Traduit du latin
par alcide Bonneau
par Marc Sautet
Éditions Robert Laffont - © 1995
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[…]
[…] Poussée hors du champ de la connaissance par les
progrès de la science depuis plus d'un siècle, la philosophie fut de surcroît récemment
supplantée par les sciences humaines sur le terrain de l'action. Ridiculisée d'un côté par les
performances de la physique quantique et de la biochimie dans sa prétention à
détenir le code d'accès à la vérité, elle dut céder de l'autre la place à la
sociologie, à l'économie politique, et à la psychologie, là où il s'agissait de
pénétrer au cœur du monde des hommes pour venir à bout de maux réels. Elle
résista, mais rien n'y fit. Ni la France ni l'Allemagne, les deux nations où
l'esprit des Lumières s'était le plus fortement manifesté, ne purent enrayer sa
chute : ni l'école de Francfort ni Camus. Ni Sartre, dont
l'engagement politique tardif épuisa le peu de crédit qu'elle conservait dans
la cité ; après sa mort, il ne resta plus à ses héritiers que
l'alternative entre la splendide marginalité et l'opportunisme mondain :
d'un côté Deleuze, Foucault et autres Baudrillard, de l'autre les
« nouveaux philosophes ». Sans lumière, sans chaleur, la philosophie passe
aujourd'hui pour un astre mort, une divinité caduque, qui subit le sort qu'elle
avait infligé naguère à la religion : l'heure paraît venue d'abandonner la
défunte au culte pieux de la cohorte de ses fonctionnaires.
Il se peut que la philosophie soit devenue
stérile. Mais est-elle morte pour autant? Et cette stérilité est-elle fatale? On parle beaucoup, ces derniers
temps, d'éthique et de morale, on déplore la corruption des hommes politiques et des hommes d'affaires,
on s'effraie de l'extension de l'exclusion, du trafic de drogue, de la
sauvagerie des guerres interethniques, du fanatisme religieux, on invoque la
solidarité, le devoir d'ingérence, on s'inquiète des travaux de laboratoire
dans le domaine des armes chimiques et celui de la génétique… Surtout, on tente
de ne pas perdre la tête, de garder son sang-froid. Et, pour y parvenir, que
fait-on? Fait-on de l'astrophysique, de la microbiologie? De l'anthropologie,
de la sociologie, de la psychopathologie? De l'économie politique? Ou bien
fait-on de la philosophie? Lorsqu'on cherche ce qui ne va pas dans la Cité, ce
qui ruine la démocratie, ce qui compromet la justice, la liberté, l'égalité,
bref, les relations entre les citoyens, ce qui pousse les hommes à se haïr et à
s'entre-tuer, quand on élargit l'examen à l'ensemble des nations jusqu'à
envisager le destin de l'humanité tout entière, que fait-on donc? En vérité, a-t-on jamais eu autant de
raisons de philosopher?
Les pages qui suivent tentent de montrer
que cet usage spontané de la philosophie en ville n'est pas dû au hasard. Elles
proposent de prendre un peu de recul par rapport à la crise actuelle pour tenter
d'en déceler la source. Mieux, elles invitent à mettre en regard de la crise du
monde d'aujourd’hui celle de la cité grecque, dans laquelle la philosophie est
née. Car la
philosophie est née il y a deux mille cinq cents ans dans une situation de crise
étonnamment semblable à celle que nous connaissons aujourd'hui : la crise
de la démocratie athénienne. Aussi incroyable que cela paraisse, nous nous
retrouvons, sur une grande échelle, dans une impasse analogue…
Pour établir ce fait, je commencerai par
décrire une pratique de la philosophie qui atteste sa fraîcheur, sa vigueur,
oui, sa jeunesse! Je songe ici, bien sûr, au débat du Café des Phares.
Désormais, chaque dimanche, la salle est comble, avec cent cinquante
participants, voire davantage. […]
[…] on peut amorcer dans un café, même avec cent
cinquante personnes, une réflexion qui mérite d'être a
Du reste, qu'on n'en doute pas, j'en suis
le premier convaincu. La philosophie requiert aussi du silence. Elle implique
de la concentration,
de l'application, de la rigueur, de la sérénité, de l'intimité. Avant même que
le débat au café ne prenne forme, j'avais ouvert un Cabinet où je commençais à recevoir des
« clients » en consultation. J'étais persuadé que beaucoup de personnes étaient désireuses de faire
une pause – une pause dans leur vie trépidante de tous les jours, une pause
dans leur vie professionnelle, une pause dans leur vie affective, une pause
dans leurs habitudes de pensée – et qu'un lieu adéquat faisait défaut.
Certes, en grande partie, les cabinets de
psychothérapie jouent ce rôle. Mais il n'est pas sûr que cette fonction leur
incombe. Si le malaise du patient a sa source dans sa psyché, rien de plus
normal que d'aller voir un thérapeute. Mais si ce n'est pas le cas? Passe
encore si ses proches, son environnement familial sont en question. Mais si ce
n'est pas le sujet qui est en cause, si c'est la ville, ou la nation, ou
l'État, ou les États, ou les nations, unies ou désunies, ou l'espèce humaine
dans son ensemble? Je le demande, quelle est la légitimité de l'intervention du thérapeute
si le malaise de la personne qui vient le consulter provient d'une situation
générale défectueuse? Si quelqu'un doit intervenir, n'est-ce pas plutôt… le
philosophe?
Jusqu'ici, cela ne se faisait pas. Les
psychothérapeutes avaient donc le champ libre. C'est l'une des raisons de leur
succès. Il reste à savoir si c'est une bonne raison. Profitant du discrédit inexorable des
prêtres et des pasteurs, les médecins de la psyché se trouvent désormais en
concurrence sauvage avec les astrologues, les numérologues, les
cartomanciennes, les voyantes, les marabouts les yogis et autres gourous du new
âge. Sans être nécessairement plus performante
que toutes les variantes des « sciences occultes » et des pratiques
magiques, la psychothérapie peut du moins mettre en avant la garantie du
sérieux de ses fondements théoriques. Mais de quelle efficience peut-elle se parer pour prendre
en charge ce qui n'est pas de son ressort? À y bien réfléchir, les thérapeutes excèdent de
très loin leur domaine de compétence dès lors qu'ils s'avancent sur le terrain
de l'aventure humaine comprise dans sa totalité, dans son histoire, son dévelo
De ce point de vue, la
légitimité des sciences occultes n'est pas inférieure à celle des thérapies de
toutes sortes, bien au contraire,
puisqu'elles se présentent comme une réponse à la question de la destinée.
« Vais-je connaître le bonheur? » Ou bien: « Vais-je rencontrer
l'âme sœur? Devenir riche? Conserver ou retrouver la santé? » – voilà ce
qui fait l'objet d'une consultation de ce type. On sait que nombre d'hommes
politiques – et non des moindres – consultent leur astrologue avant une
élection ou une échéance décisive ; le citoyen ordinaire, lui, craint de
subir un accident ou de mourir et veut en savoir plus. Il arrive aussi qu'on
souhaite du mal à autrui, qu'on veuille se débarrasser d'un ennemi, et il
existe quelques praticiens qui favorisent de tels vœux.
Il n'empêche! Au-delà des formulations
naïves de la « demande », et en deçà des conséquences macabres
qu'elles peuvent avoir, ce qui pousse les gens chez les praticiens des sciences
occultes, c'est la place de chaque individu dans le tout : la fortune,
l'amour, le pouvoir, tout ce que chacun peut attendre de l'existence, sont au
centre de leur démarche. En un mot, ce qui est au cœur des consultations, c'est la question du
destin. Avec la part de
hasard et la part de nécessité qu'il comporte. Car l'astrologue n'impute pas à
son client la responsabilité complète de ce qui lui arrive, il l'avertit des
courants favorables ou défavorables à ses actions et lui suggère d'adapter ses
choix aux « configurations » stellaires en place. D'emblée, la
personne qui consulte se trouve resituée dans un tout qui la dépasse de très
loin, ce qui est a
priori au moins aussi juste que de polariser toute la destinée de l'individu
sur son passé personnel et sa difficulté à l'assumer.
Forts de cette aptitude à
déculpabiliser les personnes qui viennent les consulter, les praticiens des
sciences occultes se partagent des bénéfices dont la source est inépuisable,
puisqu'elle se trouve dans le désarroi de l'individu face à son destin. Nombre de leurs habitués se
dérobent ainsi à cette « faute » qui les attend dans le cabinet du psychothérapeute puis
sur le divan de l'analyste : à tout prendre, ils préfèrent encore risquer
d'être dupes d'une « science » qui, elle, du moins, tient compte de
la réalité du monde extérieur, de la nature collective de l'histoire humaine,
de la faible marge de manœuvre de chaque individu pour inverser le cours des
choses. Rejetant confusément l'idée d'un sujet conçu comme le centre de
l'Univers, beaucoup en reviennent à la vieille sagesse populaire qui reconnaît
que chaque être humain est bien peu de chose.
D'autant que les philosophes se taisent.
Si du moins ils faisaient leur travail. Si, au lieu de répéter inlassablement
ce qu'ils ont appris de leurs maîtres, ceux qui dispensent l'enseignement de la
philosophie entraient dans la ronde et posaient les questions qui
importent : « Est-il vrai que chaque être humain est le centre du monde? Est-il
possible d'en finir chacun pour soi avec ce qui nous hante tous? La solution à tous nos maux, à
toutes nos faiblesses du moins, se trouve-t-elle dans une maîtrise complète de
nos frustrations d'enfant? »
Si ces questions étaient posées par [les philosophes,] ceux dont le métier
consiste à interroger ceux qui prétendent
savoir pourquoi les choses se passent comme elles se passent, alors, sans
doute, beaucoup de ceux qui confient leur sort aux astrologues et aux marabouts
y regarderaient à deux fois.
De même, si les philosophes de métier,
dont le nombre est considérable, demandaient, avec toute la bonhomie requise,
aux astrologues et aux marabouts d'où ils tiennent leur science, ce qu'ils
entendent par « destinée », de quelle nature sont les forces
auxquelles ils vouent leurs talents, alors peut-être serait-il possible de
faire la part des choses, de distinguer ce qui, dans leur art, est à mettre au
compte d'un savoir-faire réel et ce qui n'est que subterfuge, et de discerner
ce qui, dans les motivations de leurs clients, relève du désir de fuir leurs responsabilités en
invoquant la fatalité et de
celui de les assumer, par l'approfondissement de leur personnalité.
Eh bien, que cela soit dit! La
vocation du philosophe n'est pas de se taire. Ce n'est pas dans le repli sur
soi qu'il joue son rôle. C'est dans la rue, dans la cité, en se mêlant à la vie
de chacun, en déambulant sur la place du marché, parmi la foule des marchands
et des amuseurs. En interrogeant les uns et les autres. En questionnant. Non
parce qu'il sait, lui, parce qu'il dispose d'un savoir supérieur, mais, au
contraire, parce qu'il envie ceux qui savent ou qui prétendent savoir. Il veut
savoir mais ne veut pas être dupe. Et, s'il a une chose à enseigner, c'est
cela. Il y faut de l'application, de la méthode, de l'attention, de la
concentration, du calme, mais aussi l'inverse : la confrontation au réel,
la fréquentation de la foule, l'affrontement avec ceux qui prétendent abuser
les autres. La méditation et la lutte. Le silence et le brouhaha. La solitude
et l'agora.
Certains, il est vrai, ont élevé la voix.
Mais pour dire quoi? Que c'en était fini de la raison, que les dés étaient
jetés, que l'ère des Lumières touchait à sa fin. Dans une seconde partie, je
soumettrai cette assertion à un examen attentif. Aussi courageux soit-il, ce
diagnostic repose, à mes yeux, sur une illusion grossière. À l'instar des
historiens des idées, les « pessimistes » considèrent que l'esprit
humain dispose d'une grande autonomie, qu'il se déploie librement de lui-même
dans l'histoire et qu'en Occident, en particulier, ses progrès ont déterminé le cours des événements. Je
crains qu'ils ne soient là victimes d'une erreur d'optique (au sens strict). Je
tenterai de montrer que ce point de vue est directement opposé aux faits et,
qui plus est, à l'esprit même des Lumières. Il n'y aurait pas eu de victoire de la
raison sur la superstition si Copernic n'avait montré que le centre du monde
n'était pas la Terre, mais le Soleil. Or il n'y aurait pas eu de révolution cosmologique sans le bouleversement
opéré dans les rapports sociaux par l'économie marchande. Le moteur de la « modernité » n'a pas été la Raison, mais la généralisation de
l'échange des marchandises.
Ce faisant, j'apporterai ma contribution à
la question : « D'où venons-nous? » Il me restera alors à
répondre à la question suivante, celle qui nous importe au premier chef :
« Où allons-nous? » Ce sera l'objet de la troisième partie. Que les
pessimistes se trompent, cela ne prouve pas que les optimistes aient raison.
Décrire l'avenir de notre civilisation comme le retour de la barbarie peut être
un contresens. Cela
ne justifie en rien le règne sans partage des lois du marché sur le destin de
l'humanité. Il se pourrait en effet que ce règne soit désormais caduc. À tous ceux qui affirment que nous
n'avons pas le choix, que toute autre possibilité a fait faillite, que nous
devons nous résigner à ce régime sous peine de retomber dans les affres du
totalitarisme, qu'il ne nous reste qu'à miser sur l'inventivité que provoque la
pression de la concurrence, qu'il revient aux individus d'entreprendre, d'oser,
d'innover pour sortir de leur marasme, que l'avenir passe par la numérisation
des informations à l'échelle planétaire, que les marchandises les plus précieuses
sont devenues immatérielles, que le marché mondial recèle d'immenses
potentialités de dévelo
D'où les trente chapitres qui suivent. Je présenterai d'abord le débat
du Café
des Phares à travers
quelques-uns de ses moments, ainsi que le Cabinet de philosophie, qui en est à l'origine et qui tente de répondre à la demande latente de
philosophie en ville ; j'évoquerai, chemin faisant, les débuts de mon
expérience pratique : les premières consultations, le premier séminaire et
le premier voyage. Ensuite, je donnerai mon sentiment sur les raisons de cette
demande, qui gisent dans la crise que nous traversons aujourd'hui. J'avancerai
deux hypothèses : la première, c'est que, faute de bien connaître le
moteur de notre histoire, nous saisissons mal l'origine des fléaux qui nous
accablent ; la seconde, c'est que la philosophie, à sa naissance, se trouvait
confrontée à des fléaux semblables. Tout se passe en effet comme si les nations
modernes répétaient aveuglément l'erreur qui fut fatale aux cités grecques il y
a deux mille cinq cents ans. Aussi incongru que cela paraisse, il me semble que
la pièce que nous jouons a déjà été jouée en Grèce, à l'époque de la naissance
de la philosophie socratique.
Marc Sautet
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[…] Le petit groupe réfugié dans l'arrière-salle
du café ne cessa de s'ouvrir aux nouveaux venus. Parfois, des habitués du zinc,
à l'heure de l'apéro, se mêlaient au débat en cours. Prêtant d'abord une
oreille distraite, étonnés sans doute d'entendre de tels propos dans un lieu
aussi peu adéquat, ils s'approchaient et, n'y tenant plus, prenaient la parole.
Je me souviendrai longtemps de ces quatre Blacks qui, un jour, se
prirent au jeu l'un après l'autre, dans une surenchère impressionnante de
références de haute volée. Ils étaient musiciens, avaient joué toute la nuit et
ne voulaient en ce début de matinée que prendre un dernier verre avant d'aller
dormir… Quel était le sujet exact? « Le pouvoir des mots », je crois;
je revois très bien la scène, la succession de ces quatre gaillards au genre
reggae, harassés de fatigue, et pourtant ravis de s'interposer dans le débat,
d'improviser un discours chargé de lourdes références classiques – une sorte de
« bœuf » du concept.
Néanmoins, la pérennité du débat n'allait
absolument pas de soi. Sa forme libre et bon enfant laissait prise à bien des
tentations qui, si elles s'étaient imposées, l'auraient rapidement condamné. En
premier lieu, l'intellectualisme : la tendance à la surenchère sur le
registre « sérieux ». Étant donné qu'il s'agissait de « philosophie »,
il importait, pensaient certains, de n'avoir affaire qu'aux concepts propres à
cette discipline, de barder son discours des références appropriées et
d'invoquer Kant, Hegel, Heidegger, sous peine de sombrer dans la
trivialité de la discussion de café. De là à n'accorder la parole qu'à ceux qui
maîtrisaient ce type de savoir, il n'y avait qu'un petit pas, qu'ils
s'apprêtaient allègrement à franchir.
Plusieurs orateurs, de manière chronique, intervinrent en ce sens, me
reprochant de laisser dire n'importe quoi par n'importe qui…
Il fallut donc frustrer ce clan pour
donner aux autres le goût de la philosophie. Les sujets étaient choisis le jour
même, sans consultation préalable, et je n'avais ni l'intention ni l'envie de
les proposer moi-même. On venait me solliciter pour réfléchir à l'improviste ;
il était donc hors de question pour moi de savoir à l'avance de quoi je devais
parler. La mort, l'art éphémère, le narcissisme, le pouvoir des mots…, rien de
cela n'avait été prévu, et c'était beaucoup mieux ainsi. Bientôt, plusieurs thèmes se firent concurrence,
et il fallut bien trancher, en choisir un au détriment des autres. Or c'était
un excellent moyen de battre en brèche la tendance de certains participants à
« élever » tout de suite le débat, sans se soucier de voir leurs
voisins perdre rapidement pied. Il me suffisait de sélectionner celui des
sujets qui laissait le moins de prise à ce type de situation. Quitte à rendre
furieux les « intellectuels » en visite, en les priant de s'exprimer avec des mots
de tous les jours, j'optais
souvent pour un thème inhabituel dans la sphère de la philosophie
classique : pour une phrase banale, qui offrait à priori peu de prise à la
réflexion, une expression triviale. D'où le débat sur « La première
fois ».
La première fois! Le jour où cette formule fut proposée, je me sentis quelque peu déconcerté,
ne sachant spontanément pas quoi dire. Mais, je l'avoue, j'éprouvais un certain
plaisir à observer le désarroi de ceux qui étaient venus pour qu'on traitât du
« Bien », du « Droit ». de « l'État »… Me rendant
compte de la pudeur des uns et des autres, là où me venaient à l'esprit des
souvenirs infimes, je m'aperçus que cette formule contenait quelque chose de
paradoxal. En effet, à première vue, rien de plus émouvant qu'une première expérience :
c'est un moment qui compte, et qui en tant que tel donne de l'intérêt à
l'existence : le premier jour de classe, le premier baiser échangé, le
premier voyage à l'étranger… Que d'émotions! Que de battements de cœur à contenir, de désir à
tempérer, d'attente à subir, de peur à vaincre, d'angoisse à juguler, de
répugnance à dépasser! Or cette dénomination de « première » contient en germe la
condamnation de ce qu'elle suggère, puisque après la première fois vient la
deuxième puis la troisième : finalement, on ne compte plus ; c'est la
vie… Alors se profile une désolante perspective : à travers la répétition
de la première fois, l'expérience se banalise, et, en fin de compte, la mort
saisit le vif ; car qu'est-ce qu'une fois qui ne compte plus? La vie rend
donc insignifiant ce qui, la première fois, importait : la répétition tue
l'intérêt de l'existence. Par conséquent, la vie, c'est la mort!
Paradoxale dans son dévelo
Un tel constat, établi tout en
cheminant à travers les souvenirs de chacun, suffit ce jour-là à mon bonheur.
Ceux qui participèrent au débat s'aperçurent qu'en partant d'une expression
anodine il était possible de parvenir à des réflexions étonnantes. Pour ma part, j'étais troublé et ravi : troublé d'aboutir à une telle
impasse, insoupçonnée jusque-là ; ravi d'avoir été poussé à la découvrir
en parlant à bâtons rompus dans un café. D'autant qu'en ruminant ces pensées,
je m'aperçus qu'elles auraient amusé les Anciens. Du moins quelques-uns,
à coup sûr, auraient su illico sortir de l'impasse.
Comment? En supposant que tout ce qui se passe ici-bas
a déjà eu lieu une infinité de fois. C'est ce que pensaient notamment
certains stoïciens. Selon eux, le cosmos dans son ensemble naissait, se
déployait et disparaissait dans un embrasement qui préludait à une nouvelle
naissance : à la surface de la Terre, tout être était alors voué à revivre
exactement les mêmes choses que lors du cycle précédent. Et cela devait se
répéter sans cesse. C'était pour eux le meilleur moyen de ne pas sombrer dans
le désespoir à l'occasion d'un malheur ou de ne pas crier victoire trop tôt
quand le sort leur était favorable, en un mot, de garder leur sang-froid face
au cours des choses : si tout se répète éternellement, et ce dans le moindre
détail, aucune perte n'est plus irréparable, aucune victoire n'est plus
définitive. La première fois? Pour les stoïciens il n'y en a pas, car le temps
n'est pas linéaire : tel un cercle il passe et repasse sans cesse par les
mêmes points, si bien qu'à leurs yeux, sans aucun doute, personne n'a jamais
donné un premier baiser…
[…]
Ce n'est pas parce que je
connais Hegel que ceux qui ne le connaissent
pas doivent se taire et se contenter d'écouter. Citer Hegel n'est pas bloquer
l'autre, c'est au contraire lui suggérer une piste, l'inviter à le lire
lui-même, à entrer dans la Phénoménologie, mais avec simplicité, de
manière adéquate, c'est-à-dire en posant au philosophe la question débattue ce
matin-là au café. Ce n'est pas non plus faire une allusion, une œillade aux
connaisseurs, marquer son appartenance à un clan.
Ni cercle pour initiés ni
groupe de thérapie sauvage,
le débat du Café des Phares a trouvé son « créneau » au fil des
semaines et des mois. Les deux tendances ont coexisté mais se sont neutralisées
mutuellement. Leur conflit laisse désormais la voie libre à quelque chose de
tout différent : on ne parle pas pour faire taire les
autres mais pour réfléchir avec eux; on ne parle pas de soi pour se raconter
mais pour défendre une opinion et la soumettre à l'examen de tous. Naturellement, les nouveaux, ceux qui
viennent pour « la première fois » (comme cette expression est
désormais suspecte!), ont tendance à retomber dans un travers ou l'autre. Mais,
assez vite, ils comprennent qu'ils font fausse route et s'adaptent ou
disparaissent.
[…]
Ensuite, et c'est l'essentiel, tous
les sujets sont susceptibles d'être traités de manière philosophique. La philosophie
ne tient pas à ses sujets. Ce n'est pas une « matière » à enseigner
ni un champ à cultiver, c'est un état d'esprit, une manière de faire usage de
son intellect. Le philosophe n'a pas d'objet propre. Il part des idées reçues,
des opinions du sens commun, des idéologies dominantes, des révélations
religieuses, des réponses données par la science pour les soumettre à l'examen.
Tout est donc objet de sa réflexion. Le néophyte n'a nul besoin de se faire une montagne des
sujets propres à cette discipline. Il n'y en a pas. Il n'y a pas de spécificité
de l'objet de la philosophie : philosopher, c'est mettre en question, au
sens banal de l'expression, ce qui est déjà là comme réponse et qui, de fait,
ne convient pas. Il se trouve que les réponses pullulent, s'opposent, se
contredisent. Le philosophe cherche à y voir clair, à mettre de l'ordre dans
cette confusion, à rendre la raison arbitre.
Le débat du dimanche illustre
cette universalité. Que le « sujet » soit inattendu signifie que la
philosophie s'exerce, stricto sensu, « à tout propos ». et qu'en
conséquence elle est accessible à tout individu de bon sens. Le risque de
manquer de sérieux n'est que l'envers de cette ouverture illimitée. Le
philosophe doit le prendre. Il lui revient de ne pas y sombrer.
[…]
[…] l'improvisation n'implique pas la facilité. D'abord, bien entendu, parce
que cet exercice n'est pas « naturel » pour ceux qui sont habitués à
« enseigner », puisqu'ils sont programmés pour transmettre ce qu'ils
savent, ou ce à quoi ils ont déjà pensé, et que ce sont eux qui décident de ce dont ils
traitent, qu'ils préparent leur itinéraire à l'avance, soigneusement balisé de
références toutes prêtes. Comme tout enseignant, le prof de philo impose son sujet à son auditoire.
Rares sont les moments où le cours lui écha
[…]
En réalité, celui qui accepte
d'être à la disposition des « profanes » pour traiter du sujet de
leur choix se retrouve dans la bonne position. Il se trouve bien sûr en porte à faux par rapport
à son métier d' « enseignant ». mais il est alors de plain-pied avec
tous ceux qui, en ville, en dehors de l'enceinte du lieu où se dispense
l'enseignement, sont travaillés par une affirmation, une négation, une opinion,
une conviction, une croyance, sont poussés par un ami, un ennemi, un collègue,
un amant, un parent, un événement, une information, une lecture… à
« réfléchir ». Voilà la position normale de la réflexion! En général, nous ne choisissons
pas nos sujets de réflexion : ils nous sont imposés par l'existence, par l'actualité, par nos proches. Ils nous
taraudent souvent à notre insu. Bref, nous n'en décidons pas. De ce point de
vue, la position de l'enseignant n'est pas naturelle. C'est lui qui est en
porte à faux. C'est lui qui est en décalage
par rapport à la réalité. En un mot, sa « nature » n'est pas
naturelle. C'est une seconde nature, ce n'est pas la première. C'est une
habitude, une seconde peau, un artifice nécessaire, sans doute, mais un
artifice, quand ce n'est pas un déguisement qui l'autorise à ne pas devenir
adulte. Au café, je me retrouve dans la position de tout un chacun : les
sujets de réflexion affluent de l'extérieur. En quelque sorte, ils me sont
imposés comme ils s'imposent aux autres – dans la vie de tous les jours.
[…]
Épreuve pour le philosophe, ce débat au
café est un test pour la philosophie. C'est une situation expérimentale qui
permet de savoir si la philosophie sert à ce qu'elle prétend. Elle prétend
hisser ses adeptes au-dessus des préjugés. Par-delà le défi personnel auquel le
philosophe se trouve soumis, c'est l'occasion pour lui de faire la preuve que
sa discipline est bonne et qu'il convient de suivre sa voie, d'en faire autant,
plutôt que de se contenter des opinions dominantes. Plongée dans le bain des
préoccupations de tous, la méthode philosophique doit montrer qu'elle peut en
effet vaincre la doxa, l'opinion, publique ou non, même parée des atouts
de l'éthique.
Cela n'implique pas que la philosophie
soit sans cesse sur la défensive, qu'elle ait sans cesse à répondre d'on ne sait quelle prétention à la
suprématie sur les intellects. Au contraire! Philosopher, c'est, avant toute chose,
écouter. Le philosophe n'est pas celui qui dispose de la réponse à toutes les
questions. C'est celui que les réponses déjà données, les réponses qui
prédominent, ou leurs rivales, intriguent. C'est celui qui interroge, celui
qui, stricto sensu, remet en question ce qui passe pour une solution. À vrai dire, s'il exerce véritablement
son art, il doit d'abord être à l'écoute de ce qui se dit. C'est pourquoi il a, tout compte fait, peu de
chances d'être vraiment pris au dépourvu, car il fonctionne en second. Il met en doute ce qui paraît évident,
indubitable, ou ce qui s'affirme comme plus performant, ce qui affiche sa
supériorité sur l'opinion dominante, sur l'option la plus commune. Même pris de
vitesse par l'événement, même soumis à la pression des médias, il peut sans
grande difficulté rétablir le sens de l'échange des idées en sa faveur, puisqu'il ne prétend pas, lui, détenir la
vérité. Il ne jure de rien.
Il n'est pas dans la certitude. Ou, alors, il provoque; et c'est lui, dans ce
cas, qui relance le défi. Ainsi, même lorsque je fus pris au piège de mon
étourderie, comme avec le décalage, même lorsque je fus confronté à l'urgence,
comme avec l'ingérence, risquant par conséquent de faire piètre figure, les
contributions des « autres », de tous ceux qui viennent au débat, me
permirent de me retrouver dans la bonne position. Car la bonne position du philosophe n'est
pas d'affirmer, elle consiste à interroger.
Il se trouve que, sur tous les sujets,
beaucoup de gens ont beaucoup de choses à dire. Au café comme ailleurs, plus
qu'ailleurs, peut-être. C'est donc un lieu idéal pour soumettre au crible de la raison les opinions
les plus répandues et les plus variées ; en les sollicitant, je me
positionne de manière adéquate. C'est le « moment » par lequel il
faut impérativement passer pour que la réflexion prenne le pas sur la croyance. Philosopher, c'est prendre du recul par
rapport â ce qui se fait et à ce qui se dit. Il est donc bien plus naturel pour le
philosophe d'intervenir en second qu'en premier. Son intervention requiert du déjà fait et du déjà
dit. Et c'est
pourquoi je fais en sorte que ceux qui proposent un sujet soient les premiers à
en parler, et, s'ils ont peu
à dire, je sollicite d'autres avocats. Sur un sujet, il y a toujours au moins
une cause à défendre, souvent bien davantage. Autant que s'expriment, par
conséquent, ses défenseurs. Souvent, les difficultés émergent ainsi d'elles-mêmes,
les orateurs entrant inévitablement en conflit les uns avec les autres. Il me
revient alors de mettre en évidence ces oppositions, de les rendre patentes, de
mettre l'assemblée au diapason et de requérir d'elle une solution ou d'admettre
qu'il y a une contradiction irréductible, du moins jusque-là, c'est-à-dire dans
les limites de notre débat.
Qu'on en juge à l'aide de quelques
exemples.
C'est un vrai problème. Il se pourrait
qu'on s'abuse en croyant prendre une décision. Décider, c'est, apparemment,
trancher entre plusieurs possibilités d'action et le faire en connaissance de
cause, c'est-à-dire avoir de bonnes raisons pour cela : on décide d'aller
voter (ou d'aller à la pêche), de se marier (ou non), d'avoir un enfant (ou
pas), de tuer (ou de se retenir). Mais quelle garantie avons-nous que la
décision n'a pas été prise avant que nous ne la prenions en toute conscience?
N'est-elle pas plutôt le résultat du travail de notre intuition, de nos désirs,
de nos pulsions, de nos instincts, comme le suggérait déjà le docteur Freud? Ne
sommes-nous pas en vérité pris par nos décisions? L'autonomie de la décision
est d'autant plus problématique qu'une foule de forces extérieures nous
tiennent dans leur étau depuis notre plus tendre enfance : notre place
dans la famille, notre éducation, notre histoire collective ; comment
pouvons-nous prétendre faire usage de notre libre arbitre lorsque nous
décidons? Ajoutons-y des puissances plus obscures, qui, sous des noms divers,
« hasard », « fatalité », « volonté divine », [mèmes], sont
susceptibles d'agir à notre insu sur le cours de notre destin! Que reste-t-il,
au final, de cette aptitude à décider de notre propre chef?
Sartre, ici, protesterait. Et il aurait bien raison :il importe en effet que notre
libre arbitre ne soit pas un leurre si nous ne voulons pas sombrer dans
l'irresponsabilité, la superstition et l'animalité. Mais quelle est la consistance de cette précieuse
faculté? Existe-t-il en nous un arbitre pour garder raison dans l'affrontement
des forces en présence en nous et hors de nous? Les plus grands noms de la
tradition chrétienne le contestent : Paul, Augustin,
Luther nient le libre arbitre, tant leurs efforts pour résister à leurs
pulsions, sexuelles en particulier, se sont révélés vains sans le secours de la
« grâce » divine. Quant à la tradition grecque, elle véhicule par le
biais de ses poètes la conviction que l'homme ne peut rien contre le destin que
les dieux et les moires lui réservent.
On ne se hâtera donc pas de trancher la
question : il conviendrait au préalable de se mesurer à ces anciennes
croyances. Philosopher n'est pas autre chose. Même si, ce faisant, nous sommes
« décidés » par des pulsions animales ou par la pression de la
transcendance, prenons, du moins, cette décision!
« Eppur
si muove! » aurait dit Galilée à la sortie de son premier
procès : « Et pourtant elle tourne! »
Il parlait de la Terre, et de son mouvement – de ses mouvements – dans
l'espace. Sur la pressante
demande de la curie romaine, il venait d'abjurer la doctrine héliocentrique
selon laquelle la Terre, loin d'être le centre du monde, n'est qu'une planète
comme les autres, en rotation diurne autour de son axe et annuelle autour du
Soleil.
Galilée niait l'évidence. L'évidence,
c'est que la Terre ne tourne pas. Passons sur les références bibliques, dont
l'Inquisition fit un implacable usage (étant révélées par Dieu Lui-même,
comment auraient-elles pu nous tromper?). Reste l'incontestable expérience, à
la portée du commun des mortels : nous ne voyons pas la Terre bouger. Dans le sillage de Copernic, il
fallait donc à Galilée s'opposer non seulement à la parole divine, mais,
encore… à l'évidence. Il
lui fallait s'opposer au témoignage direct des sens, en particulier du sens
favori des humains, la vision. Il lui fallait nier ce que tout le monde voit, à
savoir que le Soleil se meut, comme les autres astres, et que la Terre est
immobile.
Or l'affaire n'est pas si simple! S'il
faut nier parfois l'évidence pour sortir de l'ignorance, ce droit (qui peut
être un devoir) est-il absolu? Faut-il toujours nier l'évidence? Si je dois me
méfier de la tradition, dois-je nier que 2 et 2 font 4? Si je dois rejeter le
témoignage de la vision, puis-je nier que je travaille en ce moment devant une
fenêtre donnant sur une cour? Dans le premier cas, il me deviendrait impossible
de m'accorder avec mes semblables sur le moindre calcul ; dans le second,
je n'aurai pas longtemps le plaisir de leur compagnie si, habitant au sixième
étage, la fantaisie me prend de déclarer que ma fenêtre est une porte…
Aussi bien, quand, cessant
toute opération et tout mouvement, je voudrais douter de tout, je ne
parviendrais pas à douter du fait que je doute. Il y a là une évidence
proprement indubitable. Je ne peux douter que je doute, du moins au moment même
où je doute. Descartes, depuis longtemps, nous invite
à cette expérience dans ses Méditations
métaphysiques : c'est
la découverte du cogito. Ce
qui redonne à l'évidence son sens le plus simple et le plus fort : est évident
ce qui ne peut être nié.
En vérité, dans l'expérience de l'illusion
même, il y a quelque chose comme cela. Lorsque je vois le Soleil se coucher,
j'ai beau savoir que c'est la rotation de la Terre qui me donne cette
impression, je ne peux m'empêcher de le voir se coucher. Tout le monde est logé
à cette enseigne : Descartes et
Galilée eux-mêmes ne voyaient pas de leurs yeux ce qu'ils savaient, à savoir
que c'est la Terre qui tourne.
Autant dire que nous ne sommes pas au bout
de nos peines. Certes, il faut savoir nier l'évidence pour parvenir à la
vérité, mais on ne peut ériger cette maxime en une exigence absolue. À
l'expérience, cela se révèle impossible : je ne peux nier que je vois ce
que je vois. En bonne logique, d'ailleurs, ce serait une contradiction dans les
termes : je ne peux nier ce qui ne peut être nié. Et, de surcroît – si
l'on s'y arrête encore un instant –, cela autoriserait tout imbécile de
mauvaise foi à contester mordicus que la Terre se meut.
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
Prenons un exemple! Celui de mon tout
premier client. Nous l'a
Un malade! dira-t-on peut-être. Il est
vrai qu'on peut se trouver tenté de voir dans son insatisfaction quelque chose
de pathologique. D'autant qu'il comparait la vie à une salle d'attente… – salle
d'attente de la mort – et qu'il venait me demander justement si je pouvais lui
dire au nom de quoi le retenir de pousser la porte. Néanmoins, il ne faut pas
se hâter d'établir un tel diagnostic. Car, dans ce cas, on doit considérer
« malades » des gens comme Pascal, qui avait
la même conception de l'existence, ou Schopenhauer,
le redoutable pessimiste du XIXe siècle… Le cas de Pascal se
discute, puisqu'il était réellement malade et mourut, semble-t-il, dans
d'atroces souffrances, après une si longue attente qu'on peut comprendre
pourquoi ses Pensées
étaient si hostiles à la vie. Mais Schopenhauer? Il était plein de vigueur,
débordait d'énergie, ce qui ne l'empêcha pas, dès l'âge de vingt ans, de
déclarer la guerre à la volonté de vivre qui l'habitait, dans une œuvre
étonnante. Le Monde comme volonté et comme représentation, qu'il ne
cessa de compléter quarante ans durant, avant de mourir pour de bon. Était-ce
un malade? Faut-il mettre sur le compte de cette maladie les quatre livres qui
constituent le cœur de l'ouvrage, à commencer par ses remarquables dévelo
Si l'on a
Certes, le psychologue, voire
le psychiatre peuvent trouver leur compte à l'idée que quelques-uns parmi les
plus grands des philosophes étaient des malades… Mais qui, parmi les
philosophes de métier, acceptera de payer ce prix? Déclarer Phil
« malade », c'est déclarer comme tels Pascal, Schopenhauer,
Camus, Cioran… Pis, c'est déclarer
malade la philosophie tout entière, puisqu'elle commence, d'après la tradition
universitaire la plus notoire, avec Socrate.
Et si elle débute
bien avec lui, c'est par une invitation à mourir. « Celui qui est sage
n'a rien de mieux à faire qu'à me suivre », lance-t-il au moment de mourir. Comment les philosophes
de métier pourraient-ils considérer que le malaise de Phil n'est qu'un symptôme
pathologique? Phil n'a pas lu le Phédon; il n'emploie pas exactement les
mêmes termes que le fondateur de la philosophie occidentale. Mais n'est-il pas
au moins aussi philosophe? Son malaise n'est-il pas un mal être authentique,
qui remet en question de manière très pertinente l'évidence qui nous autorise
tous à considérer l'existence comme une bonne chose, et qui permet en
particulier aux philosophes de métier de justifier leur salaire? Socrate
considère le corps comme une prison et se réjouit d'y écha
On m'accordera que, si les consultations
philosophiques n'étaient dans le meilleur des cas qu'une discussion à la bonne
franquette, et dans le pire une forme voilée de prostitution, l'affaire était
plutôt mal engagée. Phil – mon premier client – venait me demander si je voyais
une objection à sa disparition. En vérité, je n'en avais pas – du moins à
brûle-pourpoint –, mais il n'était pas si simple de savoir si ça lui faisait
vraiment plaisir. Le premier entretien permit d'établir que Phil avait déjà
retourné la question dans tous les sens. Il avait des scrupules : il
savait qu'en disparaissant il pénaliserait lourdement ses enfants et son
épouse. Mais il ne voyait aucune « raison » d'un autre ordre
susceptible de le retenir. Il avait fait assez d'expériences pour ne plus
s'attacher aux biens de ce monde, il avait connu assez de plaisirs pour en être
las et n'avait plus aucune envie de jouer la comédie de leur répétition ;
sans espoir aucun de les voir se renouveler, il sombrait dans l'ennui et
s'estimait en droit d'en finir. Si quelque chose de nouveau pouvait lui arriver
dans la vie, n'était-ce pas de savoir ce qu'il y avait après – ce qu'il
désignait par « derrière la porte »? Sans avoir aucunement l'envie
d'abonder dans son sens, j'aurais eu mauvaise grâce à le contredire – du moins dès l'abord –, étant donné qu'il
manifestait devant moi la curiosité dont Socrate avait fait preuve en son temps
pour l'au-delà. Au moment de mourir. Socrate, notre maître à tous – nous qui
faisons profession de philosophes –, avait tenté de convaincre ses compagnons
que rien ne pouvait valoir l'instant où il allait franchir cette porte et que,
loin de pleurer sa mort, ils feraient mieux d'envier son sort. N'avait-il pas
toute sa vie cherché à atteindre la vérité? Et son envelo
Accusé de ne pas croire aux dieux de la
cité et de corrompre la jeunesse d'Athènes, Socrate était passé en jugement,
avait été condamné et incarcéré ; ses amis avaient alors organisé sa
fuite, mais il avait refusé. Bien entendu, ce refus pouvait être motivé par le
désir de montrer à ses concitoyens que, loin de mépriser sa patrie et ses lois,
il préférait aller jusqu'au sacrifice de sa vie plutôt que de leur désobéir,
ainsi qu'il l'explique dans le Criton ; mais, dans le Phédon, Platon
avance une autre explication, en montrant à quel point Socrate se réjouit de mourir.
Il ne s'agit aucunement d'une résignation, comme lorsqu'on se fait une raison,
mais d'un bonheur réel, voire d'une impatience à approcher du moment où tout
deviendra clair… Il
me parut donc légitime de faire savoir à Phil que sa position me paraissait
très proche de celle de Socrate, telle que Platon la rapporte dans le Phédon, et de le prier de lire ce texte,
pour vérifier si tel était bien le cas : était-il aussi assoiffé de vérité
que Socrate? Était-il lui aussi convaincu que le corps était un obstacle sur la
voie qui mène à la satisfaction de ce désir? La « salle d'attente »
dont il parlait devait-elle être qualifiée, comme le suggérait Socrate, de
« prison », dont il était bon de s'écha
Phil n'était pas convaincu. À l'instar de Simmias,
l'un des protagonistes du dialogue, il ne voyait pas en quoi la nature subtile
de l'âme comparée au corps pût impliquer son éternité. À supposer que l'âme
soit distincte du corps, d'où tenons-nous que leur différence ne soit pas la même,
par exemple, que celle de l'harmonie et de la lyre, ou celle de la mélodie et
de la flûte? Or que se passe-t-il lorsque la lyre se casse? Eh bien, l'harmonie
cesse! Lorsque la flûte est brisée, la mélodie s'interrompt. Si l'âme peut être
considérée comme l'harmonie du corps, il est évident que l'âme périt avec le
corps. Elle périt même avant le corps, car le corps met plus de temps à se
décomposer que l'harmonie à disparaître… Phil trouvait ainsi dans le texte
lui-même des arguments pour contredire Socrate. Il est vrai que les arguments
de Cébès et de Simmias font long feu, dans le Phédon, face à l'implacable rhétorique de
Socrate, qui s'applique bien vite à montrer que l'âme ne peut être assimilée ni
à un souffle ni à une harmonie. Mais cela suffit à Phil pour dévelo
Autant dire que d'emblée, grâce à Phil,
mon ambition de pratiquer la philosophie en ville se justifiait pleinement.
Sans perdre un instant leur dimension dramatique, puisque Phil pouvait
disparaître d'un jour à l'autre, nos entretiens avaient pris bonne tournure.
D'une part, ils se déployaient sur la base d'une véritable confrontation avec
l'un des textes les plus forts de la tradition philosophique, d'autre part, ils
donnaient à Phil le moyen de se rendre compte de quelque chose
d'inattendu : même s'il continuait de trouver mauvaises ses raisons de vivre, du
moins devait-il admettre qu'il n'avait pas, lui, de bonne raison de
disparaître! Socrate en avait
une : permettre à son âme d'atteindre la Vérité en se débarrassant de son
corps. S'il rejetait la perspective ouverte par Socrate, s'il n'éprouvait aucun
plaisir à l'évocation de l'au-delà, Phil devait reconnaître que sa curiosité à
« pousser la porte » n'était pas si grande. Il ne pouvait se convaincre
de l'idée d'une vie après la mort et devait donc considérer que dans sa
« salle d'attente » on attendait pour rien. Derrière la porte, il
était sûr qu'il n'y avait rien, et il ne pouvait donc jubiler à l'idée de
l'ouvrir pour « en avoir enfin le cœur net ». Restait à savoir si sa
lassitude pouvait suffire à justifier un acte aussi inutile, ou encore si la
banalité de son existence quotidienne, la pauvreté de ses rapports humains
étaient inévitables et si, en fin de compte, cela pouvait servir de critère
pour juger la condition humaine.
* * *
Généralement, on ne rencontre les
questions philosophiques qu'à l'occasion de la préparation du bac, lors du
passage en classe terminale : on fait le tour de quelques concepts, de
quelques textes, de quelques doctrines, on apprend quelques citations par cœur,
on rédige quelques dissertations, puis l'on affronte l'examen. Or les
« questions de philo » ne sont pas tout à fait comme les
autres : ce que nous faisons sur Terre, d'où nous venons, où nous allons,
s'il y a une autre vie, si l'âme meurt ou survit au corps, si l'Univers a eu un
début ou aura une fin, si l'histoire des hommes a un sens, si l'espèce humaine
doit dominer les autres, si la justice peut régner entre les hommes, si le mal
peut être aboli, s'il faut s'incliner devant la force, si l'argent doit
gouverner le monde, s'il vaut mieux être victime que bourreau, s'il vaut mieux
être raisonnable que fou – ces questions ne sont pas comme les
autres, car, d'une part, contrairement aux autres questions de cours, elles
mettent en jeu la pertinence de nos convictions, le sens de nos actes, la
justesse de nos rapports aux autres, c'est-à-dire notre existence tout entière,
d'autre part, leurs réponses, contrairement à celles des autres disciplines, ne
sont pas susceptibles d'un consensus tant elles sortent du ressort de
l'expérience, c'est-à-dire de l'observable et du vérifiable.
En vérité, la plupart d'entre
elles nous hantent dès notre plus tendre enfance, et l'on trouve un malin
plaisir à les poser aux parents, bien vite désemparés. Si la religion ne prend
pas le relais pour apaiser avec de belles histoires notre soif métaphysique de
sens, nous finissons par les refouler. L'année du bac, pourtant, les réactive.
Mais le traitement qu'elles subissent alors est le plus souvent
frustrant : quand le « prof de philo » est bon, l'année passe
beaucoup trop vite ; quand le prof est mauvais, la philo devient une telle
punition qu'on envie ceux qui en sont dispensés. Puis on entre dans sa vie
d'adulte, et le brouillard s'épaissit. Les années passent. On oublie… Jusqu'au
jour où il faut répondre aux enfants, qui posent de gênantes questions…
Une mort, un accident, une
rupture, la perte d'un emploi, l'actualité, ses horreurs et ses scandales, les
menaces qui pèsent sur la planète : bien des coups durs personnels et
beaucoup de folies collectives font resurgir peu à peu ces interrogations
occultées par le cours de la vie quotidienne. Sans l'avouer, on lit pour les
retrouver. Souvent, on va voir un psy, parfois on consulte un voyant, ou l'on
se trouve un gourou. Sans le savoir, on cherche un philosophe. Si l'on
s'interroge sur ce qui arrive, c'est que le sens donné jusque-là n'est plus bon
ou devient suspect. Un concept, une doctrine peut-être sont en question :
encore faut-il les déceler et les soumettre à l'examen qui s'impose.
J'admets qu'on ne voit pas clairement, a
priori, comment la philosophie peut s'exercer à titre professionnel en dehors
du cadre habituel de l'enseignement. Je conçois même qu'on craigne que cette
pratique ne s'apparente à celle des sophistes de l'Antiquité. Et je suppose que
l'exemple de Phil, à lui seul, ne suffira pas à venir à bout de toutes les
réticences que l'idée de consultations philosophiques peut rencontrer, pour ne
rien dire des critiques mesquines qu'elle provoque. Il ne me paraît donc pas
inutile de faire état d'autres exemples pour montrer comment les choses se
passent. J'en prendrai encore deux, qui attestent qu'une consultation n'est pas
une simple causerie dans laquelle on s'entretient courtoisement de sujets et
d'autres, où l'on se met au service de son client pour le conforter dans ses
options. Cher lecteur, si tu as encore quelque soupçon sur ce point, prends le
temps de lire ce qui suit.
[…]
[…]
Ainsi commença une longue série de séances
où Gabrielle se mit à remonter à la source. Son enfance, les rapports de ses
parents, sa place dans la famille, ses blocages, ses émois, ses détresses. De
fil en aiguille, nous retrouvâmes ses premières lectures, ses premiers
livres ; cela n'allait pas sans mal ni sans douleur ; bien des
souvenirs furent remis au jour, bien des blessures rouvertes – comme toute
cette période où elle s'était juré de ne plus retourner à l'école et tint bon,
de fait, pendant près d'un an! La maladie de son père, et les soins qu'elle lui
prodiguait, comme si elle avait été la maîtresse de maison, puis sa mort. La
tension du conflit chronique avec sa mère, son combat contre la médiocrité de
la petite-bourgeoisie provinciale, pour laquelle elle
avait tant de mépris. Des « textes », nous glissions souvent aux
événements, au contexte, et le cours de la reconstitution fut souvent noyé par
la crue de l'émotion. Un jour, pourtant, elle revint de Haute-Saône, triomphante, avec toute une
cargaison de livres pour enfants, dont le plus important était, sans conteste. Le
Bal des douze princesses. Plaisir indicible! Privilège grandiose que de
pouvoir ouvrir les pages d'un livre qu'on a tenu dans ses mains quarante ans
plus tôt! Une autre fois, j'eus droit à ses propres textes : ceux qu'elle
avait rédigés lors de ses études bisontines. Et nous parvînmes en quelques mois
à établir, peu à peu, toute sa généalogie intellectuelle.
[…]
Elle [Jacqueline] avait, bien entendu,
suivi une solide thérapie, qui lui avait permis de trouver enfin une oreille
attentive et des ouvertures inespérées vers son passé, grâce à quoi elle avait
pu déceler la source de son handicap. Mais ce qui lui manquait ne pouvait lui
être donné par la même voie, et elle misait sur la philosophie – et sur ma
patience – pour le combler. C'était correct. Je sentais bien que nombre de
pièces, dans ses confidences, manquaient au puzzle. Pourtant, n'étant pas
thérapeute, je n'avais nulle envie de m'acharner à les retrouver, sous peine de
substituer à ma tâche un travail qui n'était pas le mien et de rendre caduque,
par là même, l'idée fondatrice de mon Cabinet : permettre à mes clients de
renouer avec la réflexion philosophique, dont l'interruption, ou l'absence,
peut être, selon moi, une calamité. L'intellect a sa propre logique, qui n'est
pas réductible aux aléas des instances sur lesquelles les diverses écoles
psychothérapeutiques travaillent. Avec lui, il y a tout de suite de l'universel
dans l'air. Il a soif du Tout. Cette soif doit être étanchée. Mieux vaut tard
que jamais. Chez Jacqueline, cette soif d'universel me paraissait avoir été
très forte: mais elle n'avait pu obtenir satisfaction, et cette frustration me
semblait avoir eu des conséquences particulièrement graves; aussi devait-elle
être distinguée des traumatismes directement liés à ses rapports familiaux.
[…]
Le problème, c'est
l'incohérence du texte même de la Genèse. Tant bien que mal, Jacqueline finit
par retrouver la logique de la doctrine qu'on avait tenté de faire passer de
force dans son esprit d'enfant. Elle était donc en mesure d'aller au texte pour
vérifier la légitimité de la référence en usage dans le christianisme. Quelle
ne fut pas alors sa surprise! Il était bien question dans la Genèse de la
Création du Ciel et de la Terre par Dieu, puis du péché originel, mais les deux
récits n'étaient pas compatibles. Elle n'en crut pas ses yeux. Et, pourtant,
c'était écrit… On passe très vite, en effet, sur un véritable hiatus dans le
texte, entre un premier écrit où Dieu crée le monde en six jours, et un second
récit, où Adam, sur l'invitation d'Ève, elle-même séduite par le serpent,
commet l'irréparable. Dans le premier récit. Dieu sépare les eaux supérieures
d'avec les inférieures, fait émerger les continents à la surface de la Terre,
crée les luminaires pour l'éclairer (le Soleil, la Lune ainsi que les étoiles),
fait proliférer les espèces végétales et animales, dont l'homme. Il est content
de Lui et s'arrête, pour se reposer, le septième jour. Étrangement, le texte se
poursuit alors par un second récit reprenant l'histoire de la Création. Dans ce
second récit, la Création n'a pas lieu dans le même ordre. Cette fois
l'homme, Adam, apparaît immédiatement, avant toute végétation, avant toute
autre espèce, alors que, dans le récit en six jours, il ne survenait qu'en
dernier. C'est d'autant plus étrange qu'il faut attendre que toutes les autres
espèces soient créées pour qu'apparaisse la femme, alors que dans le premier récit
elle est créée en même temps que l'homme. Et, cette fois, cela tourne mal.
Certes, en un sens, les chrétiens ont
raison de se servir de la Genèse pour donner du poids à l'idée du péché
originel. L'histoire s'y trouve bel et bien. On voit la femme se laisser tenter
par le serpent et l'homme manger du fruit défendu. Le problème, c'est qu'elle
est incompatible avec celle de la Création - du moins de la Création en six
jours, à laquelle ils l'associent. Ce n'est pas dans cette Création-là que les
choses tournent mal : dans celle-là, tout se passe très bien. Et pour cause, il
n'y a aucun interdit. Comment pourrait-il y avoir désobéissance? Dieu
est très content de Lui et
de ses créatures, en
particulier de celle par laquelle Il a terminé : de l'homme, à savoir de
l'homme et de la femme, qu'il a créés en même temps et à Son image : Il
est si content d'eux qu'il leur accorde de régner sur tout ce monde, et Il leur
donne la jouissance de tous les arbres – sans exception. L'ambiance est tout
autre dans le second récit : pour commencer, Dieu pétrit l'homme ;
puis Il lui plante un jardin en Éden, mais l'homme est censé le surveiller pour
Lui. C'est déjà plus bizarre! Et surtout Il lui prescrit de ne pas manger du
fruit de l'Arbre de la connaissance (on disait autrefois de la connaissance
du bien et du mal, on dit maintenant de la connaissance du bonheur et du
malheur ). Voyant que
l'homme s'ennuie. Il crée les animaux (ce qui n'est pas du tout la même chose
que dans le premier récit, où Dieu crée les animaux pour Son propre plaisir et
parachève ce plaisir avec l'homme). Et, comme Adam n'y trouve pas son compte,
Il l'endort et tire une compagne de sa côte. Il est plein d'attention, ce Dieu,
mais on Le sent fébrile, inquiet. D'ailleurs, l'irréparable ne tarde pas. Il soupçonne
Adam, le poursuit dans le jardin et le somme de s'expliquer. C'en est fait!
Pour que l'homme ne devienne pas l'égal des dieux (étonnant pluriel) Il le chasse du jardin d'Éden, qu'il fait garder
par les chérubins.
En prenant son temps, Jacqueline dut reconnaître la divergence entre les deux récits. Elle commença par se frotter les yeux, « tellement c'est énorme : Comment a-t-on pu passer à travers ? Pourquoi nous cache-t-on cela depuis tant de temps? ». Puis elle chercha à concilier les deux moments du texte : ne peut-on supposer que le second récit entre dans le détail par rapport au premier en se focalisant sur l'aventure humaine? Mais rien n'y faisait : opposition des deux chronologies, formulation d'un interdit dans le second récit seulement… Pas si facile d'arrondir ainsi les angles! Et surtou