Mes lectures  040614

Un café pour Socrate

Traduit du latin par alcide Bonneau

par Marc Sautet

Éditions Robert Laffont - © 1995

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    p.10 – AVANT-PROPOS

    p.27 LA PHILOSOPHIE AU CAFÉ

     EN CONSULTATION :

p.62 – Phil et ses raisons de vivre

p.74  Gabrielle et sa généalogie intellectuelle

p.77 – Jacqueline les deux Genèses et le viol de l’intellect

    p.83 SÉANCES À PLUSIEURS

    p.94 EN SÉMINAIRE

    p.107 – EN VOYAGE

   

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p.10 AVANT-PROPOS

[…]

[…] Poussée hors du champ de la connaissance par les progrès de la science depuis plus d'un siècle, la philosophie fut de surcroît récemment supplantée par les sciences humaines sur le terrain de l'action. Ridiculisée d'un côté par les performances de la physique quantique et de la biochimie dans sa prétention à détenir le code d'accès à la vérité, elle dut céder de l'autre la place à la sociologie, à l'économie politique, et à la psychologie, là où il s'agissait de pénétrer au cœur du monde des hommes pour venir à bout de maux réels. Elle résista, mais rien n'y fit. Ni la France ni l'Allemagne, les deux nations où l'esprit des Lumières s'était le plus fortement manifesté, ne purent enrayer sa chute : ni l'école de Francfort ni Camus. Ni Sartre, dont l'engagement politique tardif épuisa le peu de crédit qu'elle conservait dans la cité ; après sa mort, il ne resta plus à ses héritiers que l'alternative entre la splendide marginalité et l'opportunisme mondain : d'un côté Deleuze, Foucault et autres Baudrillard, de l'autre les « nouveaux philosophes ». Sans lumière, sans chaleur, la philosophie passe aujourd'hui pour un astre mort, une divinité caduque, qui subit le sort qu'elle avait infligé naguère à la religion : l'heure paraît venue d'abandonner la défunte au culte pieux de la cohorte de ses fonctionnaires.

 

Il se peut que la philosophie soit devenue stérile. Mais est-elle morte pour autant? Et cette stérilité est-elle fatale? On parle beaucoup, ces derniers temps, d'éthique et de morale, on déplore la corruption des hommes politiques et des hommes d'affaires, on s'effraie de l'extension de l'exclusion, du trafic de drogue, de la sauvagerie des guerres interethniques, du fanatisme religieux, on invoque la solidarité, le devoir d'ingérence, on s'inquiète des travaux de laboratoire dans le domaine des armes chimiques et celui de la génétique… Surtout, on tente de ne pas perdre la tête, de garder son sang-froid. Et, pour y parvenir, que fait-on? Fait-on de l'astrophysique, de la microbiologie? De l'anthropologie, de la sociologie, de la psychopathologie? De l'économie politique? Ou bien fait-on de la philosophie? Lorsqu'on cherche ce qui ne va pas dans la Cité, ce qui ruine la démocratie, ce qui compromet la justice, la liberté, l'égalité, bref, les relations entre les citoyens, ce qui pousse les hommes à se haïr et à s'entre-tuer, quand on élargit l'examen à l'ensemble des nations jusqu'à envisager le destin de l'humanité tout entière, que fait-on donc? En vérité, a-t-on jamais eu autant de raisons de philosopher?

 

Les pages qui suivent tentent de montrer que cet usage spontané de la philosophie en ville n'est pas dû au hasard. Elles proposent de prendre un peu de recul par rapport à la crise actuelle pour tenter d'en déceler la source. Mieux, elles invitent à mettre en regard de la crise du monde d'aujourd’hui celle de la cité grecque, dans laquelle la philosophie est née. Car la philosophie est née il y a deux mille cinq cents ans dans une situation de crise étonnamment semblable à celle que nous connaissons aujourd'hui : la crise de la démocratie athénienne. Aussi incroyable que cela paraisse, nous nous retrouvons, sur une grande échelle, dans une impasse analogue

 

Pour établir ce fait, je commencerai par décrire une pratique de la philosophie qui atteste sa fraîcheur, sa vigueur, oui, sa jeunesse! Je songe ici, bien sûr, au débat du Café des Phares. Désormais, chaque dimanche, la salle est comble, avec cent cinquante participants, voire davantage. […]

 

[…] on peut amorcer dans un café, même avec cent cinquante personnes, une réflexion qui mérite d'être appelée « philosophique ». Amorcer ne veut pas dire mener à bien. Cela veut dire… amorcer. Libre ensuite à qui le souhaite d'approfondir le sujet, de plonger dans les ouvrages évoqués à l'improviste, d'entamer un dialogue en tête à tête avec un auteur cité en cours de route, dans le calme le plus total.

 

Du reste, qu'on n'en doute pas, j'en suis le premier convaincu. La philosophie requiert aussi du silence. Elle implique de la concentration, de l'application, de la rigueur, de la sérénité, de l'intimité. Avant même que le débat au café ne prenne forme, j'avais ouvert un Cabinet où je commençais à recevoir des « clients » en consultation. J'étais persuadé que beaucoup de personnes étaient désireuses de faire une pause – une pause dans leur vie trépidante de tous les jours, une pause dans leur vie professionnelle, une pause dans leur vie affective, une pause dans leurs habitudes de pensée – et qu'un lieu adéquat faisait défaut.

 

Certes, en grande partie, les cabinets de psychothérapie jouent ce rôle. Mais il n'est pas sûr que cette fonction leur incombe. Si le malaise du patient a sa source dans sa psyché, rien de plus normal que d'aller voir un thérapeute. Mais si ce n'est pas le cas? Passe encore si ses proches, son environnement familial sont en question. Mais si ce n'est pas le sujet qui est en cause, si c'est la ville, ou la nation, ou l'État, ou les États, ou les nations, unies ou désunies, ou l'espèce humaine dans son ensemble? Je le demande, quelle est la légitimité de l'intervention du thérapeute si le malaise de la personne qui vient le consulter provient d'une situation générale défectueuse? Si quelqu'un doit intervenir, n'est-ce pas plutôt… le philosophe?

 

Jusqu'ici, cela ne se faisait pas. Les psychothérapeutes avaient donc le champ libre. C'est l'une des raisons de leur succès. Il reste à savoir si c'est une bonne raison. Profitant du discrédit inexorable des prêtres et des pasteurs, les médecins de la psyché se trouvent désormais en concurrence sauvage avec les astrologues, les numérologues, les cartomanciennes, les voyantes, les marabouts les yogis et autres gourous du new âge. Sans être nécessairement plus performante que toutes les variantes des « sciences occultes » et des pratiques magiques, la psychothérapie peut du moins mettre en avant la garantie du sérieux de ses fondements théoriques. Mais de quelle efficience peut-elle se parer pour prendre en charge ce qui n'est pas de son ressort? À y bien réfléchir, les thérapeutes excèdent de très loin leur domaine de compétence dès lors qu'ils s'avancent sur le terrain de l'aventure humaine comprise dans sa totalité, dans son histoire, son développement, ses aléas, ses régressions, ses promesses, ses espoirs déçus, ses perspectives, avec l'impact de cet ensemble de données sur la personne qui vient les voir.

 

De ce point de vue, la légitimité des sciences occultes n'est pas inférieure à celle des thérapies de toutes sortes, bien au contraire, puisqu'elles se présentent comme une réponse à la question de la destinée. « Vais-je connaître le bonheur? » Ou bien: « Vais-je rencontrer l'âme sœur? Devenir riche? Conserver ou retrouver la santé? » – voilà ce qui fait l'objet d'une consultation de ce type. On sait que nombre d'hommes politiques – et non des moindres – consultent leur astrologue avant une élection ou une échéance décisive ; le citoyen ordinaire, lui, craint de subir un accident ou de mourir et veut en savoir plus. Il arrive aussi qu'on souhaite du mal à autrui, qu'on veuille se débarrasser d'un ennemi, et il existe quelques praticiens qui favorisent de tels vœux.

 

Il n'empêche! Au-delà des formulations naïves de la « demande », et en deçà des conséquences macabres qu'elles peuvent avoir, ce qui pousse les gens chez les praticiens des sciences occultes, c'est la place de chaque individu dans le tout : la fortune, l'amour, le pouvoir, tout ce que chacun peut attendre de l'existence, sont au centre de leur démarche. En un mot, ce qui est au cœur des consultations, c'est la question du destin. Avec la part de hasard et la part de nécessité qu'il comporte. Car l'astrologue n'impute pas à son client la responsabilité complète de ce qui lui arrive, il l'avertit des courants favorables ou défavorables à ses actions et lui suggère d'adapter ses choix aux « configurations » stellaires en place. D'emblée, la personne qui consulte se trouve resituée dans un tout qui la dépasse de très loin, ce qui est a priori au moins aussi juste que de polariser toute la destinée de l'individu sur son passé personnel et sa difficulté à l'assumer.

 

Forts de cette aptitude à déculpabiliser les personnes qui viennent les consulter, les praticiens des sciences occultes se partagent des bénéfices dont la source est inépuisable, puisqu'elle se trouve dans le désarroi de l'individu face à son destin. Nombre de leurs habitués se dérobent ainsi à cette « faute » qui les attend dans le cabinet du psychothérapeute puis sur le divan de l'analyste : à tout prendre, ils préfèrent encore risquer d'être dupes d'une « science » qui, elle, du moins, tient compte de la réalité du monde extérieur, de la nature collective de l'histoire humaine, de la faible marge de manœuvre de chaque individu pour inverser le cours des choses. Rejetant confusément l'idée d'un sujet conçu comme le centre de l'Univers, beaucoup en reviennent à la vieille sagesse populaire qui reconnaît que chaque être humain est bien peu de chose.

 

D'autant que les philosophes se taisent. Si du moins ils faisaient leur travail. Si, au lieu de répéter inlassablement ce qu'ils ont appris de leurs maîtres, ceux qui dispensent l'enseignement de la philosophie entraient dans la ronde et posaient les questions qui importent : « Est-il vrai que chaque être humain est le centre du monde? Est-il possible d'en finir chacun pour soi avec ce qui nous hante tous? La solution à tous nos maux, à toutes nos faiblesses du moins, se trouve-t-elle dans une maîtrise complète de nos frustrations d'enfant? » Si ces questions étaient posées par [les philosophes,] ceux dont le métier consiste à interroger ceux qui prétendent savoir pourquoi les choses se passent comme elles se passent, alors, sans doute, beaucoup de ceux qui confient leur sort aux astrologues et aux marabouts y regarderaient à deux fois.

 

De même, si les philosophes de métier, dont le nombre est considérable, demandaient, avec toute la bonhomie requise, aux astrologues et aux marabouts d'où ils tiennent leur science, ce qu'ils entendent par « destinée », de quelle nature sont les forces auxquelles ils vouent leurs talents, alors peut-être serait-il possible de faire la part des choses, de distinguer ce qui, dans leur art, est à mettre au compte d'un savoir-faire réel et ce qui n'est que subterfuge, et de discerner ce qui, dans les motivations de leurs clients, relève du désir de fuir leurs responsabilités en invoquant la fatalité et de celui de les assumer, par l'approfondissement de leur personnalité.

 

Eh bien, que cela soit dit! La vocation du philosophe n'est pas de se taire. Ce n'est pas dans le repli sur soi qu'il joue son rôle. C'est dans la rue, dans la cité, en se mêlant à la vie de chacun, en déambulant sur la place du marché, parmi la foule des marchands et des amuseurs. En interrogeant les uns et les autres. En questionnant. Non parce qu'il sait, lui, parce qu'il dispose d'un savoir supérieur, mais, au contraire, parce qu'il envie ceux qui savent ou qui prétendent savoir. Il veut savoir mais ne veut pas être dupe. Et, s'il a une chose à enseigner, c'est cela. Il y faut de l'application, de la méthode, de l'attention, de la concentration, du calme, mais aussi l'inverse : la confrontation au réel, la fréquentation de la foule, l'affrontement avec ceux qui prétendent abuser les autres. La méditation et la lutte. Le silence et le brouhaha. La solitude et l'agora.

 

Certains, il est vrai, ont élevé la voix. Mais pour dire quoi? Que c'en était fini de la raison, que les dés étaient jetés, que l'ère des Lumières touchait à sa fin. Dans une seconde partie, je soumettrai cette assertion à un examen attentif. Aussi courageux soit-il, ce diagnostic repose, à mes yeux, sur une illusion grossière. À l'instar des historiens des idées, les « pessimistes » considèrent que l'esprit humain dispose d'une grande autonomie, qu'il se déploie librement de lui-même dans l'histoire et qu'en Occident, en particulier, ses progrès ont déterminé le cours des événements. Je crains qu'ils ne soient là victimes d'une erreur d'optique (au sens strict). Je tenterai de montrer que ce point de vue est directement opposé aux faits et, qui plus est, à l'esprit même des Lumières. Il n'y aurait pas eu de victoire de la raison sur la superstition si Copernic n'avait montré que le centre du monde n'était pas la Terre, mais le Soleil. Or il n'y aurait pas eu de révolution cosmologique sans le bouleversement opéré dans les rapports sociaux par l'économie marchande. Le moteur de la « modernité » n'a pas été la Raison, mais la généralisation de l'échange des marchandises.

 

Ce faisant, j'apporterai ma contribution à la question : « D'où venons-nous? » Il me restera alors à répondre à la question suivante, celle qui nous importe au premier chef : « Où allons-nous? » Ce sera l'objet de la troisième partie. Que les pessimistes se trompent, cela ne prouve pas que les optimistes aient raison. Décrire l'avenir de notre civilisation comme le retour de la barbarie peut être un contresens. Cela ne justifie en rien le règne sans partage des lois du marché sur le destin de l'humanité. Il se pourrait en effet que ce règne soit désormais caduc. À tous ceux qui affirment que nous n'avons pas le choix, que toute autre possibilité a fait faillite, que nous devons nous résigner à ce régime sous peine de retomber dans les affres du totalitarisme, qu'il ne nous reste qu'à miser sur l'inventivité que provoque la pression de la concurrence, qu'il revient aux individus d'entreprendre, d'oser, d'innover pour sortir de leur marasme, que l'avenir passe par la numérisation des informations à l'échelle planétaire, que les marchandises les plus précieuses sont devenues immatérielles, que le marché mondial recèle d'immenses potentialités de développement, et que ce n'est certainement pas en ressassant le passé que l'on se positionnera comme il convient pour l'avenir, à tous ceux-là, je propose de suspendre un instant leur jugement. Car, sans le savoir, ils se retrouvent dans la position de certains interlocuteurs de Socrate il y a vingt-cinq siècles. Leur incapacité à rendre raison du mal qui ronge la Cité les pousse à une fuite en avant volontariste. Or l'analogie de ce mal avec celui qui précipita la ruine d'Athènes est flagrante. Sauf à vouloir à tout prix précipiter la catastrophe, ne vaut-il pas la peine de s'y arrêter?

 

D'où les trente chapitres qui suivent. Je présenterai d'abord le débat du Café des Phares à travers quelques-uns de ses moments, ainsi que le Cabinet de philosophie, qui en est à l'origine et qui tente de répondre à la demande latente de philosophie en ville ; j'évoquerai, chemin faisant, les débuts de mon expérience pratique : les premières consultations, le premier séminaire et le premier voyage. Ensuite, je donnerai mon sentiment sur les raisons de cette demande, qui gisent dans la crise que nous traversons aujourd'hui. J'avancerai deux hypothèses : la première, c'est que, faute de bien connaître le moteur de notre histoire, nous saisissons mal l'origine des fléaux qui nous accablent ; la seconde, c'est que la philosophie, à sa naissance, se trouvait confrontée à des fléaux semblables. Tout se passe en effet comme si les nations modernes répétaient aveuglément l'erreur qui fut fatale aux cités grecques il y a deux mille cinq cents ans. Aussi incongru que cela paraisse, il me semble que la pièce que nous jouons a déjà été jouée en Grèce, à l'époque de la naissance de la philosophie socratique.

 

Marc Sautet

 

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p.27 LA PHILOSOPHIE AU CAFÉ

 

[…] Le petit groupe réfugié dans l'arrière-salle du café ne cessa de s'ouvrir aux nouveaux venus. Parfois, des habitués du zinc, à l'heure de l'apéro, se mêlaient au débat en cours. Prêtant d'abord une oreille distraite, étonnés sans doute d'entendre de tels propos dans un lieu aussi peu adéquat, ils s'approchaient et, n'y tenant plus, prenaient la parole. Je me souviendrai longtemps de ces quatre Blacks qui, un jour, se prirent au jeu l'un après l'autre, dans une surenchère impressionnante de références de haute volée. Ils étaient musiciens, avaient joué toute la nuit et ne voulaient en ce début de matinée que prendre un dernier verre avant d'aller dormir… Quel était le sujet exact? « Le pouvoir des mots », je crois; je revois très bien la scène, la succession de ces quatre gaillards au genre reggae, harassés de fatigue, et pourtant ravis de s'interposer dans le débat, d'improviser un discours chargé de lourdes références classiques – une sorte de « bœuf » du concept.

 

Néanmoins, la pérennité du débat n'allait absolument pas de soi. Sa forme libre et bon enfant laissait prise à bien des tentations qui, si elles s'étaient imposées, l'auraient rapidement condamné. En premier lieu, l'intellectualisme : la tendance à la surenchère sur le registre « sérieux ». Étant donné qu'il s'agissait de « philosophie », il importait, pensaient certains, de n'avoir affaire qu'aux concepts propres à cette discipline, de barder son discours des références appropriées et d'invoquer Kant, Hegel, Heidegger, sous peine de sombrer dans la trivialité de la discussion de café. De là à n'accorder la parole qu'à ceux qui maîtrisaient ce type de savoir, il n'y avait qu'un petit pas, qu'ils s'apprêtaient allègrement à  franchir. Plusieurs orateurs, de manière chronique, intervinrent en ce sens, me reprochant de laisser dire n'importe quoi par n'importe qui…

 

Il fallut donc frustrer ce clan pour donner aux autres le goût de la philosophie. Les sujets étaient choisis le jour même, sans consultation préalable, et je n'avais ni l'intention ni l'envie de les proposer moi-même. On venait me solliciter pour réfléchir à l'improviste ; il était donc hors de question pour moi de savoir à l'avance de quoi je devais parler. La mort, l'art éphémère, le narcissisme, le pouvoir des mots…, rien de cela n'avait été prévu, et c'était beaucoup mieux ainsi. Bientôt, plusieurs thèmes se firent concurrence, et il fallut bien trancher, en choisir un au détriment des autres. Or c'était un excellent moyen de battre en brèche la tendance de certains participants à « élever » tout de suite le débat, sans se soucier de voir leurs voisins perdre rapidement pied. Il me suffisait de sélectionner celui des sujets qui laissait le moins de prise à ce type de situation. Quitte à rendre furieux les « intellectuels » en visite, en les priant de s'exprimer avec des mots de tous les jours, j'optais souvent pour un thème inhabituel dans la sphère de la philosophie classique : pour une phrase banale, qui offrait à priori peu de prise à la réflexion, une expression triviale. D'où le débat sur « La première fois ».

 

La première fois! Le jour où cette formule fut proposée, je me sentis quelque peu déconcerté, ne sachant spontanément pas quoi dire. Mais, je l'avoue, j'éprouvais un certain plaisir à observer le désarroi de ceux qui étaient venus pour qu'on traitât du « Bien », du « Droit ». de « l'État »… Me rendant compte de la pudeur des uns et des autres, là où me venaient à l'esprit des souvenirs infimes, je m'aperçus que cette formule contenait quelque chose de paradoxal. En effet, à première vue, rien de plus émouvant qu'une première expérience : c'est un moment qui compte, et qui en tant que tel donne de l'intérêt à l'existence : le premier jour de classe, le premier baiser échangé, le premier voyage à l'étranger… Que d'émotions! Que de battements de cœur à contenir, de désir à tempérer, d'attente à subir, de peur à vaincre, d'angoisse à juguler, de répugnance à dépasser! Or cette dénomination de « première » contient en germe la condamnation de ce qu'elle suggère, puisque après la première fois vient la deuxième puis la troisième : finalement, on ne compte plus ; c'est la vie… Alors se profile une désolante perspective : à travers la répétition de la première fois, l'expérience se banalise, et, en fin de compte, la mort saisit le vif ; car qu'est-ce qu'une fois qui ne compte plus? La vie rend donc insignifiant ce qui, la première fois, importait : la répétition tue l'intérêt de l'existence. Par conséquent, la vie, c'est la mort!

 

Paradoxale dans son développement, cette expression se révèle de surcroît contradictoire. À vrai dire, ce qui se passe la première fois est unique. Ainsi le premier baiser que l'on a donné n'a été donné qu'une fois : loin d'inaugurer une série d'expériences analogues, il constitue un moment d'exception qui n'a de sens que par rapport au passé, pas du tout par rapport à l'avenir. On a fait ce qu'on n'avait pas encore fait. L'histoire se coupe en deux. Il y a un avant et un après. C'est donc une expérience qui ne peut se répéter ; il ne peut y avoir de « seconde fois ». On ne peut donner deux fois un premier baiser, pas plus qu'on ne peut marcher sur la Lune deux fois pour la première fois. Aussi, stricto sensu, « la première fois » est-elle une formule absurde, puisqu'elle laisse entendre que peut lui succéder ce qu'elle a rendu impossible.

 

Un tel constat, établi tout en cheminant à travers les souvenirs de chacun, suffit ce jour-là à mon bonheur. Ceux qui participèrent au débat s'aperçurent qu'en partant d'une expression anodine il était possible de parvenir à des réflexions étonnantes. Pour ma part, j'étais troublé et ravi : troublé d'aboutir à une telle impasse, insoupçonnée jusque-là ; ravi d'avoir été poussé à la découvrir en parlant à bâtons rompus dans un café. D'autant qu'en ruminant ces pensées, je m'aperçus qu'elles auraient amusé les Anciens. Du moins quelques-uns, à coup sûr, auraient su illico sortir de l'impasse. Comment? En supposant que tout ce qui se passe ici-bas a déjà eu lieu une infinité de fois. C'est ce que pensaient notamment certains stoïciens. Selon eux, le cosmos dans son ensemble naissait, se déployait et disparaissait dans un embrasement qui préludait à une nouvelle naissance : à la surface de la Terre, tout être était alors voué à revivre exactement les mêmes choses que lors du cycle précédent. Et cela devait se répéter sans cesse. C'était pour eux le meilleur moyen de ne pas sombrer dans le désespoir à l'occasion d'un malheur ou de ne pas crier victoire trop tôt quand le sort leur était favorable, en un mot, de garder leur sang-froid face au cours des choses : si tout se répète éternellement, et ce dans le moindre détail, aucune perte n'est plus irréparable, aucune victoire n'est plus définitive. La première fois? Pour les stoïciens il n'y en a pas, car le temps n'est pas linéaire : tel un cercle il passe et repasse sans cesse par les mêmes points, si bien qu'à leurs yeux, sans aucun doute, personne n'a jamais donné un premier baiser…

[…]

Ce n'est pas parce que je connais Hegel que ceux qui ne le connaissent pas doivent se taire et se contenter d'écouter. Citer Hegel n'est pas bloquer l'autre, c'est au contraire lui suggérer une piste, l'inviter à le lire lui-même, à entrer dans la Phénoménologie, mais avec simplicité, de manière adéquate, c'est-à-dire en posant au philosophe la question débattue ce matin-là au café. Ce n'est pas non plus faire une allusion, une œillade aux connaisseurs, marquer son appartenance à un clan.

 

Ni cercle pour initiés ni groupe de thérapie sauvage, le débat du Café des Phares a trouvé son « créneau » au fil des semaines et des mois. Les deux tendances ont coexisté mais se sont neutralisées mutuellement. Leur conflit laisse désormais la voie libre à quelque chose de tout différent : on ne parle pas pour faire taire les autres mais pour réfléchir avec eux; on ne parle pas de soi pour se raconter mais pour défendre une opinion et la soumettre à l'examen de tous. Naturellement, les nouveaux, ceux qui viennent pour « la première fois » (comme cette expression est désormais suspecte!), ont tendance à retomber dans un travers ou l'autre. Mais, assez vite, ils comprennent qu'ils font fausse route et s'adaptent ou disparaissent.

[…]

Ensuite, et c'est l'essentiel, tous les sujets sont susceptibles d'être traités de manière philosophique. La philosophie ne tient pas à ses sujets. Ce n'est pas une « matière » à enseigner ni un champ à cultiver, c'est un état d'esprit, une manière de faire usage de son intellect. Le philosophe n'a pas d'objet propre. Il part des idées reçues, des opinions du sens commun, des idéologies dominantes, des révélations religieuses, des réponses données par la science pour les soumettre à l'examen. Tout est donc objet de sa réflexion. Le néophyte n'a nul besoin de se faire une montagne des sujets propres à cette discipline. Il n'y en a pas. Il n'y a pas de spécificité de l'objet de la philosophie : philosopher, c'est mettre en question, au sens banal de l'expression, ce qui est déjà là comme réponse et qui, de fait, ne convient pas. Il se trouve que les réponses pullulent, s'opposent, se contredisent. Le philosophe cherche à y voir clair, à mettre de l'ordre dans cette confusion, à rendre la raison arbitre.

 

Le débat du dimanche illustre cette universalité. Que le « sujet » soit inattendu signifie que la philosophie s'exerce, stricto sensu, « à tout propos ». et qu'en conséquence elle est accessible à tout individu de bon sens. Le risque de manquer de sérieux n'est que l'envers de cette ouverture illimitée. Le philosophe doit le prendre. Il lui revient de ne pas y sombrer.

[…]

[…] l'improvisation n'implique pas la facilité. D'abord, bien entendu, parce que cet exercice n'est pas « naturel » pour ceux qui sont habitués à « enseigner », puisqu'ils sont programmés pour transmettre ce qu'ils savent, ou ce à quoi ils ont déjà pensé, et que ce sont eux qui décident de ce dont ils traitent, qu'ils préparent leur itinéraire à l'avance, soigneusement balisé de références toutes prêtes. Comme tout enseignant, le prof de philo impose son sujet à son auditoire. Rares sont les moments où le cours lui échappe. C'est ainsi qu'il s'est construit comme pédagogue, c'est pour cela qu'on le mandate, c'est ce qu'on lui demande – et c'est ce qu'il fait. Qu'on le prie d'approfondir au pied levé une notion qui n'est pas au programme, de la sonder sur place, en direct, sans préparation, et il sera pris au dépourvu : son réflexe sera de se dérober, pour ne pas sombrer dans la « discussion de café », à moins qu'il ne dispose encore d'une fraîcheur d'esprit suffisante pour jouer le jeu. Faute d'une confiance totale dans sa faculté d'analyse et dans sa capacité à mobiliser son stock de références, le prof normal demandera… à réfléchir. Car accepter le débat sur un « sujet » qu'on n'a pas préparé, c'est prendre le risque d'avoir tort. Quand on est pris au dépourvu, on peut être pris de vitesse par un intervenant ou s'avancer sur un terrain qu'on ne connaît pas. On peut alors se faire piéger, s'enfoncer dans une impasse, être contraint de faire marche arrière, se contredire, bref, se retrouver dans la situation du commun des mortels.

[…]

En réalité, celui qui accepte d'être à la disposition des « profanes » pour traiter du sujet de leur choix se retrouve dans la bonne position. Il se trouve bien sûr en porte à faux par rapport à son métier d' « enseignant ». mais il est alors de plain-pied avec tous ceux qui, en ville, en dehors de l'enceinte du lieu où se dispense l'enseignement, sont travaillés par une affirmation, une négation, une opinion, une conviction, une croyance, sont poussés par un ami, un ennemi, un collègue, un amant, un parent, un événement, une information, une lecture… à « réfléchir ». Voilà la position normale de la réflexion! En général, nous ne choisissons pas nos sujets de réflexion : ils nous sont imposés par l'existence, par l'actualité, par nos proches. Ils nous taraudent souvent à notre insu. Bref, nous n'en décidons pas. De ce point de vue, la position de l'enseignant n'est pas naturelle. C'est lui qui est en porte à faux. C'est lui qui est en décalage par rapport à la réalité. En un mot, sa « nature » n'est pas naturelle. C'est une seconde nature, ce n'est pas la première. C'est une habitude, une seconde peau, un artifice nécessaire, sans doute, mais un artifice, quand ce n'est pas un déguisement qui l'autorise à ne pas devenir adulte. Au café, je me retrouve dans la position de tout un chacun : les sujets de réflexion affluent de l'extérieur. En quelque sorte, ils me sont imposés comme ils s'imposent aux autres – dans la vie de tous les jours.

[…]

Épreuve pour le philosophe, ce débat au café est un test pour la philosophie. C'est une situation expérimentale qui permet de savoir si la philosophie sert à ce qu'elle prétend. Elle prétend hisser ses adeptes au-dessus des préjugés. Par-delà le défi personnel auquel le philosophe se trouve soumis, c'est l'occasion pour lui de faire la preuve que sa discipline est bonne et qu'il convient de suivre sa voie, d'en faire autant, plutôt que de se contenter des opinions dominantes. Plongée dans le bain des préoccupations de tous, la méthode philosophique doit montrer qu'elle peut en effet vaincre la doxa, l'opinion, publique ou non, même parée des atouts de l'éthique.

 

Cela n'implique pas que la philosophie soit sans cesse sur la défensive, qu'elle ait sans cesse à répondre d'on ne sait quelle prétention à la suprématie sur les intellects. Au contraire! Philosopher, c'est, avant toute chose, écouter. Le philosophe n'est pas celui qui dispose de la réponse à toutes les questions. C'est celui que les réponses déjà données, les réponses qui prédominent, ou leurs rivales, intriguent. C'est celui qui interroge, celui qui, stricto sensu, remet en question ce qui passe pour une solution. À vrai dire, s'il exerce véritablement son art, il doit d'abord être à l'écoute de ce qui se dit. C'est pourquoi il a, tout compte fait, peu de chances d'être vraiment pris au dépourvu, car il fonctionne en second. Il met en doute ce qui paraît évident, indubitable, ou ce qui s'affirme comme plus performant, ce qui affiche sa supériorité sur l'opinion dominante, sur l'option la plus commune. Même pris de vitesse par l'événement, même soumis à la pression des médias, il peut sans grande difficulté rétablir le sens de l'échange des idées en sa faveur, puisqu'il ne prétend pas, lui, détenir la vérité. Il ne jure de rien. Il n'est pas dans la certitude. Ou, alors, il provoque; et c'est lui, dans ce cas, qui relance le défi. Ainsi, même lorsque je fus pris au piège de mon étourderie, comme avec le décalage, même lorsque je fus confronté à l'urgence, comme avec l'ingérence, risquant par conséquent de faire piètre figure, les contributions des « autres », de tous ceux qui viennent au débat, me permirent de me retrouver dans la bonne position. Car la bonne position du philosophe n'est pas d'affirmer, elle consiste à interroger.

 

Il se trouve que, sur tous les sujets, beaucoup de gens ont beaucoup de choses à dire. Au café comme ailleurs, plus qu'ailleurs, peut-être. C'est donc un lieu idéal pour soumettre au crible de la raison les opinions les plus répandues et les plus variées ; en les sollicitant, je me positionne de manière adéquate. C'est le « moment » par lequel il faut impérativement passer pour que la réflexion prenne le pas sur la croyance. Philosopher, c'est prendre du recul par rapport â ce qui se fait et à ce qui se dit. Il est donc bien plus naturel pour le philosophe d'intervenir en second qu'en premier. Son intervention requiert du déjà fait et du déjà dit. Et c'est pourquoi je fais en sorte que ceux qui proposent un sujet soient les premiers à en parler, et, s'ils ont peu à dire, je sollicite d'autres avocats. Sur un sujet, il y a toujours au moins une cause à défendre, souvent bien davantage. Autant que s'expriment, par conséquent, ses défenseurs. Souvent, les difficultés émergent ainsi d'elles-mêmes, les orateurs entrant inévitablement en conflit les uns avec les autres. Il me revient alors de mettre en évidence ces oppositions, de les rendre patentes, de mettre l'assemblée au diapason et de requérir d'elle une solution ou d'admettre qu'il y a une contradiction irréductible, du moins jusque-là, c'est-à-dire dans les limites de notre débat.

 

Qu'on en juge à l'aide de quelques exemples.

Débat du 9 mai 1993 : « Prend-on une décision ou est-on pris par elle? »

C'est un vrai problème. Il se pourrait qu'on s'abuse en croyant prendre une décision. Décider, c'est, apparemment, trancher entre plusieurs possibilités d'action et le faire en connaissance de cause, c'est-à-dire avoir de bonnes raisons pour cela : on décide d'aller voter (ou d'aller à la pêche), de se marier (ou non), d'avoir un enfant (ou pas), de tuer (ou de se retenir). Mais quelle garantie avons-nous que la décision n'a pas été prise avant que nous ne la prenions en toute conscience? N'est-elle pas plutôt le résultat du travail de notre intuition, de nos désirs, de nos pulsions, de nos instincts, comme le suggérait déjà le docteur Freud? Ne sommes-nous pas en vérité pris par nos décisions? L'autonomie de la décision est d'autant plus problématique qu'une foule de forces extérieures nous tiennent dans leur étau depuis notre plus tendre enfance : notre place dans la famille, notre éducation, notre histoire collective ; comment pouvons-nous prétendre faire usage de notre libre arbitre lorsque nous décidons? Ajoutons-y des puissances plus obscures, qui, sous des noms divers, « hasard », « fatalité », « volonté divine », [mèmes], sont susceptibles d'agir à notre insu sur le cours de notre destin! Que reste-t-il, au final, de cette aptitude à décider de notre propre chef?

 

Sartre, ici, protesterait. Et il aurait bien raison :il importe en effet que notre libre arbitre ne soit pas un leurre si nous ne voulons pas sombrer dans l'irresponsabilité, la superstition et l'animalité. Mais quelle est la consistance de cette précieuse faculté? Existe-t-il en nous un arbitre pour garder raison dans l'affrontement des forces en présence en nous et hors de nous? Les plus grands noms de la tradition chrétienne le contestent : Paul, Augustin, Luther nient le libre arbitre, tant leurs efforts pour résister à leurs pulsions, sexuelles en particulier, se sont révélés vains sans le secours de la « grâce » divine. Quant à la tradition grecque, elle véhicule par le biais de ses poètes la conviction que l'homme ne peut rien contre le destin que les dieux et les moires lui réservent.

 

On ne se hâtera donc pas de trancher la question : il conviendrait au préalable de se mesurer à ces anciennes croyances. Philosopher n'est pas autre chose. Même si, ce faisant, nous sommes « décidés » par des pulsions animales ou par la pression de la transcendance, prenons, du moins, cette décision!

 

Débat du 16 mai : « A-t-on le droit de nier l'évidence? »

« Eppur si muove! » aurait dit Galilée à la sortie de son premier procès : « Et pourtant elle tourne! »

Il parlait de la Terre, et de son mouvement – de ses mouvements – dans l'espace. Sur la pressante demande de la curie romaine, il venait d'abjurer la doctrine héliocentrique selon laquelle la Terre, loin d'être le centre du monde, n'est qu'une planète comme les autres, en rotation diurne autour de son axe et annuelle autour du Soleil.

 

Galilée niait l'évidence. L'évidence, c'est que la Terre ne tourne pas. Passons sur les références bibliques, dont l'Inquisition fit un implacable usage (étant révélées par Dieu Lui-même, comment auraient-elles pu nous tromper?). Reste l'incontestable expérience, à la portée du commun des mortels : nous ne voyons pas la Terre bouger. Dans le sillage de Copernic, il fallait donc à Galilée s'opposer non seulement à la parole divine, mais, encore… à l'évidence. Il lui fallait s'opposer au témoignage direct des sens, en particulier du sens favori des humains, la vision. Il lui fallait nier ce que tout le monde voit, à savoir que le Soleil se meut, comme les autres astres, et que la Terre est immobile.

 

Or l'affaire n'est pas si simple! S'il faut nier parfois l'évidence pour sortir de l'ignorance, ce droit (qui peut être un devoir) est-il absolu? Faut-il toujours nier l'évidence? Si je dois me méfier de la tradition, dois-je nier que 2 et 2 font 4? Si je dois rejeter le témoignage de la vision, puis-je nier que je travaille en ce moment devant une fenêtre donnant sur une cour? Dans le premier cas, il me deviendrait impossible de m'accorder avec mes semblables sur le moindre calcul ; dans le second, je n'aurai pas longtemps le plaisir de leur compagnie si, habitant au sixième étage, la fantaisie me prend de déclarer que ma fenêtre est une porte…

 

Aussi bien, quand, cessant toute opération et tout mouvement, je voudrais douter de tout, je ne parviendrais pas à douter du fait que je doute. Il y a là une évidence proprement indubitable. Je ne peux douter que je doute, du moins au moment même où je doute. Descartes, depuis longtemps, nous invite à cette expérience dans ses Méditations métaphysiques : c'est la découverte du cogito. Ce qui redonne à l'évidence son sens le plus simple et le plus fort : est évident ce qui ne peut être nié.

 

En vérité, dans l'expérience de l'illusion même, il y a quelque chose comme cela. Lorsque je vois le Soleil se coucher, j'ai beau savoir que c'est la rotation de la Terre qui me donne cette impression, je ne peux m'empêcher de le voir se coucher. Tout le monde est logé à cette enseigne : Descartes et Galilée eux-mêmes ne voyaient pas de leurs yeux ce qu'ils savaient, à savoir que c'est la Terre qui tourne.

 

Autant dire que nous ne sommes pas au bout de nos peines. Certes, il faut savoir nier l'évidence pour parvenir à la vérité, mais on ne peut ériger cette maxime en une exigence absolue. À l'expérience, cela se révèle impossible : je ne peux nier que je vois ce que je vois. En bonne logique, d'ailleurs, ce serait une contradiction dans les termes : je ne peux nier ce qui ne peut être nié. Et, de surcroît – si l'on s'y arrête encore un instant –, cela autoriserait tout imbécile de mauvaise foi à contester mordicus que la Terre se meut.

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EN CONSULTATION

 

p.62 – Phil et ses raisons de vivre

 

Prenons un exemple! Celui de mon tout premier client. Nous l'appellerons Phil. C'était un homme qui approchait la cinquantaine. Cadre dans une petite entreprise, il avait tout pour être heureux : un « bon job », une femme adorable, qui, pour indépendante d'esprit qu'elle fût, n'en tenait pas moins immensément à lui, deux beaux enfants… Que vouloir de plus? Or il s'ennuyait. Mortellement. Plus précisément : à en mourir. Et tel était le but de sa visite : il venait me demander si je voyais une objection à sa disparition. Il s'excusait fréquemment de ne pas disposer des termes adéquats à ma discipline. Mais qu'aurait-il pu dire de plus précis? Et sa question, pour être formulée en termes ordinaires, en était-elle moins philosophique? Qui aura le front de le prétendre? Ah! il y avait du vécu, assurément. Mais en quoi cela compromettait-il la teneur de son interrogation?

 

Un malade! dira-t-on peut-être. Il est vrai qu'on peut se trouver tenté de voir dans son insatisfaction quelque chose de pathologique. D'autant qu'il comparait la vie à une salle d'attente… – salle d'attente de la mort – et qu'il venait me demander justement si je pouvais lui dire au nom de quoi le retenir de pousser la porte. Néanmoins, il ne faut pas se hâter d'établir un tel diagnostic. Car, dans ce cas, on doit considérer « malades » des gens comme Pascal, qui avait la même conception de l'existence, ou Schopenhauer, le redoutable pessimiste du XIXe siècle… Le cas de Pascal se discute, puisqu'il était réellement malade et mourut, semble-t-il, dans d'atroces souffrances, après une si longue attente qu'on peut comprendre pourquoi ses Pensées étaient si hostiles à la vie. Mais Schopenhauer? Il était plein de vigueur, débordait d'énergie, ce qui ne l'empêcha pas, dès l'âge de vingt ans, de déclarer la guerre à la volonté de vivre qui l'habitait, dans une œuvre étonnante. Le Monde comme volonté et comme représentation, qu'il ne cessa de compléter quarante ans durant, avant de mourir pour de bon. Était-ce un malade? Faut-il mettre sur le compte de cette maladie les quatre livres qui constituent le cœur de l'ouvrage, à commencer par ses remarquables développements de la pensée de Kant sur le temps, l'espace et le principe de causalité, puis toutes ses analyses sur le corps, le désir, la volonté? Que faire des deux livres suivants, de la critique exhaustive de la philosophie de Kant et de la pléthore de suppléments qui doublent le volume de l'ouvrage en affinant le contenu de chaque chapitre? Sans parler de ses autres essais, sur le fondement de la morale ou la volonté dans la nature?

 

Si l'on appelle malades ceux qui n'apprécient pas le fait de vivre, qu'on y prenne garde : il faut alors ranger dans cette catégorie non seulement bon nombre de romantiques, mais aussi tous les philosophes de l'absurde qui, à l'instar de l'Ecclésiaste, mettent en évidence la vanité de l'existence. Et puis, ne l'oublions pas, Socrate lui-même. Car Socrate était le premier à affirmer que l'existence était une erreur! S'il faut en croire Platon, au moment où il but la ciguë, Socrate invita ses camarades à le suivre dès que possible! Cela se trouve en toutes lettres dans le Phédon. Un compagnon, Cébès. lui apporte le message d'un autre ami, Evenos ; après avoir demandé à Cébès de transmettre à Evenos une réponse précise, Socrate ajoute comme si de rien n'était : « … et tu lui conseilleras, s'il est sage, de me suivre aussi vite que possible. » Si bien que Cébès, interloqué, lui rétorque : « Comment peux-tu dire, Socrate (…), que le philosophe consentirait à suivre celui qui meurt?[1] » D'où la suite du dialogue, au cours duquel Socrate tente de convaincre ses camarades de la justesse de son mot, en avançant une double démonstration : celle des limites que le corps inflige au plaisir d'accéder à la vérité et celle de l'immortalité de l'âme…

 

Certes, le psychologue, voire le psychiatre peuvent trouver leur compte à l'idée que quelques-uns parmi les plus grands des philosophes étaient des malades… Mais qui, parmi les philosophes de métier, acceptera de payer ce prix? Déclarer Phil « malade », c'est déclarer comme tels Pascal, Schopenhauer, Camus, Cioran… Pis, c'est déclarer malade la philosophie tout entière, puisqu'elle commence, d'après la tradition universitaire la plus notoire, avec Socrate. Et si elle débute bien avec lui, c'est par une invitation à mourir. « Celui qui est sage n'a rien de mieux à faire qu'à me suivre », lance-t-il au moment de mourir. Comment les philosophes de métier pourraient-ils considérer que le malaise de Phil n'est qu'un symptôme pathologique? Phil n'a pas lu le Phédon; il n'emploie pas exactement les mêmes termes que le fondateur de la philosophie occidentale. Mais n'est-il pas au moins aussi philosophe? Son malaise n'est-il pas un mal être authentique, qui remet en question de manière très pertinente l'évidence qui nous autorise tous à considérer l'existence comme une bonne chose, et qui permet en particulier aux philosophes de métier de justifier leur salaire? Socrate considère le corps comme une prison et se réjouit d'y échapper enfin. Phil, lui, parle de la vie comme d'une « salle d'attente ». Quoi de plus philosophique que de se demander s'il ne convient pas de pousser la porte?

 

On m'accordera que, si les consultations philosophiques n'étaient dans le meilleur des cas qu'une discussion à la bonne franquette, et dans le pire une forme voilée de prostitution, l'affaire était plutôt mal engagée. Phil – mon premier client – venait me demander si je voyais une objection à sa disparition. En vérité, je n'en avais pas – du moins à brûle-pourpoint –, mais il n'était pas si simple de savoir si ça lui faisait vraiment plaisir. Le premier entretien permit d'établir que Phil avait déjà retourné la question dans tous les sens. Il avait des scrupules : il savait qu'en disparaissant il pénaliserait lourdement ses enfants et son épouse. Mais il ne voyait aucune « raison » d'un autre ordre susceptible de le retenir. Il avait fait assez d'expériences pour ne plus s'attacher aux biens de ce monde, il avait connu assez de plaisirs pour en être las et n'avait plus aucune envie de jouer la comédie de leur répétition ; sans espoir aucun de les voir se renouveler, il sombrait dans l'ennui et s'estimait en droit d'en finir. Si quelque chose de nouveau pouvait lui arriver dans la vie, n'était-ce pas de savoir ce qu'il y avait après – ce qu'il désignait par « derrière la porte »? Sans avoir aucunement l'envie d'abonder dans son sens, j'aurais eu mauvaise grâce à le contredire – du  moins dès l'abord –, étant donné qu'il manifestait devant moi la curiosité dont Socrate avait fait preuve en son temps pour l'au-delà. Au moment de mourir. Socrate, notre maître à tous – nous qui faisons profession de philosophes –, avait tenté de convaincre ses compagnons que rien ne pouvait valoir l'instant où il allait franchir cette porte et que, loin de pleurer sa mort, ils feraient mieux d'envier son sort. N'avait-il pas toute sa vie cherché à atteindre la vérité? Et son enveloppe matérielle, son corps, n'était-elle pas un obstacle dans cette quête, ne limitait-elle pas considérablement ses performances, son esprit n'était-il pas freiné par le poids de cette encombrante carapace?

 

Accusé de ne pas croire aux dieux de la cité et de corrompre la jeunesse d'Athènes, Socrate était passé en jugement, avait été condamné et incarcéré ; ses amis avaient alors organisé sa fuite, mais il avait refusé. Bien entendu, ce refus pouvait être motivé par le désir de montrer à ses concitoyens que, loin de mépriser sa patrie et ses lois, il préférait aller jusqu'au sacrifice de sa vie plutôt que de leur désobéir, ainsi qu'il l'explique dans le Criton ; mais, dans le Phédon, Platon avance une autre explication, en montrant à quel point Socrate se réjouit de mourir. Il ne s'agit aucunement d'une résignation, comme lorsqu'on se fait une raison, mais d'un bonheur réel, voire d'une impatience à approcher du moment où tout deviendra clair… Il me parut donc légitime de faire savoir à Phil que sa position me paraissait très proche de celle de Socrate, telle que Platon la rapporte dans le Phédon, et de le prier de lire ce texte, pour vérifier si tel était bien le cas : était-il aussi assoiffé de vérité que Socrate? Était-il lui aussi convaincu que le corps était un obstacle sur la voie qui mène à la satisfaction de ce désir? La « salle d'attente » dont il parlait devait-elle être qualifiée, comme le suggérait Socrate, de « prison », dont il était bon de s'échapper enfin? Phil accepta ma proposition. Il se mit donc au travailpour emprunter la terminologie de Comte-Sponville –, autrement dit, à lire le Phédon, en confrontant sa lassitude de vivre, son « ennui » au plaisir que manifeste Socrate à l'approche de sa mort. Or il lui fallut peu de temps pour entrer en conflit avec le modèle auquel je l'invitais à se comparer. La discorde portait sur la question de l'immortalité de l'âme. C'est, bien entendu, sur ce point que Socrate insiste : s'il est si enthousiaste, c'est parce qu'il est certain que l'âme survit au corps ; les réticences de ses amis le contraignent à se justifier. Aussi commence-t-il par avouer qu'il espère bien rencontrer chez Hadès des morts illustres, de bonne compagnie et, si ce n'est pas le cas, se retrouver du moins dans celle des dieux. Car, enfin, comment mieux s'approcher du vrai qu'en s'éloignant du corps, des illusions qu'il produit et des erreurs qu'il provoque? Plus une âme en sera libérée, plus, par conséquent, elle sera dans le vrai… Bien sûr, on peut craindre, comme la plupart des gens, qu'une fois séparée du corps elle ne subsiste plus nulle part « comme un souffle ou comme une fumée » ainsi que Cébès le souligne avec fermeté. [2] Socrate, alors, rappelle « une antique légende » selon laquelle « les âmes arrivées d'ici subsistent là-bas ». Il ajoute qu'elles n'y sont qu'en transit et « qu'elles reviennent ici et renaissent des mort ».[3].Toute la suite du dialogue a pour objet de donner raison à cette tradition, attribuée par les Grecs à Orphée, adoptée par les pythagoriciens, et qui s'enracine dans les cultures les plus vénérables, en Égypte et en Inde. Il utilise à cette fin l'argument de la réminiscence, [4] qui consiste à montrer qu'on ne pourrait rien apprendre si l'on ne disposait déjà en naissant des éléments nous permettant d'opérer des distinctions entre les choses, de les comparer, de les identifier : il conclut de là que « nos âmes existaient avant d'exister dans une forme humaine », qu'elles étaient alors bel et bien « séparées du corps », et qu'elles « disposaient de la conscience [5] ». Il montre ensuite qu'elles appartiennent au monde divin, c'est-à-dire à la sphère des êtres impérissables, et qu'il n'y a par conséquent pas à craindre que l’âme, « après avoir quitté le corps, ne se dissipe et ne s'anéantisse [6] ».

 

Phil n'était pas convaincu. À l'instar de Simmias, l'un des protagonistes du dialogue, il ne voyait pas en quoi la nature subtile de l'âme comparée au corps pût impliquer son éternité. À supposer que l'âme soit distincte du corps, d'où tenons-nous que leur différence ne soit pas la même, par exemple, que celle de l'harmonie et de la lyre, ou celle de la mélodie et de la flûte? Or que se passe-t-il lorsque la lyre se casse? Eh bien, l'harmonie cesse! Lorsque la flûte est brisée, la mélodie s'interrompt. Si l'âme peut être considérée comme l'harmonie du corps, il est évident que l'âme périt avec le corps. Elle périt même avant le corps, car le corps met plus de temps à se décomposer que l'harmonie à disparaître… Phil trouvait ainsi dans le texte lui-même des arguments pour contredire Socrate. Il est vrai que les arguments de Cébès et de Simmias font long feu, dans le Phédon, face à l'implacable rhétorique de Socrate, qui s'applique bien vite à montrer que l'âme ne peut être assimilée ni à un souffle ni à une harmonie. Mais cela suffit à Phil pour développer à son tour une contre-argumentation de son cru, d'inspiration nettement matérialiste : selon lui, l'âme n'est qu'un terme pour désigner l'animation du corps ; quand je pense, ce n'est pas un principe autonome, une force indépendante qui pense en moi, mais mon corps. Si je meurs, disait-il, je cesse de percevoir, de sentir, de distinguer les formes, les densités, les odeurs, les saveurs, je cesse bien sûr de me souvenir, a fortiori de penser. Bref, il ne pouvait suivre l'invitation de Socrate.

 

Autant dire que d'emblée, grâce à Phil, mon ambition de pratiquer la philosophie en ville se justifiait pleinement. Sans perdre un instant leur dimension dramatique, puisque Phil pouvait disparaître d'un jour à l'autre, nos entretiens avaient pris bonne tournure. D'une part, ils se déployaient sur la base d'une véritable confrontation avec l'un des textes les plus forts de la tradition philosophique, d'autre part, ils donnaient à Phil le moyen de se rendre compte de quelque chose d'inattendu : même s'il continuait de trouver mauvaises ses raisons de vivre, du moins devait-il admettre qu'il n'avait pas, lui, de bonne raison de disparaître! Socrate en avait une : permettre à son âme d'atteindre la Vérité en se débarrassant de son corps. S'il rejetait la perspective ouverte par Socrate, s'il n'éprouvait aucun plaisir à l'évocation de l'au-delà, Phil devait reconnaître que sa curiosité à « pousser la porte » n'était pas si grande. Il ne pouvait se convaincre de l'idée d'une vie après la mort et devait donc considérer que dans sa « salle d'attente » on attendait pour rien. Derrière la porte, il était sûr qu'il n'y avait rien, et il ne pouvait donc jubiler à l'idée de l'ouvrir pour « en avoir enfin le cœur net ». Restait à savoir si sa lassitude pouvait suffire à justifier un acte aussi inutile, ou encore si la banalité de son existence quotidienne, la pauvreté de ses rapports humains étaient inévitables et si, en fin de compte, cela pouvait servir de critère pour juger la condition humaine.

 

* * *

 

Généralement, on ne rencontre les questions philosophiques qu'à l'occasion de la préparation du bac, lors du passage en classe terminale : on fait le tour de quelques concepts, de quelques textes, de quelques doctrines, on apprend quelques citations par cœur, on rédige quelques dissertations, puis l'on affronte l'examen. Or les « questions de philo » ne sont pas tout à fait comme les autres : ce que nous faisons sur Terre, d'où nous venons, où nous allons, s'il y a une autre vie, si l'âme meurt ou survit au corps, si l'Univers a eu un début ou aura une fin, si l'histoire des hommes a un sens, si l'espèce humaine doit dominer les autres, si la justice peut régner entre les hommes, si le mal peut être aboli, s'il faut s'incliner devant la force, si l'argent doit gouverner le monde, s'il vaut mieux être victime que bourreau, s'il vaut mieux être raisonnable que fou ces questions ne sont pas comme les autres, car, d'une part, contrairement aux autres questions de cours, elles mettent en jeu la pertinence de nos convictions, le sens de nos actes, la justesse de nos rapports aux autres, c'est-à-dire notre existence tout entière, d'autre part, leurs réponses, contrairement à celles des autres disciplines, ne sont pas susceptibles d'un consensus tant elles sortent du ressort de l'expérience, c'est-à-dire de l'observable et du vérifiable.

 

En vérité, la plupart d'entre elles nous hantent dès notre plus tendre enfance, et l'on trouve un malin plaisir à les poser aux parents, bien vite désemparés. Si la religion ne prend pas le relais pour apaiser avec de belles histoires notre soif métaphysique de sens, nous finissons par les refouler. L'année du bac, pourtant, les réactive. Mais le traitement qu'elles subissent alors est le plus souvent frustrant : quand le « prof de philo » est bon, l'année passe beaucoup trop vite ; quand le prof est mauvais, la philo devient une telle punition qu'on envie ceux qui en sont dispensés. Puis on entre dans sa vie d'adulte, et le brouillard s'épaissit. Les années passent. On oublie… Jusqu'au jour où il faut répondre aux enfants, qui posent de gênantes questions…

 

Une mort, un accident, une rupture, la perte d'un emploi, l'actualité, ses horreurs et ses scandales, les menaces qui pèsent sur la planète : bien des coups durs personnels et beaucoup de folies collectives font resurgir peu à peu ces interrogations occultées par le cours de la vie quotidienne. Sans l'avouer, on lit pour les retrouver. Souvent, on va voir un psy, parfois on consulte un voyant, ou l'on se trouve un gourou. Sans le savoir, on cherche un philosophe. Si l'on s'interroge sur ce qui arrive, c'est que le sens donné jusque-là n'est plus bon ou devient suspect. Un concept, une doctrine peut-être sont en question : encore faut-il les déceler et les soumettre à l'examen qui s'impose.

 

J'admets qu'on ne voit pas clairement, a priori, comment la philosophie peut s'exercer à titre professionnel en dehors du cadre habituel de l'enseignement. Je conçois même qu'on craigne que cette pratique ne s'apparente à celle des sophistes de l'Antiquité. Et je suppose que l'exemple de Phil, à lui seul, ne suffira pas à venir à bout de toutes les réticences que l'idée de consultations philosophiques peut rencontrer, pour ne rien dire des critiques mesquines qu'elle provoque. Il ne me paraît donc pas inutile de faire état d'autres exemples pour montrer comment les choses se passent. J'en prendrai encore deux, qui attestent qu'une consultation n'est pas une simple causerie dans laquelle on s'entretient courtoisement de sujets et d'autres, où l'on se met au service de son client pour le conforter dans ses options. Cher lecteur, si tu as encore quelque soupçon sur ce point, prends le temps de lire ce qui suit.

[…]

p.74 – Gabrielle et sa généalogie intellectuelle

[…]

Ainsi commença une longue série de séances où Gabrielle se mit à remonter à la source. Son enfance, les rapports de ses parents, sa place dans la famille, ses blocages, ses émois, ses détresses. De fil en aiguille, nous retrouvâmes ses premières lectures, ses premiers livres ; cela n'allait pas sans mal ni sans douleur ; bien des souvenirs furent remis au jour, bien des blessures rouvertes – comme toute cette période où elle s'était juré de ne plus retourner à l'école et tint bon, de fait, pendant près d'un an! La maladie de son père, et les soins qu'elle lui prodiguait, comme si elle avait été la maîtresse de maison, puis sa mort. La tension du conflit chronique avec sa mère, son combat contre la médiocrité de la petite-bourgeoisie provinciale, pour laquelle elle avait tant de mépris. Des « textes », nous glissions souvent aux événements, au contexte, et le cours de la reconstitution fut souvent noyé par la crue de l'émotion. Un jour, pourtant, elle revint de Haute-Saône, triomphante, avec toute une cargaison de livres pour enfants, dont le plus important était, sans conteste. Le Bal des douze princesses. Plaisir indicible! Privilège grandiose que de pouvoir ouvrir les pages d'un livre qu'on a tenu dans ses mains quarante ans plus tôt! Une autre fois, j'eus droit à ses propres textes : ceux qu'elle avait rédigés lors de ses études bisontines. Et nous parvînmes en quelques mois à établir, peu à peu, toute sa généalogie intellectuelle.

 

p.77 – Jacqueline, les deux Genèses et le viol de l’intellect

[…]

Elle [Jacqueline] avait, bien entendu, suivi une solide thérapie, qui lui avait permis de trouver enfin une oreille attentive et des ouvertures inespérées vers son passé, grâce à quoi elle avait pu déceler la source de son handicap. Mais ce qui lui manquait ne pouvait lui être donné par la même voie, et elle misait sur la philosophie – et sur ma patience – pour le combler. C'était correct. Je sentais bien que nombre de pièces, dans ses confidences, manquaient au puzzle. Pourtant, n'étant pas thérapeute, je n'avais nulle envie de m'acharner à les retrouver, sous peine de substituer à ma tâche un travail qui n'était pas le mien et de rendre caduque, par là même, l'idée fondatrice de mon Cabinet : permettre à mes clients de renouer avec la réflexion philosophique, dont l'interruption, ou l'absence, peut être, selon moi, une calamité. L'intellect a sa propre logique, qui n'est pas réductible aux aléas des instances sur lesquelles les diverses écoles psychothérapeutiques travaillent. Avec lui, il y a tout de suite de l'universel dans l'air. Il a soif du Tout. Cette soif doit être étanchée. Mieux vaut tard que jamais. Chez Jacqueline, cette soif d'universel me paraissait avoir été très forte: mais elle n'avait pu obtenir satisfaction, et cette frustration me semblait avoir eu des conséquences particulièrement graves; aussi devait-elle être distinguée des traumatismes directement liés à ses rapports familiaux.

[…]

Le problème, c'est l'incohérence du texte même de la Genèse. Tant bien que mal, Jacqueline finit par retrouver la logique de la doctrine qu'on avait tenté de faire passer de force dans son esprit d'enfant. Elle était donc en mesure d'aller au texte pour vérifier la légitimité de la référence en usage dans le christianisme. Quelle ne fut pas alors sa surprise! Il était bien question dans la Genèse de la Création du Ciel et de la Terre par Dieu, puis du péché originel, mais les deux récits n'étaient pas compatibles. Elle n'en crut pas ses yeux. Et, pourtant, c'était écrit… On passe très vite, en effet, sur un véritable hiatus dans le texte, entre un premier écrit où Dieu crée le monde en six jours, et un second récit, où Adam, sur l'invitation d'Ève, elle-même séduite par le serpent, commet l'irréparable. Dans le premier récit. Dieu sépare les eaux supérieures d'avec les inférieures, fait émerger les continents à la surface de la Terre, crée les luminaires pour l'éclairer (le Soleil, la Lune ainsi que les étoiles), fait proliférer les espèces végétales et animales, dont l'homme. Il est content de Lui et s'arrête, pour se reposer, le septième jour. Étrangement, le texte se poursuit alors par un second récit reprenant l'histoire de la Création. Dans ce second récit, la Création n'a pas lieu dans le même ordre. Cette fois l'homme, Adam, apparaît immédiatement, avant toute végétation, avant toute autre espèce, alors que, dans le récit en six jours, il ne survenait qu'en dernier. C'est d'autant plus étrange qu'il faut attendre que toutes les autres espèces soient créées pour qu'apparaisse la femme, alors que dans le premier récit elle est créée en même temps que l'homme. Et, cette fois, cela tourne mal.

 

Certes, en un sens, les chrétiens ont raison de se servir de la Genèse pour donner du poids à l'idée du péché originel. L'histoire s'y trouve bel et bien. On voit la femme se laisser tenter par le serpent et l'homme manger du fruit défendu. Le problème, c'est qu'elle est incompatible avec celle de la Création - du moins de la Création en six jours, à laquelle ils l'associent. Ce n'est pas dans cette Création-là que les choses tournent mal : dans celle-là, tout se passe très bien. Et pour cause, il n'y a aucun interdit. Comment pourrait-il y avoir désobéissance? Dieu est très content de Lui et de ses créatures, en particulier de celle par laquelle Il a terminé : de l'homme, à savoir de l'homme et de la femme, qu'il a créés en même temps et à Son image : Il est si content d'eux qu'il leur accorde de régner sur tout ce monde, et Il leur donne la jouissance de tous les arbres – sans exception. L'ambiance est tout autre dans le second récit : pour commencer, Dieu pétrit l'homme ; puis Il lui plante un jardin en Éden, mais l'homme est censé le surveiller pour Lui. C'est déjà plus bizarre! Et surtout Il lui prescrit de ne pas manger du fruit de l'Arbre de la connaissance (on disait autrefois de la connaissance du bien et du mal, on dit maintenant de la connaissance du bonheur et du malheur ). Voyant que l'homme s'ennuie. Il crée les animaux (ce qui n'est pas du tout la même chose que dans le premier récit, où Dieu crée les animaux pour Son propre plaisir et parachève ce plaisir avec l'homme). Et, comme Adam n'y trouve pas son compte, Il l'endort et tire une compagne de sa côte. Il est plein d'attention, ce Dieu, mais on Le sent fébrile, inquiet. D'ailleurs, l'irréparable ne tarde pas. Il soupçonne Adam, le poursuit dans le jardin et le somme de s'expliquer. C'en est fait! Pour que l'homme ne devienne pas l'égal des dieux (étonnant pluriel) Il le chasse du jardin d'Éden, qu'il fait garder par les chérubins.

 

En prenant son temps, Jacqueline dut reconnaître la divergence entre les deux récits. Elle commença par se frotter les yeux, « tellement c'est énorme : Comment a-t-on pu passer à travers ? Pourquoi nous cache-t-on cela depuis tant de temps? ». Puis elle chercha à concilier les deux moments du texte : ne peut-on supposer que le second récit entre dans le détail par rapport au premier en se focalisant sur l'aventure humaine? Mais rien n'y faisait : opposition des deux chronologies, formulation d'un interdit dans le second récit seulement… Pas si facile d'arrondir ainsi les angles! Et surtou