment rédigée, structurée, corrigée, bien habillée des formes convenues de l'écriture. On l'adore, il est le héros d'une pensée invincible. La seconde, privée, le découvre au fil des années dans l'époque où il s'inscrit ; l'air du temps, le moule sociétal qui l'a poussé à devenir ce qu'il fut. On comprend alors que sa vision du monde n'est pas magique ; elle a simplement surgi d'une sensibilité personnelle.

On voudrait passer outre la vie privée du philosophe pour n'apprécier que la grandeur de sa pensée née par magie de contingences singulières ; on voudrait qu'il reste le héros qui aide à édifier nos banales existences ; mais en considérant la part d'humanité qui le constitue, on dispose d'un précieux antidote contre l'adulation excessive. On peut le faire pour tout philosophe, mais Foucault procure un exemple éloquent du génie surgi d'une époque abominable.

La folie de Foucault

Décennies marquantes de la vie du philosophe

Foucault naît en 1926, pendant les Années folles.
     1929 — Crise économique mondiale
     1939 — Deuxième Guerre mondiale
     1949 — Reconstruction sur des bases morales strictes
     1959 — Psychologisation des masses
     1969 — Révolution culturelle : rejet de l'autorité, libéralisation des moeurs
     1979 — Expériences limite
Foucault meurt en 1984 des suites du sida .

Né dans la famille aisée d'un père chirurgien et professeur d'anatomie, il connut les soins d'une mère attentionnée elle-même fille de chirurgien. Paul Michel a peu souffert de la crise économique des années '30. Trop jeune pour participer à la guerre, il passe ses jeunes années dans de sévères institutions scolaires religieuses. Talentueux en langues (français, latin et grec) et médiocre en maths, il se détachera plus tard de Sartre et du courant marxiste obsédé par le capital et la redistribution des richesses.

Ce qui tarabuste Foucault n'est pas l'argent dont il n'a jamais manqué, mais l'oppression qui écrase tout homosexuel dans la main de fer des institutions qui stigmatisent systématiquement sa perversion, déviation, maladie mentale[2]. L'époque avait besoin d'hommes virils forts, guerriers. Foucault vit tapi dans une cage sociale où l'opprobre l'atteint chaque fois que ses pulsions le rappellent à sa nature. La vie du pédophile d'aujourd'hui était celle de l'homosexuel de l'époque. On ne les distinguait d'ailleurs pas. On les appelait avec mépris pédérastes ou simplement pédés.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le « dénaturé » était dénoncé à tout propos : journaux, prêtres en chaire, conversations mondaines, radio, cinéma, la machine à fabriquer les comportements le traquait partout. Exaltation de la virilité masculine, image de la femme en quête d'un mari fort et viril, allusions au moindre geste ou comportement déplacé, l'homo était systématiquement exclu, rabroué, ridiculisé, par la police omniprésente qui se manifestait en tout citoyen normal et bien intentionné.

En 1948, considéré alors comme un sous-homme malsain, dépravé, nuisible et immoral — bref un rebut de la société —, Foucault, affublé du déni d'existence, tente de se suicider. On le retrouve la poitrine tailladée au rasoir. Il passe alors sous la tutelle de la psychiatrie. De honteux il devient fou. Ce statut lui permet d'échapper à la mort et à l'opprobre légal. À l'époque, l'homosexuel n'était pas discriminé, il était tout simplement criminel. On ne discrimine pas les voleurs ou les assassins ; on les craint, on les punit, on les emprisonne ; l'opinion les flingue encore chaque jour dans le journal du matin. Mais la psychiatrie commençait à envahir le champ carcéral ; les « criminels » seront progressivement considérés comme des « fous ».

Les questions qui redonnent vie

Commence alors pour Michel Foucault la carrière philosophique. Mais qu'est-ce donc que cette société qui m'opprime ? Quels en sont les fondements ? Pourquoi n'y a-t-il pas de place pour les fous, les déviants et les criminels ailleurs qu'à l'asile ou en prison ? Et d'ailleurs, en quoi ces catégories d'individus sont-elles anormales ? Qu'est-ce que la normalité ? Quelle est la nature du pouvoir qui en décide ?

Sous les traits de l'intellectuel rationnel qui toujours écrit de manière impersonnelle, il se livre d'une manière prudente, sans allusion à la pédérastie ni à ce que l'on appellera plus tard l'homosexualité, sinon dans le dernier livre paru à sa mort, en 1984, comme une ultime revendication où il répète à deux reprises, se servant de la sagesse de l'Antiquité où il était jadis normal que l'éraste courtise l'éromène[3], en concluant que « l'acte sexuel n'est pas un mal ; [mais] il manifeste un foyer permanent de maux possibles ».[4]

Il n'y aurait pas la grande oeuvre de Foucault sans l'immense énergie réprimée contenue dans un homme de génie qui vit l'inhibition permanente d'une nature contre laquelle il n'avait d'autre issue que le suicide. La dette que le bien doit au mal est intarissable. Le philosophe nous a donné de fantastiques outils pour combattre l'oppression ; les outils dont nous avons besoin plus que jamais en cette ère de normalisation où l'existence même de l'homme en tant qu'être humain est menacée.

Les éblouissantes Fleurs du mal

Michel Foucault entreprendra une recherche colossale, une sorte d'archéologie en quête des fondements du savoir humain, guidée par trois grands axes dont les titres des parutions indiquent l'itinéraire.

1. Comment se constitue le savoir ?
Les mots et les choses (1966)
L'archéologie du savoir (1969)

2. Comment s'est déroulée la prise de pouvoir à partir du savoir scientifique rationnel présenté comme norme incontournable ?
Naissance de la clinique (1963)
Histoire de la folie à l'âge classique (Folie et déraison) (1972)
Surveiller et punir : Naissance de la prison (1975)
La volonté de savoir (1978) - (Histoire de la sexualité T1)

3. Comment le sujet doit-il dégager sa liberté en édifiant sa propre vie comme une oeuvre d'art ?
L'usage des plaisirs (1984) - (Histoire de la sexualité T2)
Le souci de soi (1984) - (Histoire de la sexualité T3)

Naissance de la norme et du bio-pouvoir

On attribue sa première tentative de suicide à une « homosexualité mal assumée ». On aurait tort de réduire l'oeuvre de Michel Foucault à celle d'un homme frustré et incompris alors que c'est la structure sociétale qui l'a fabriqué. Identifier le levier fondamental d'un travail, ne dit encore rien sur l'oeuvre. Le ressort bien tendu de la frustration du philosophe allait lui fournir l'énergie d'entreprendre une analyse colossale et incontournable, une véritable archéologie du savoir, du pouvoir et de la norme bien au-delà des simples considérations sur son orientation sexuelle. Le philosophe s'est acharné sur les questions fondamentales :

— Qu'est-ce que la folie ? Comment l'idée qu'un fou est malade est-elle apparue ?
— Qu'est-ce que l'autorité ? Comment les normes sociales émergent-elles ?
— Pourquoi y a-t-il des prisons, des écoles, des asiles ? À quoi sert la clinique ?
— Pourquoi les architectures institutionnelles sont-elles toutes semblables ?
— Qu'est-ce que le sexe ? Pourquoi est-il l'objet de tant d'attention ?

Foucault examinera en profondeur les concepts de

— Folie, crime, norme
— Pouvoir, autorité, oppression
— Institutions (École, Caserne, Usine, Bureau, Clinique, Prison, Asile, Hôpital)
— Sexe, corps, santé

Il découvre graduellement que la structure de toute société est basée sur des normes établies par un savoir constitué en pouvoir : le bio-pouvoir. Le savoir érigé en maître, que ce soit par autorité religieuse, gouvernementale ou scientifique, détermine le pouvoir d'établir les normes qui régissent les comportements sociaux. Médecins, psychiatres, psychologues, policiers, administrateurs et enseignants sont des instances sociales qui veillent à l'application des normes sociales. Bref, on est fou, criminel ou déviant, non pas en tant que dénaturé, mais par la transgression des normes établies par le consensus social à une époque donnée.

Tout fou, criminel, déviant, est simplement un anormal fabriqué de toutes pièces par la société. On ne naît pas fou, on le devient. Nous sommes pour ainsi dire des sujets manufacturés socialement, et maintenus comme tels par un régime consensuel établissant la normalité si chère à tout humain dont la pire angoisse est celle du rejet. À ce titre, en tant qu'individus sociaux, nous sommes tributaires du corps que l'on est (le hardware) et du formatage issu des contingences sociétales (le software). Le corps est donné à la naissance : lieu, gènes, époque, parents, pulsions. Le formatage mental aussi est imposé : écoles, régime politique, contingences économiques, institutions ; rien n'est choisi librement. L'individu est coincé entre sa propension naturelle à suivre ses pulsions et la soumission aux influences sociales normalisatrices. On constate ici une vision divergente de Sartre qui postule la liberté radicale de l'humain.

Notre existence serait-elle alors complètement déterminée ? La liberté ne serait-elle qu'une chimère ? Quel type de liberté est encore possible ? Comment l'exercer ?

Alors que l'on s'attend à des formulations implacables et à d'ingénieuses revendications contre l'oppression, Foucault se tourne vers les philosophes de l'Antiquité pour y puiser la sagesse des anciens. Épictète enseignait que certaines choses dépendent de nous, d'autres non. Notre philosophe considère, à l'instar des anciens stoïciens, que la seule liberté qui nous reste est celle d'entreprendre une élaboration artistique de soi-même comme le sculpteur arrache la statue au bloc de marbre. Non plus licence revendiquée par l'opprimé, mais pouvoir de se créer soi-même avec, et malgré, les contingences publiques et privées. Mais cette liberté n'est peut-être encore qu'une illusion à l'instar du concept d'homme qui est récent, et semble sur le point de disparaître tout comme Dieu est mort au XIXe siècle.

L'invention de l'homme

Dans une perspective plus large, à partir du XVIIe siècle, et après la décapitation de Louis XVI, l'ordre social dut de se reconstruire sur de nouvelles bases. La déchéance qui sévissait chez les nobles et dans la royauté avait montré que la dignité n'était plus une valeur fiable. L'ordre basé sur l'honneur où chaque individu participait à une hiérarchie, du plus humble jusqu'à Dieu — en passant par le fils, le père de famille, le chevalier, le duc et le roi — et où chacun devait tenir sa place, était dissolu. La traditionnelle société féodale fut rejetée. Il fallait créer les institutions propices à la concorde sur de nouveaux fondements.

On a alors inventé l'homme et ses droits. Avant la Révolution française, le concept d'homme était inconnu. Il était question d'âme, d'honneur et de dignité, mais pas encore d'humanité. Le supplice de Damiens marqua le tournant décisif[5]. Jamais plus un supplice aussi atroce ne devra être imposé à un homme, quel que soit le crime, et surtout pas au nom de la loi d'un roi et d'une noblesse vautrés dans la déchéance.

Bien entendu, cette mutation se fit lentement au cours des siècles, par petits pas ponctués de reculs, mais toujours dans la même direction. Elle est d'ailleurs toujours en marche. Les Droits de l'homme se sont divisés en une multitude de collectivités : travailleurs, femmes, enfants, aînés, premières nations, noirs, LGBTQ+, etc. Michel Foucault est non seulement à l'origine de ce qui allait devenir le mouvement LGBTQ, mais aussi et surtout le philosophe qui amorça une réflexion fondamentale sur ce que l'on appelle l'Homme. Il nous a donné les outils nécessaires pour examiner la question Qu'est-ce que l'Homme ? Qu'est-ce qu'un humain ? À ce titre, il s'inscrit dans la grande tradition des philosophes occidentaux qui, depuis l'Antiquité, n'ont cessé de s'interroger sur la nature humaine, la vertu et les rapports à l'autorité.

Les expériences-limites

À la fin des années '70, Foucault séjourna en Californie où il vécut enfin les expériences-limites tant refoulées. Homosexualité, SM et LSD, notre brillant philosophe allait enfin goûter en toute licence les plaisirs tabous en France. Il fut emporté par le sida en 1984. Ayant vécu dans l'abstinence en observant les consignes de la normalité depuis si longtemps, nous avions oublié la raison initiale. La libération des moeurs des années '70 et l'épidémie de sida qui suivit obligèrent à repenser les pratiques sexuelles ludiques.

Sur le plan moral, Michel Foucault conclut son dernier ouvrage, en répétant — appuyé par l'exemple des moeurs de l'Antiquité — que ses penchants pour l'homosexualité et les jeunes garçons n'étaient ni mauvais ni anormaux : « l'acte sexuel n'est pas un mal ; il manifeste un foyer permanent de maux possibles. »[6] Il montre la dignité d'un Socrate exemplaire qui s'est abstenu d'abuser de son élève Alcibiade[7] ; et termine en montrant l'avantage de la morale sexuelle traditionnelle postulant l'abstinence[8].

L'influence mondiale de Foucault

L'influence de Foucault sur son époque est immense. Il amorça la réflexion nécessaire à l'établissement de lois reconnaissant l'affranchissement des homosexuels. Il a aussi forcé la réflexion sur le sort des détenus, ces rebuts utiles que la société a pourtant fabriqués délinquants, et qui subissent la double injustice de la punition et d'être ce qu'ils sont. De même, la réflexion sur les fous dont la parole est disqualifiée aussitôt que l'individu sort de la norme. Il a montré le long chemin parcouru pour réinstaurer la vertu depuis l'effondrement de la société féodale en instituant les normes qui fabriquent les individus comme des objets manufacturés à l'école, l'usine, le bureau, la prison, l'asile et l'hôpital.

Universalisation du Panopticon

Le Panopticon de Bentham est un principe de normalisation qui s'est d'abord imposé dans les prisons. On installe le prisonnier dans un dispositif de conditionnement du comportement comme dans un moule pour l'esprit qui, à force des jours, impose au sujet un environnement qui s'inscrit directement dans sa forme de pensée, comme le tuteur pour l'arbre ou le bonsaï. Le prisonnier est logé dans une cage disposée de telle sorte qu'il ne puisse échapper à aucun moment à la surveillance d'un gardien, comme jadis le regard de Dieu sur l'âme du fidèle. Après le traitement, de retour en liberté, l'individu transporte partout où il va le sentiment d'être surveillé par un fantôme dont il ne peut se défaire.

L'évolution de ce dispositif a pris des proportions universelles. Il s'est d'abord propagé dans toutes les institutions normatives par l'imprimerie. L'écrit propage les mots d'ordre[9], mais il expose pareillement l'esprit de l'écriveur au jugement des surveillants. En soi, le principe du Panopticon est immanent à l'écriture puisque celle-ci laisse une trace permanente susceptible d'examen.

Avec les ordinateurs, les téléphones cellulaires, le GPS et la standardisation des aménagements intérieurs, tout individu est de fait sous surveillance instantanée. Avec l'enregistrement des données, nous laissons des traces persistantes sur tout ce que l'on fait, dit et pense.

L'autocensure s'introduit subrepticement dans tout individu. D'abord par le long processus de dressage et de normalisation imposé par l'école, le bureau, l'usine ; ensuite par le déversement constant des messages médiatiques : journaux, radio, télévision, GAFAM, etc. Le cellulaire et l'ordinateur personnel collectent une foule de données sur nos activités personnelles. Celles-ci sont traitées, analysées et nous sont renvoyées sous forme de suggestions qui renforcent nos champs d'activités préférées.

Déjà, sans les dispositifs ordinés, on sait à peu près ce qui occupe l'individu à la maison du simple fait que la disposition des pièces se prête à certaines formes d'activité et non à d'autres. Par exemple, aux heures des repas vous êtes certainement à la cuisine ; la nuit, dans la chambre à coucher, le soir au salon, etc. La standardisation dans la construction domiciliaire impose certains comportements prédéterminés.

Bref, le principe du Panopticon régit maintenant la vie de la plupart des individus sur la planète. C'est d'ailleurs pourquoi le taux de criminalité n'a jamais été aussi bas de toute l'histoire de l'humanité. Statistiquement négligeable, le moindre crime enflamme les médias qui l'exposent au sévère jugement de la doxa pour renforcer les principes de la concorde.

« Le spectacle te regarde et te vérifie »[10]

« Notre société n'est pas celle du spectacle, mais de la surveillance ; sous la surface des images, on investit les corps en profondeur ; derrière la grande abstraction de l'échange, se poursuit le dressage minutieux et concret des forces utiles ; les circuits de la communication sont les supports d'un cumul et d'une centralisation du savoir ; le jeu des signes définit les ancrages du pouvoir ; la belle totalité de l'individu n'est pas amputée, réprimée, altérée par notre ordre social, mais l'individu y est soigneusement fabriqué, selon toute une tactique des forces et des corps. Nous sommes bien moins grecs que nous ne le croyons. Nous ne sommes ni sur les gradins ni sur la scène, mais dans la machine panoptique, investis par ses effets de pouvoir que nous reconduisons nous-mêmes puisque nous en sommes un rouage. »[11]

« Le point idéal de la pénalité aujourd'hui serait la discipline indéfinie : un interrogatoire qui n'aurait pas de terme, une enquête qui se prolongerait sans limite dans une observation minutieuse et toujours plus analytique, un jugement qui serait en même temps la constitution d'un dossier jamais clos, la douceur calculée d'une peine qui serait entrelacée à la curiosité acharnée d'un examen, une procédure qui serait à la fois la mesure permanente d'un écart par rapport à une norme inaccessible et le mouvement asymptotique qui contraint à la rejoindre à l'infini. »[12]

On passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et divers médias dits de divertissement. Mais tout ce bon temps où le cerveau est au repos n'est pas perdu pour la société. Il prolonge le Panopticon jusque dans les replis les plus intimes de la personnalité de l'individu qui va y chercher une confirmation permanente de ce qu'il est déjà : un Narcisse formaté socialement dont le comportement boucle sur lui-même. Le bonheur est dans nos habitudes ; elles procurent le sentiment d'agir sans entraves. Ainsi, on se croit libre, mais en réalité on veut simplement être libre de continuer ce que l'on a l'habitude de faire. Et quel plaisir que de trouver chaque jour dans nos médias préférés le reflet de ce que l'on pense, sans cesse renforcé de la caresse des pouces bleus ! Cette pensée qui a été patiemment instillée dans notre cerveau par des années de dressage scolaire et de vérification médiatique, nous l'avons confondue avec notre identité. Et pour cause ; elle est tout ce que nous sommes.

Quand Foucault écrit : « Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c'est une morale d'état civil ; elle régit nos papiers. Qu'elle nous laisse libres quand il s'agit d'écrire. », c'est qu'il pense qu'il est encore possible de « se déprendre de soi-même » par l'écrit. Est-ce possible ? Écrit-on pour se libérer l'esprit ou renforcer ce que nous pensons déjà ? Et si la liberté consiste à affirmer ce que nous sommes déjà, l'esprit n'est jamais libre que de renforcer ses propres chaînes.

Les clés pour penser la Covid-19

Avec l'épidémie mondiale de Covid-19 qui sévit actuellement, Foucault émerge à nouveau comme le penseur conceptuel incontournable pour comprendre le bio-pouvoir et les principes de gestion qui entourent la sécurité sanitaire. Si l'homosexualité est entrée dans les moeurs occidentales comme pratique normale, l'ensemble de nos comportements se voit maintenant scruté à la grille des dangers de la contagion. La sécurité devient aujourd'hui le concept numéro 1 au palmarès des valeurs qui nous gouvernent. L'institutionnalisation est sur le point de transformer le monde en immense Panopticon médical.

Depuis la prise en charge universelle de la santé publique par l'État, notre liberté est maintenant conditionnelle à la capacité de soigner des hôpitaux. Et comme nous avons adopté la longévité comme valeur suprême, j'ai bien peur que le nouveau totalitarisme soit le médicalisme[13].

Foucault ne s'est pas tant érigé contre les normes, le savoir et le pouvoir. Il a simplement montré les mécanismes qui articulent la gouvernance de nos rapports sociaux.

[1] Michel Foucault,Archéologie du savoir, 1969, p. 29.

[2] Jusqu'au début des années '70, l'immense succès de la psychologie populaire reposait notamment sur les thèses diffusées par Pierre Daco, psychologue Belge. Dans Les Prodigieuses victoires de la psychologie moderne, ouvrage à succès publié en 1960, on peut lire à la page 415 : « ...l'homosexualité est un trouble de la personnalité entière (comme n'importe quel trouble sexuel). L'homosexualité n'est qu'une manifestation particulière d'un manque de développement psychique. »

[3] Dans la Grèce classique, l'éraste était un homme adulte engagé dans un couple pédérastique avec un adolescent, appelé son éromène. L'éraste était généralement un citoyen influent, engagé dans la vie sociale et politique de sa cité, le plus souvent marié et père de famille, jouissant d'une certaine fortune.

Assumer la charge d'une relation pédérastique était en effet coûteux, notamment au cours des réjouissances qui clôturaient la période de probation, qui supposaient un banquet et des cadeaux prescrits :
— un boeuf, pour sacrifier à Zeus ;
— un équipement militaire, pour signifier que l'éromène était désormais un guerrier pouvant défendre sa cité ;
— une coupe, pour signifier que l'éromène pouvait désormais partager les banquets (symposions) des hommes.


Il n'était pas rare que les amis de l'éraste se cotisent pour faire face à la dépense, l'événement réunissant les amis de l'un et de l'autre partenaire, comme une fête de famille importante contemporaine.
Kenneth J. Dover, Greek Homosexuality, Harvard University Press, 1978.
Eva Cantarella, Selon la nature, l'usage et la loi : la bisexualité dans le monde antique, La Découverte, 1991.

[4] Michel Foucault,Le souci de soi, 1984, p. 167 et 271.

[5] Foucault commence le premier chapitre de Surveiller et punir, avec le récit détaillé insoutenable de l'horrible supplice imposé à Damiens à partir des Pièces originales et procédures du procès fait à Robert-François Damiens, 1757, t. III, p. 372-374.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 259.

[8] Ibid., p. 271-274.

[9] Voir Gilles Deleuze : L'art et les sociétés de contrôle.

[10] Léo Ferré, Ludwig, 1982.

[11] Michel Foucault,Surveiller et punir, 1975, p. 218-219.

[12] Ibid., p. 228.

[13] Voir Jules Romains, Knock ou Le Triomphe de la Médecine, (1923).

Philo5
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