040517

L'homme whippet[1], Paquin et Jean-Paul Sartre

par François Brooks

À chaque paragraphe, M. Charles Paquin secoue l'homme comme un pommier et envoie un crochet latéral à la femme. Pour autant, il ne s'en prend pas à elle, puisqu'il admire sa force et sa hardiesse, mais il écrase l'homme chez qui il conspue la faiblesse. S'il avait lu Nietzsche, il dirait avec lui que l'homme est un ver de terre qui se recroqueville pour éviter d'être écrasé. Sa position est d'autant plus solide qu'il leur adresse le plus souvent les mêmes reproches que celles-ci aux hommes. S'il n'écorchait pas généreusement les femmes, on croirait lire le discours d'un féministe endurci.

L'intention générale de son pamphlet se résume dans ce paragraphe de la page 68 : « Au Québec, nous ne sommes pas nés pour un petit pain seulement au niveau professionnel ; nos amours aussi sont nées pour un petit pain. Socialement, on joue les tigres mais au niveau personnel, l'homme québécois est faible, peureux, lâche et paresseux. » Faut-il vraiment mettre tous les hommes dans le même panier comme se plaisent à le faire les féministes sans discernement?

Mais que propose-t-il?

Que l'homme prenne sa place dans le couple.

Mais qu'est-ce à dire?

Qu'il puisse avoir son mot à dire dans la définition du couple.

Mais qu'est-ce à dire?

Qu'il puisse dire non, ne serait-ce qu'une fois de temps en temps.

Mais qu'est-ce à dire?

Que l'homme vienne qu'à avoir une identité plus forte.

Mais qu'est-ce à dire?

Qu'il pense par lui-même.

Mais qu'est-ce à dire?

Il faut lever l'embargo sur le désir.

Mais qu'est-ce à dire?

Un juste milieu entre le statut de célibataire et celui de couple.

Mais qu'est-ce à dire?...

Bref, à tant connaître l'homme whippet, je me demande si M. Charles Paquin ne serait pas un petit peu whippet lui-même. Les voies qu'il propose me semblent si vagues et son objectif si ténu qu'il m'a tout l'air que son célibat ne lui soit pas d'un grand secours pour échapper à la « whippetterie » qu'il dénonce si férocement chez les hommes en couples. Sa première requête générale se retrouve en page 48 :

« Tous mes amis, sans exception, se font reprocher leurs écarts lorsqu'ils rentrent à la maison un peu tard et un peu ronds. Pourtant, il me semble que cette propension des hommes à faire la fête ne date pas d'hier. Et je ne suis pas sûr que c'est demain que cela va s'arrêter. »

J'ai peut-être l'esprit mal tourné mais ça sonne à mes oreilles comme : « Hé! les gars, c'est vous l'HOMME ; vous avez le droit de rentrer chez-vous à n'importe quelle heure, saoul comme une bourrique! La femme n'a qu'à se taire! Après tout, c'est ça un vrai HOMME ; si elles ne nous acceptent pas tel quel, c'est qu'elles ne veulent pas un vrai HOMME, et dans ce cas, elles ne nous méritent pas. » Je dois avouer que je ne partage aucunement les goûts éthyliques de M. Paquin et je ne m'en sens pas moins homme pour autant, ni ne me prive d'aller et venir comme bon me semble à tout heure de la journée ou de la nuit sans me sentir obligé de me « rapporter au quartier général ». Ma compagne accepte volontiers de me prendre quand j'arrive. Elle ne s'inquiète pas pour moi puisqu'elle sait que je n'ingère aucune substance qui puisse affecter mon jugement ni mon comportement. Dans le décompte des hommes whippet, il faudra me soustraire à la généralisation de M. Paquin, ainsi que mes nombreux amis qui vivent en toute liberté sans consommer d'alcool.

Sa deuxième requête semble vouloir qu'il soit permis à tout homme, « naturellement polygame », de pouvoir vivre selon ses instincts les plus profonds, ou tout au moins, qu'il puisse être acceptée comme tel en lui reconnaissant le droit de trouver un exutoire sans être rejeté par sa compagne. J'ai de la difficulté à souscrire à ce projet qui ressemble davantage à un appel à l'irresponsabilité qu'au désir d'un homme d'être reconnu pour ses nobles qualités? La jalousie est pour moi un sentiment amoureux non négligeable et, même si je pourrais avoir le goût de « sauter la clôture », (Dieu m'en garde, une femme me suffit) le pacte de fidélité que j'ai conclu avec ma partenaire me protège, entre autres, contre les problèmes inévitables qu'engendre ce sentiment irrationnel mais bien réel lorsqu'il est bafoué. D'ailleurs, je ne connais pas beaucoup d'hommes qui, malgré leurs fanfaronnades et leurs joyeuses grivoiseries seraient véritablement coopératifs si je me hasardais à leur emprunter leur femme pour une nuit.

J'applaudis lorsqu'il dénonce le fait que les gens ne lisent plus (p.119) (ont-ils d'ailleurs jamais lu beaucoup plus?) et qu'ils soient devenus incultes, mais l'ami français pilote d'hélicoptère qui a attiré son attention sur ce fait aurait peut-être été bienvenu de participer à l'amélioration de la qualité de ses lectures : sur la quantité impressionnante de citations qu'il nous sert dans son bref livre de 139 pages, il serait plus convainquant si la moitié d'entre elles ne provenaient pas de ces mêmes sources médiatiques médiocres qu'il dénonce à juste titre. Comment peut-on se servir de Guy A. Lepage, Marie-France Bazzo, Lise Dion ou Marie-Sissi Labrèche pour s'inspirer alors que leur profession consiste à créer des cotes d'écoute? Que vaut la réflexion d'un artiste qui a tout à gagner à utiliser la démagogie? Bien sûr, il ne s'inspire pas que des médiatiques les plus en vue ; il cite aussi brièvement quelques écrivains qui se sont penchés sur le sort du mâle, comme Paule Salomon, Yvon Dallaire ou encore Pascal Bruckner qui s'approche déjà un peu plus de la philosophie, mais, sauf pour Yvon Dallaire qu'il cite généreusement, ses courtes citations me font l'effet d'un « name dropping » qui, sans l'aide de ceux-ci, aurait encore aminci le maigre recueil d'idées empruntées ça et là pour étayer sa modeste thèse. Quelle place reste-t-il pour sa propre pensée s'il sent constamment le besoin de la constituer à partir de clips empruntés à droite et à gauche? N'est-ce pas faire montre lui-même de la poltronnerie qu'il dénonce chez les autres? Pire, il descend Alexandre Jardin pour la seule et unique raison que cet écrivain s'est concentré sur un seul sujet (les relations amoureuses). J'aurai oublié son pamphlet bien longtemps avant que Jardin n'ait cessé de m'inspirer. Parce qu'en amour, Jardin apporte des idées nouvelles sans écraser personne. Il abîme aussi Gregory Charles parce qu'on le voit trop souvent à la télé. Si je le comprends bien, il voudrait un foisonnement de génies pour pouvoir zapper dans de la qualité ; un énorme gâteau pour pouvoir picorer des miettes par ci par là. Mais les génies foisonnent, peut-être faudrait-il qu'il prenne le temps de les lire. Ils sont dans les livres et se retrouvent rarement dans le rayon des nouveautés mais répartis dans l'histoire de notre civilisation.

Il offre cependant l'avantage de pouvoir être lu d'une traite sans avoir besoin de consulter le dictionnaire une seule fois. Mais il est vrai qu'il s'adresse à de faibles whippets ignares qui n'en connaissent sans doute pas l'usage, ceci est donc sans doute dû davantage à sa bonté qu'à son propre manque d'érudition.

Si monsieur Paquin devait continuer dans le style pamphlétaire, je me permettrais peut-être de lui suggérer de lire Voltaire. Celui-ci faisait dans le velours, mais n'en était pas moins vitriolique, et surtout, il avait le bon goût de ne pas se mettre aussi ses alliés naturels à dos.

Mais tout n'est pas à jeter dans ce livre. Si nous avons la patience de nous rendre jusqu'à la page 102, M. Charles Paquin nous met sur une piste intéressante. Il cite un article de M. Vincent Thibeault, intitulé Réflexions sur le couple, publié dans le journal des étudiants en philosophie de l'UQÀM [2] :

« La thèse que je veux soutenir est que la structure du couple telle que léguée par la tradition (ses règles du jeu) n'est pas celle pouvant le mieux convenir à son nouveau rôle (épanouissement des partenaires). Ses rôles traditionnels étant la procréation, l'atteinte d'une certaine sécurité économique et un sacrement religieux essentiel, on comprend que ses règles du jeu, à savoir l'exclusivité et l'indissolubilité correspondaient bien à sa fonction. Il y avait adéquation entre rôle et structure. Le problème contemporain du couple, c'est que sa fonction a changé alors que sa structure est restée la même. J'irais jusqu'à dire que sa structure nuit à l'accomplissement de sa nouvelle fonction » [...] En somme, la difficulté majeure qu'éprouvent l'homme et la femme modernes, c'est l'absurde nécessité de se conformer au modèle figé et désuet du couple ; un modèle ne répondant ni à la nouvelle situation sociale ni à la nouvelle fonction qu'on lui attribue. »

Intéressant mais quel nouveau modèle propose-t-il? Vincent Thibeault s'arrête-il-là? Élisabeth Badinter [3] allait déjà plus loin en 1986 en avançant que puisqu'il n'y a plus de modèle standard imposé par la société, chacun est désormais libre de fixer les termes de l'entente qui va sceller la relation qui doit être librement consentie par chacune des deux parties. Si cela convient à l'homme de vivre une relation où il joue le rôle de soumis, pourquoi m'en sentirais-je menacé si je peux m'en exempter en concluant avec ma compagne une entente différente? L'homme n'a-t-il pas le droit d'accepter le rôle qu'il veut pour ensuite pouvoir s'en plaindre auprès des copains qui le prendront en pitié, s'accommodant ainsi d'un rôle de victime dans lequel je n'ai rien à dire. On ne l'y a pas attaché de force. Rien ne l'empêche de s'évader. Si M. Paquin a l'heur de s'attirer les copains qui ne sont pas fêtard, peut-être devrait-il changer de copains plutôt que d'exiger que tous les couples qui trouvent leur équilibre dans la relation dominant-soumis transforment leur relation pour accommoder son désir de voir ses copains venir se saouler la gueule avec lui.

Mais j'aimerais examiner un autre point :

Nous savons que depuis l'avènement du féminisme de masse — que je situerais vers la fin des années soixante et qui coïncide avec la mise en marché de la pilule anticonceptionnelle — les femmes ont revendiqué très fort en faveur de leur épanouissement personnel, et ceci, de pair avec une économie axée sur l'autosatisfaction. Cette thèse reprise dans ce pamphlet par M. Charles Paquin au compte du masculisme veut que, si chacun est heureux dans sa vie d'individu, nous ne puissions faire autrement que d'être heureux collectivement.

Mais l'individualisme féministe a-t-il vraiment augmenté la satisfaction générale des femmes? Rien n'est moins sûr. Il semble même que nombreuses sont celles qui trouvent très lourd le fardeau d'avoir à travailler, élever une famille, avoir une vie amoureuse, veiller à l'ordinaire de la maison (ménage, lavage, épicerie, cuisine etc.) et souvent même suivre des cours de perfectionnement en même temps. Si ces femmes insatisfaites deviennent un modèle de combat individualiste maintenant pour les hommes, comment peut-on espérer que ceux-ci seront plus satisfaits qu'elles, à part quelques libertés supplémentaires? L'homme sera-t-il plus heureux s'il peut fêter et s'érotiser à volonté? L'histoire de Jim Morrison [4] ne m'en a pas convaincu. Et finalement, comment peut-on penser qu'une famille puisse être heureuse si chacun est heureux dans son coin? La famille n'est-elle pas plus que la somme de ses parties? Mais si la famille est plus que la somme de ses parties, qu'est-elle donc de plus?

Il est difficile d'expliquer à quelqu'un qui n'a jamais bu de champagne que celui-ci vaut mieux que le jus de raisin. La première gorgée est amère. Comment faire comprendre à quelqu'un qui n'a toujours été préoccupé, à grands renforts de publicité, qu'à satisfaire ses petits besoins personnels, que le plaisir de voir l'autre heureux est plus grand que son petit bonheur à lui tout seul?

Chacun pense que tout lui est dû. En effet, être mis au monde dans un tel contexte est une violence qui mérite réparation à vie. Autrefois, les parents s'évitaient les reproches parce que, leur disaient-ils, les enfants sont l'œuvre de Dieu commandée par la Sainte Église. Mais aujourd'hui, ceux-ci sont pleinement responsables de tout ce qui arrive à leurs enfants puisqu'ils n'ont qu'à refuser de les mettre au monde pour leur éviter tout malheur. Comme le malheur fait aussi parti de la vie, engendrer mène donc, tôt ou tard, à être maudits de ses propres enfants.

Si la vie amoureuse comporte cinq étapes : 1. La passion, 2. La lutte pour le pouvoir, 3. La stabilité, 4. L'engagement et 5. La cocréation [5], nous sommes encore loin de l'engagement, et encore plus loin de la cocréation. M. Paquin nous invite à lutter pour le pouvoir, et pour le moment, nous propose avec sagesse de ne pas faire d'enfants. Il n'a pas le culot de nous proposer de le suivre dans la voie du célibat mais il nous conjure de ne pas abandonner la liberté masculine fondamentale aux caprices de leur conjointe.

Ce livre pourra-t-il provoquer chez les hommes la révolte espérée par M. Paquin? En fait, à éclabousser tout le monde, il m'est d'avis qu'il a toutes les chances de finir en arroseur arrosé et que son feu de paille s'éteigne aussi rapidement qu'il a été allumé. Pour ma part, j'estime que chacun a droit à sa vie privée, même si en amour, tous ne sont pas destinés à se rendre à la cinquième étape. La liberté personnelle est sacrée, même celle de choisir sa propre prison.

Mais qu'est-ce donc que le bonheur? Léo Ferré dit que c'est du chagrin qui se repose et qu'il ne faut pas le réveiller. Pour M. Charles Paquin c'est de provoquer. Mais Sartre est plutôt d'avis que c'est la liberté même qui est le bonheur puisque, lorsqu'on en dispose, nous avons désormais le loisir de choisir notre vie en toute responsabilité (ne pas choisir, dans un contexte de liberté, est aussi un choix valable). Je remercie donc M. Paquin d'avoir provoqué chez-moi l'exercice de ma liberté de le critiquer. (Si ça ne m'avait pas plu, j'aurais choisi de faire autre chose.) J'espère ainsi, par la même occasion, lui en avoir apporté un peu de bonheur : n'est-ce pas l'objet d'un pamphlet : susciter une réaction? (Sinon, vous ne l'auriez pas publié...) Quand aux autres, les whippets, puisqu'ils sont libres, avec Jean Paul Sartre je leur donne l'absolution pour avoir choisi cette forme de bonheur. Si jamais ils viennent qu'à en être insatisfaits, ils pourront toujours choisir de se le donner autrement.

[1] Réflexion suite à la lecture de L'homme whippet de Charles Paquin, © 2004 Les Éditions JCL

[2] Vincent Thibeault, « Réflexions sur le couple », Le Pourquoi? Journal des étudiants en philosophie de l'UQÀM, Vol. 3 ; no 3.

[3] Élisabeth Badinter, L'un est l'autre, Odile Jacob, collection points #0J29 © 1986.

[4] Voir le film The Doors. Dans ses thèses, Nietzsche opposait Dionysos à Apollon avec un net penchant pour le premier. Jim Morrison en est le modèle, je dirais même le héros moderne.

[5] Selon Susan Campbell, Changer ensemble, © 1988, Éditions de l'homme ; et aussi Yvon Dallaire dans S'aimer longtemps, © 1996, Éditions option santé.

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