accueilLes philosophesLes vrais penseursPenser par soi-mêmeDes philosophes vivantsTextes F. B.

 

 

 

Penser par soi-même [1]

Aucune astreinte ne m'a contraint de jurer sur les paroles d'un maître.

Horace, Epîtres, I, 1, 14

SOMMAIRE

  1. Introduction

  2. Je vous présente à vous-même

  3. Dégager les présupposés de mes opinions

  4. Les arguments qui fondent mes positions

  5. Outils pour tout dire

  6. Typologie du discours

  7. Les questions philosophiques

  8. Les notions et leurs relations

  9. La connaissance : oppositions et analogies

  10. Conclusion : champ philosophique et sculpture de soi

1. Introduction

Bien sûr, vous pensez depuis votre naissance et vous n'avez pas eu besoin de moi pour ça. Vous croyez penser déjà par vous-même, et ceci ne fait aucun doute. Mais, quand vous dites « je » pense ceci, ou « je » pense cela, êtes-vous véritablement sûr que ce soit vous qui pensiez ? D'où vient cette idée à laquelle vous vous identifiez ? En êtes-vous véritablement l'auteur, et dans quelle mesure ? Si tous les mots que j'utilise (ou presque) m'ont été appris par la culture, je possède déjà un immense stock qui ne m'appartient pas en propre. Et si les idées que j'exprime en parlant à la première personne du singulier reprennent les thèmes courants des discussions en vogue actuellement dans les médias, comment puis-je affirmer que c'est vraiment moi qui pense ? Ne suis-je pas plutôt en train de répéter ce qui me vient des autres pour qu'on m'apprécie, pour faire partie du groupe, me faire remarquer ou même provoquer dans le but de me créer, par l'attention d'autrui, l'existence convoitée ? Sortir de l'anonymat, du néant, être, n'est-ce pas là mon premier but ? Mais qui suis-je, si chaque élément de ma pensée a été introduit par les autres ? Ne suis-je pas d'abord « les autres » ? Cette identité propre suggérée par la mode de pensée actuelle du « distinguez-vous » ne serait-elle qu'illusion ?

Des sociétés entières vivaient autrefois sans se soumettre au culte que nous vouons actuellement à l'individualité. Chaque individu anonyme joignait son infime effort au groupe dans le but, par exemple, de construire les pyramides d'Égypte. L'individualité n'avait alors aucun sens. Les réalisations grandioses que chacun avait, par son infime effort, contribué à construire ne justifiaient-elles pas la fonte dans l'anonymat en échange de la satisfaction de faire partie d'une si grande oeuvre ? Fondu dans une seule volonté, l'ouvrier ne devait-il pas ressentir une forme de toute-puissance ? Cette expérience, partagée de tous ces alter ego donnait à l'individu la sensation grandiose d'être tout le groupe, une communauté entière. Quelle exaltation !

Le culte de l'individualité proposé par la société actuelle est-il véritablement satisfaisant ? Si je suis toujours en compétition avec les autres pour me démarquer, tirer mon épingle du jeu, performer, suis-je plus heureux que dans un groupe coopérant à une réalisation grandiose ? Pire, l'idée qu'il faut que je me distingue, notamment en pensant par moi-même, est-elle valide ou n'est-elle pas l'illusion d'un mode de pensée auquel j'adhère simplement pour me donner l'impression que je suis quelqu'un par moi-même, autocréé, libre ?

Quoi qu'il en soit, n'en reste pas moins que je pense, ou que ça pense en moi. Il m'importe à présent de comprendre comment naissent les pensées qui m'animent et quelle en est la portée.

[1] Le concept apparaît chez Kant ; c'est la première des trois maximes du sens commun.
     Cette section du site Philo5 s'est développée à partir du manuel d'initiation à la philosophie de
     Michel Tozzi, Penser par soi-même, Éditions Chronique Sociale © 1996, pages 14, 50, 54, 62 et 128.

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