Extrait de « Essais » (Exemplaire de Bordeaux)
04
Ch. 3 - Nos sentiments s'emportent au-delà de nous
NOTE SUR LA COULEUR DU TEXTE :
NOIR = Texte de 1580
BLEU = Additions 1580-88
ROUGE = Additions manuscrites de l'Exemplaire de Bordeaux
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0000b]
C'EST icy un livre de
bonne foy, lecteur. Il t'advertit dés l'entrée, que je ne m'y suis proposé
aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ay eu nulle consideration de ton
service, ny de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je
l'ay voué à la commodité particuliere de mes parens et amis : à ce que m'ayant
perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouver aucuns traits
de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entiere
et plus vifve, la connoissance qu'ils ont eu de moy. Si c'eust esté pour
rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me presanterois en une
marche estudiée. Je veus qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et
ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moy que je peins. Mes defauts
s'y liront au vif, et ma forme naïfve, autant que la reverence publique me l'a
permis. Que si j'eusse esté entre ces nations qu'on dict vivre encore sous la
douce liberté des premieres loix de nature, je t'asseure que je m'y fusse
tres-volontiers peint tout entier, et tout nud. Ainsi, lecteur, je suis
moy-mesmes la matiere de mon livre: ce n'est pas raison que tu employes ton
loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq, de Montaigne, ce
premier de Mars mille cinq cens quattre vingts.
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0002]
[...] Certes, c'est un subject merveilleusement vain, divers, et
ondoyant, que l'homme. Il est malaisé d'y fonder jugement constant et uniforme.
Voyla
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0002v]
fresches blessures sur sa personne : Tu ne mourras pas comme tu as
voulu,
Je suis des plus exempts de
cette passion,
et ne l'ayme ny l'estime, quoy que le monde ayt prins,
comme à prix faict, de l'honorer de faveur particuliere. ils en habillent la
sagesse, la vertu, la conscience: sot et monstrueux ornement. Les
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0003]
seconde esperance, et ayant soustenu ces deux charges d'une constance
exemplaire, comme quelques jours apres un de ses gens vint à mourir, il se
laissa emporter à ce dernier accident, et, quittant sa resolution, s'abandonna
au dueil et aux
regrets, en maniere qu'aucuns en prindrent argument, qu'il n'avoit esté touché
au vif que de cette derniere secousse. Mais à la vérité ce fut, qu'estant
d'ailleurs plein et comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les
barrieres de la patience. Il s'en pourroit (di-je) autant juger de nostre
histoire, n'estoit qu'elle adjouste que
pour exprimer cette morne, muette et sourde
stupidité qui nous transit, lors que les accidens nous accablent surpassans
nostre portée. De vray, l'effort d'un desplaisir, pour estre extreme, doit
estonner toute l'ame, et lui empescher la liberté de ses actions : comme il nous
advient à la chaude alarme d'une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis,
transis, et comme perclus de tous mouvemens, de façon que l'ame se relaschant
apres
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0003v]
aux larmes et aux plaintes, semble se desprendre, se demesler et se
mettre plus au large, et à son aise,
Et via vix tandem voci laxata dolore est.
(
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0004]
[...] Nous
ne sommes jamais chez nous, nous sommes tousjours au delà. La crainte, le desir,
l'esperance nous eslancent vers l'advenir, et nous desrobent le sentiment et la
consideration de ce qui est, pour amuser à ce qui sera, voire quand nous ne
serons plus.
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0004v]
apporte des commoditez singulieres aux nations où elle est observée,
et desirable à tous bons princes
qui ont à se plaindre de ce qu'on traitte la
memoire des meschants comme la leur. Nous devons la subjection et l'obeissance
egalement à tous Rois, car elle regarde leur office : mais l'estimation, non
plus que l'affection, nous ne la devons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre
politique de les souffrir patiemment indignes, de celer leurs vices, d'aider de
nostre recommandation leurs actions indifferentes pendant que leur auctorité a
besoin de nostre appuy. Mais nostre commerce finy, ce n'est pas raison de
refuser à la Justice et à nostre liberté l'expression de noz vrays ressentiments
[...]
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0010]
[...] Dernierement que je me retiray chez moy, deliberé autant que je
pourroy, ne me mesler d'autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu
qui me reste de vie : il me sembloit ne pouvoir faire plus grande faveur à mon
esprit, que de le laisser en pleine oysiveté, s'entretenir soy mesmes, et s'arrester
et rasseoir en soy : ce que j'esperois qu'il peut meshuy faire plus aisément,
devenu avec le temps plus poisant, et plus meur. Mais je trouve, que au rebours,
faisant le cheval eschappé, il se donne cent fois plus d'affaire à soy mesmes,
qu'il n'en prenoit pour autruy ; et m'enfante tant de chimeres et monstres
fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en
contempler à mon aise l'ineptie et l'estrangeté, j'ay commancé de les mettre en
rolle, esperant avec le temps luy en faire honte à luy mesmes.
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0013]
[...] Il semble que ce soit plus le propre de l'esprit, d'avoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du jugement de l'avoir lente et
posée. Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et
celuy aussi à qui le loisir ne donne advantage de mieux dire, ils sont en pareil
degré d'estrangeté. On recite de
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0013v]
et disposition. Le hasard y a plus de droict que moy. L'occasion, la
compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n'y
trouve lors que je le sonde et employe à part moy. [...]
Ceci m'advient aussi : que
je ne me trouve pas où je me cherche; et me trouve plus par rencontre que par
l'inquisition de mon jugement.
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0016]
Les hommes (dit une
sentence Grecque ancienne) sont tourmentez par les opinions qu'ils ont des
choses, non par les choses mesmes. Il y auroit un grand poinct gaigné pour le
soulagement de nostre miserable condition humaine, qui pourroit establir cette
proposition vraye tout par tout. Car si les maux n'ont entrée en nous que par
nostre jugement, il semble qu'il soit en nostre pouvoir de les mespriser ou
contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy, pourquoy n'en
chevirons nous, ou ne les accommoderons nous à nostre advantage? Si ce que nous
appellons mal et tourment n'est ny mal ny tourment de soy, ains seulement que
nostre fantasie luy donne cette qualité, il est en nous de la changer. Et en
ayant le choix, si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols
de nous bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux, et de donner aux
maladies, à l'indigence et au mespris un aigre et mauvais goust, si nous le leur
pouvons donner bon, et si la fortune fournissant simplement de matiere c'est à
nous de luy donner la forme. Or que ce que nous appellons mal ne le soit pas de
soy, ou au moins, tel qu'il soit, qu'il depende de nous de luy donner autre
saveur, et autre visage, car tout revient à un, voyons s'il se peut maintenir.
[...]
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0016v]
Nous tenons la mort, la pauvreté et la douleur pour nos principales
parties. Or cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus
horrible, qui ne sçait que d'autres la nomment l'unique port des tourmens de
ceste vie? le souverain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune
et prompte recepte à tous maux? Et comme les uns l'attendent tremblans et
effrayez, d'autres la supportent plus aysement que la vie.
[...]
Combien voit-on de personnes populaires,
conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslée de honte et quelque
fois de griefs tourmens, y apporter une telle asseurance, qui par opiniatreté,
qui par simplesse naturelle, qu'on n'y apperçoit rien de changé de leur estat
ordinaire : establissans leurs affaires domestiques, se recommandans à leurs
amis, chantans, preschans et entretenans le peuple : voire y meslans
quelque-fois des mots pour rire, et beuvans à leurs cognoissans, aussi
bien que
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0029]
[...] Combien a la mort de façons de
surprise?
Je laisse à part les fiebvres et les
pleuresies. Qui eut jamais pensé qu'un
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0029v]
huis ; et
Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,
Quam sapere et ringi.
Mais c'est folie d'y penser arriver par
là. Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouvelles.
Tout cela est beau. Mais aussi quand elle arrive, ou à eux, ou à leurs femmes,
enfans et amis, les surprenant en dessoude et à
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0030]
decouvert, quels tourmens, quels cris, quelle rage, et quel desespoir
les accable? Vites-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut
prouvoir de meilleur'heure : et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit
loger en la teste d'un homme d'entendement, ce que je trouve entierement
impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c'estoit ennemy qui se peut
éviter, je conseillerois d'emprunter les armes de la couardise. Mais puis qu'il
ne se peut, puis
qu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honneste homme,
[...]
aprenons à le
soutenir de pied ferme, et à le combattre. Et pour commencer à luy oster son
plus grand advantage contre nous, prenons voye toute contraire à la commune.
Ostons luy l'estrangeté, pratiquons le, accoustumons le. N'ayons rien si souvent
en la teste que la mort. A tous instants representons la à nostre imagination et
en tous visages. Au broncher d'un cheval, à la cheute d'une tuille, à la moindre
piqueure d'espleingue, remachons soudain : Et bien, quand ce seroit la mort
mesme? et là dessus, roidissons nous et efforçons nous. Parmy les festes et la
joye, ayons toujours ce refrein de la souvenance de nostre condition, et ne nous
laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne nous repasse en la
mémoire, en combien de sortes cette nostre allegresse est en bute à la mort, et
de combien de prinses elle la menasse. Ainsi faisoyent les
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0030v]
Grata superveniet, quae non sperabitur hora.
Il est incertain où la mort nous
attende, attendons la par tout. La premeditation de la mort est premeditation de
la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Le sçavoir mourir nous
afranchit de toute subjection et contrainte.
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0037]
[...] Demades
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0037v]
jeunesse ; le laboureur, à la cherté des bleds ; l'architecte, à la
ruine des maisons ; les officiers de la justice, aux procez et querelles des
hommes ; l'honneur mesme et pratique des ministres de la religion se tire de
nostre mort et de nos vices. Nul medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis
mesmes, dit l'ancien
Continuo hoc mors est illius, quod fuit ante.
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0037v]
[...] Celuy me semble avoir tres-bien conceu
la force de la coustume, qui premier forgea ce conte, qu'une femme de village,
ayant apris de caresser et porter entre ses bras un veau des l'heure de sa
naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna cela par l'accoustumance,
que tout
grand beuf qu'il estoit, elle le portoit encore. Car c'est à la verité une
violente et traistresse maistresse d'escole, que la coustume. Elle establit en
nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité : mais par ce doux et
humble commencement, l'ayant rassis et planté avec l'ayde du temps, elle nous
descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'avons
plus la liberté de hausser seulement les yeux. [...]
J'en croy l'antre de
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0038]
nourrir de poison ; et la fille qu'
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0040]
[...] De vray, parce que nous les humons avec le
laict de nostre naissance, et que le visage du monde se presente en cet estat à
nostre premiere veue, il semble que nous soyons nais à la condition de suyvre ce
train. Et les communes imaginations, que nous trouvons en
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0040v]
credit autour de
nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il semble que ce
soyent les generalles et naturelles.
Par où il advient que ce qui est hors
des gonds de coustume, on le croid hors des gonds de raison : Dieu sçait combien
desraisonnablement, le plus souvent. [...]
Darius demandoit à quelques
Principio, quod non minuant mirarier omnes
Paulatim.
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0041v]
[...] Ces
considerations ne destournent pourtant pas un homme d'entendement de suivre le
stille commun ; ains, au rebours, il me semble que toutes façons escartées et
particulieres partent plustost de folie ou d'affectation ambitieuse, que de
vraye raison ; et que le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la
tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais, quant au
dehors, qu'il doit suivre entierement les façons et formes receues. La societé
publique n'a que faire de nos pensées ; mais le demeurant, comme nos actions,
nostre travail, nos fortunes et nostre vie propre, il la faut préter et
abandonner à son service et aux opinions communes, comme ce bon et grand
(Le bien est d'obéir aux lois de sa patrie.)[11]
En voicy d'un'autre cuvée. Il y a grand doute, s'il se peut trouver si
evident profit au changement d'une loy receue, telle qu'elle soit, qu'il y a de
mal à la remuer : d'autant qu'une police, c'est comme un bastiment de diverses
pieces jointes ensemble, d'une telle liaison, qu'il est impossible d'en
esbranler une, que tout le corps ne s'en sente.
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0055]
[...] Madame, c'est un grand ornement que la science, et un
util de merveilleux service, notamment aux personnes élevées en tel degré de
fortune, comme vous estes. A la verité, elle n'a point son vray usage en mains
viles et basses. Elle est bien plus fiere de préter ses moyens à conduire une
guerre, à commander un peuple, à pratiquer l'amitié d'un prince ou d'une nation
estrangiere, qu'à dresser un argument dialectique, ou à plaider un appel, ou
ordonner une masse de pillules. Ainsi,
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0055v]
pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et
faveur des
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0056]
franches allures. Nostre vigueur et liberté est esteinte.
Je vy privéement à
(Et comme à savoir, je me plais à douter.)[14]
Car s'il embrasse les opinions de
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0056v]
son disciple ce qu'il luy semble de la
Rethorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de
Je voudrais que le
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0057]
qui en veut faire un homme de bien, sans doubte il ne le faut
espargner en cette jeunesse, et souvent choquer les regles de la medecine :
Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame ; il luy
faut aussi roidir les muscles. Elle est trop pressée, si elle n'est secondée, et
a trop à faire de seule fournir à deux offices. Je sçay combien ahanne la mienne
en compagnie d'un corps si tendre, si sensible, qui se laisse si fort aller sur
elle. Et apperçoy souvent en ma leçon, qu'en leurs escris mes maistres font
valoir, pour magnanimité et force de courage, des exemples qui tiennent
volontiers plus de l'espessissure de la peau et durté des os. J'ay veu des
hommes, des femmes et des enfans ainsi nays, qu'une bastonade leur est moins
qu'à moy une chiquenaude : qui ne remuent ny langue ny sourcil aux coups qu'on
leur donne. Quand les Athletes contrefont les philosophes en patience, c'est
plus tost vigueur de nerfs que de coeur.
Or l'accoustumance à porter le travail est accoustumance à porter la doleur :
Il le faut rompre à
la peine et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine et aspreté de la
desloueure, de la colique, du cautere, et de la geaule, et de la torture. Car de
ces dernieres icy encore peut-il estre en prinse, qui regardent les bons selon
le temps, comme les meschants. Nous en sommes à l'espreuve. Quiconque combat les
loix, menace les plus gens de bien d'escourgées et de la corde.
[...] En cette eschole du commerce des hommes,
j'ay souvent remarqué ce vice, qu'au lieu de prendre connoissance d'autruy, nous
ne travaillons qu'à la donner de nous, et sommes plus en peine d'emploiter
nostre marchandise que d'en acquerir de nouvelle. Le silence et la modestie sont
qualitez tres-commodes à la conversation. On dressera cet enfant à estre
espargnant et mesnagier de sa suffisance, quand il l'ara acquise ; à ne se
formalizer point des sottises et fables qui se diront en sa presence, car c'est
une incivile importunité de choquer tout ce qui n'est pas de nostre appetit.
Qu'il se contente de se corriger soy mesme, et ne semble
pas reprocher à autruy tout ce qu'il refuse à faire, ny contraster aux meurs
publiques.
Fuie ces images regenteuses (du monde) et
inciviles, et cette puerile ambition de vouloir (par raison) paroistre plus fin
pour estre autre ;
(et comme si ce fût marchandise malaisée que critique et innovation, vouloir
tirer de là, nom de quelque péculière valeur.)
Comme il n'affiert qu'aux grands poetes d'user des licences de l'art, aussi
n'est-il supportable qu'aux grandes ames et illustres de se privilegier au
dessus de la coustume.
(S'il a pu arriver à Socrate et Aristippe d'aller contre les moeurs et la
coutume, on ne doit pas se croire permis de le faire à son tour : de grandes
qualités leur permettaient ces licences.)[18]
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0057v]
vertu reluisent en son parler, et n'ayent que
la raison pour guide. Qu'on luy face entendre que de confesser la faute
qu'il descouvrira en son propre discours, encore qu'elle ne soit aperceue que
par luy, c'est un effet de jugement et de sincerité, qui sont les principales
parties qu'il cherche ; que l'opiniatrer et contester sont
qualitez communes, plus apparentes aux plus basses ames ; que se raviser et se
corriger, abandonner un mauvais party sur le cours de son ardeur, ce sont
qualitez rares, fortes et philosophiques. On l'advertira, estant en
compaignie, d'avoir les yeux par tout ; car je trouve que les premiers sieges
sont communément saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs de
fortune ne se trouvent guieres meslées à la suffisance. J'ay veu, cependant
qu'on s'entretenoit, au haut bout d'une table, de la beauté d'une tapisserie ou
du goust de la malvoisie, se perdre beaucoup de beaux traicts à l'autre bout. Il
sondera la portée d'un chacun: un bouvier, un masson, un passant ; il faut tout
mettre en besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise, car tout sert en
mesnage ; la sottise mesmes et foiblesse d'autruy luy
sera instruction. A contreroller les graces et façons d'un chacun, il
s'engendrera envie des bonnes, et mespris des mauvaises. Qu'on luy mette en
fantasie une honeste curiosité de s'enquerir de toutes choses ; tout ce qu'il y
aura de singulier autour de luy, il le verra : un bastiment, une fontaine, un
homme, le lieu d'une bataille ancienne, le passage de
Quel profit ne fera-il en cette part-là, a la
lecture des vies de nostre
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0058]
charge; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple
la date de la ruine de
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0058v]
vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l'ire de
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0059]
[...] Nostre vie, disoit
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0059v]
[...]
C'est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la
philosophie, ce soit, jusques aux gens d'entendement, un nom vain et
fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul pris, et
par opinion et par effect. [...] On a grand tort de la peindre
inaccessible aux enfans, et d'un visage renfroigné, sourcilleux et terrible. Qui
me l'a masquée de ce faux visage, pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus
gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise follastre. Elle ne presche que
feste et bon temps. Une mine triste et
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0060]
transie montre que ce n'est pas là son giste. [...]
L'ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps.
Elle doit faire luire jusques au dehors son repos et son aise ; doit former à
son moule le port exterieur, et l'armer par consequent d'une gratieuse fierté,
d'un maintien actif et allegre, et d'une contenance contente et debonnaire.
La plus expresse marque de la sagesse, c'est une
esjouïssance constante : son estat est comme des choses au dessus de la
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0060v]
[...]
Pour tout cecy, je ne veu pas qu'on emprisonne ce garçon. Je ne veux pas qu'on
l'abandonne à l'humeur melancholique d'un furieux maistre d'escole. Je ne veux
pas corrompre son esprit à le tenir à la gehene et au travail, à la mode des
autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaiz.
Ny ne trouveroys bon, quand par quelque complexion
solitaire et melancholique on le verroit adonné d'une application trop
indiscrette à l'estude des livres, qu'on la luy nourrist : cela les rend ineptes
à la conversation civile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien
ay-je veu de mon temps d'hommes abestis par temeraire avidité de science?
[...] Au nostre, un cabinet, un jardin, la table
et le lit, la solitude, la compaignie, le matin et le vespre, toutes heures luy
seront unes, toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme
formatrice des jugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce privilege
de se mesler par tout.
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0061v]
coulera sans se faire sentir. Les jeux mesmes et les exercices seront
une bonne partie de l'estude : la course, la luite, la
musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je
veux que la bienseance exterieure, et l'entre-gent, et la
disposition de la personne, se façonne quant et quant l'ame. Ce n'est pas
une ame, ce n'est pas un corps qu'on dresse : c'est un homme ; il n'en faut pas
faire à deux. Et, comme dict
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0062v]
[...]
Le vray miroir de nos discours est le cours de nos vies.
Allant un jour à
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0063]
que c'est que cela? Ce sont des ombrages qui leur viennent de quelques
conceptions informes, qu'ils ne peuvent desmeler et esclarcir au dedans, ny par
consequant produire au dehors : ils ne s'entendent pas encore eux mesmes. Et
voyez les un peu begayer sur le point de l'enfanter, vous jugez que leur travail
n'est point à l'acouchement mais à la conception, et qu'ils ne font que lecher
cette matiere imparfaicte. De ma part, je tiens, et
Et comme disoit cet autre,
aussi poetiquement en sa prose,
cum res animum occupavere, verba ambiunt.(Quand les
choses ont pénétré l'esprit, les mots foisonnent.)[20]
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0071]
[...] Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne
sont qu'accoinctances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité,
par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié dequoy je parle,
elles se meslent et confondent l'une en
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0071v]
l'autre, d'un melange si universel, qu'elles effacent et ne
retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy
je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en
respondant : Par ce que c'estoit luy ; par ce que c'estoit moy. Il y a,
au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulierement, ne
sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union.
Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par
des rapports que nous oyïons l'un de l'autre, qui faisoient en nostre affection
plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je croy par quelque
ordonnance du ciel : nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere
rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous
nous trouvasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne
nous fut si proche que l'un à l'autre. Il escrivit une
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0072]
[...] Nos ames ont charrié si uniement ensemble, elles
se sont considerées d'une si ardante affection,
et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à
l'autre, que, non seulement je connoissoy la sienne comme la mienne, mais je me
fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy. Qu'on ne me mette
pas en ce reng ces autres amitiez communes : j'en ay autant de connoissance
qu'un autre, et des plus parfaictes de leur genre, mais je
ne conseille pas qu'on confonde leurs regles : on s'y tromperoit. Il faut
marcher en ces autres amitiez la bride à la main, avec prudence et precaution ;
la liaison n'est pas nouée en maniere qu'on n'ait aucunement à s'en deffier.
Aymés le (disoit
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0072v]
se peuvent ny prester ny donner rien.
[...]
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0073]
[...] L'ancien
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0073v]
poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement
mes commoditez naturelles et originelles sans en rechercher d'autres : si je la
compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a esté donné de jouyr de la
douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une
nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy, [...] je ne
fay que trainer languissant ; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au
lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié
de tout ; il me semble que je luy desrobe sa part,
Decrevi, tantisper dum ille abest meus particeps.
(J'entends me priver à jamais de plaisir puisqu'il n'est plus là pour partager
mon existence.)[21]
J'estois desjà si fait et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy. [...] Il n'est action ou imagination où je ne le trouve à dire, comme si eut-il bien faict à moy. Car, de mesme qu'il me surpassoit d'une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au devoir de l'amitié.
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0099v]
[...] Or, puis que nous entreprenons de vivre seuls et
de nous passer de compagnie, faisons que nostre contentement despende de nous ;
desprenons nous de toutes les liaisons qui nous attachent à autruy, gaignons sur
nous de pouvoir à bon escient vivre seuls et y vivre à nostr'aise.
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0100]
sentir cette perte, car tu sçais qu'ils n'ont encore
rien touché de ce qui est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les
biens qui le faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voylà que c'est de
bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l'injure, et de les
cacher en lieu où personne n'aille, et lequel ne puisse estre trahi que par nous
mesmes. Il faut avoir femmes, enfans, biens, et sur tout de la santé, qui peut ;
mais non pas s'y attacher en maniere que nostre heur en despende. Il se faut
reserver une arriereboutique toute nostre, toute franche, en laquelle nous
establissons nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En
cette-cy faut-il prendre nostre ordinaire entretien de nous à nous mesmes, et si
privé que nulle acointance ou communication estrangiere y trouve place ;
discourir et y rire comme sans femme, sans enfans et sans biens, sans train et
sans valetz, afin que, quand l'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit
pas nouveau de nous en passer. Nous avons une ame contournable en soy mesme ;
elle se peut faire compagnie ; elle a dequoy assaillir et dequoy defendre,
dequoy recevoir et dequoy donner : ne craignons pas en cette solitude nous
croupir d'oisiveté ennuyeuse,
(Sois dans la solitude une foule à toi-même.)[22]
[Image
0100v]
[...] C'est assez vescu pour autruy, vivons pour nous au
moins ce bout de vie. Ramenons à nous et à nostre aise nos pensées et nos
intentions. Ce n'est pas une legiere partie que de faire seurement sa retraicte ;
elle nous empesche assez sans y mesler d'autres entreprinses. Puis que
[Image
0131v]
[...] Je propose des fantasies informes et irresolues,
comme font ceux qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles :
non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets au jugement
de
ceux à qui il touche de regler, non seulement mes actions et mes escris, mais
encore mes pensées. Esgalement m'en sera acceptable et utile la condemnation
comme l'approbation, tenant pour execrable, s'il se trouve
chose ditte par moy ignorament ou inadvertament contre les sainctes
prescriptions de l'
[Image
0132]
[...] J'avoy
presentement en la pensée d'où nous venoit cett'erreur de recourir à
[Image
0132v]
[...] Et l'assiette
d'un homme, meslant à une vie execrable la devotion, semble estre aucunement
plus condemnable que celle d'un homme conforme à soy, et dissolu par tout.[...]
Nous prions par usage et par
coustume, ou, pour mieux dire, nous lisons ou prononçons nos prieres. Ce n'est
en fin que mine. Et me desplaist de voir faire trois
signes de croix au benedicite, autant à graces
[...], et ce pendant, toutes les autres heures du
jour, les voir occupées à la haine, l'avarice, l'injustice. Aux vices leur
heure, son heure à
[Image
0137]
Ceux qui s'exercent à
contreroller les actions humaines, ne se trouvent en aucune partie si empeschez,
qu'à les r'appiesser et mettre à mesme lustre : car elles se contredisent
communément de si estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient
parties de mesme boutique.
[Image
0138]
Nostre façon ordinaire,
c'est d'aller apres les inclinations de nostre apetit, à gauche, à dextre,
contre-mont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte. Nous ne
pensons ce que nous voulons, qu'à l'instant que nous le voulons, et changeons
comme cet animal qui prend la couleur du lieu où on le couche. Ce que nous avons
à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons
sur nos pas : ce n'est que branle et inconstance,
Nous
n'allons pas ; on nous emporte, comme les choses qui flottent, ores doucement,
ores avecques violence, selon que l'eau est ireuse ou bonasse :
[...]
Chaque jour nouvelle fantasie, et se meuvent nos humeurs avecques les mouvemens
du temps,
[...]
Nous flottons entre divers advis : nous ne voulons rien librement, rien
absoluement, rien constamment.
[Image
0138v]
[...] Celuy que vous vistes
hier si avantureuz, ne trouvez pas estrange de le voir aussi poltron le
[Image
0139]
lendemain : ou la
cholere, ou la necessité, ou la compagnie, ou le vin, ou le son d'une trompette
luy avoit mis le coeur au ventre ; ce n'est un coeur ainsi formé par discours ;
ces circonstances le luy ont fermy ; ce n'est pas merveille si le voylà devenu
autre par autres circonstances contraires. Cette variation
et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns nous songent
deux ames, d'autres deux puissances qui nous accompaignent et agitent, chacune à
sa mode, vers le bien l'une, l'autre vers le mal, une si brusque diversité ne se
pouvant bien assortir à un subjet simple. Non
seulement le vent des accidens me remue selon son inclination, mais en outre je
me remue et trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture ; et qui y regarde
primement, ne se trouve guere deux fois en mesme estat. Je donne à mon ame
tantost un visage, tantost un autre, selon le costé où je la couche. Si je parle
diversement de moy, c'est que je me regarde diversement. Toutes les contrarietez
s'y trouvent selon quelque tour et en quelque façon. Honteux, insolent ;
chaste, luxurieux ; bavard,
taciturne ; laborieux, delicat ; ingenieux, hebeté ; chagrin, debonaire ;
menteur, veritable ; sçavant, ignorant, et liberal,
et avare, et prodigue,
tout cela, je le vois en moy aucunement, selon que
je me vire ; et quiconque s'estudie bien attentifvement trouve en soy, voire et
en son jugement mesme, cette volubilité et discordance. Je n'ay rien à dire de
moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny
en un mot.
[Image
0151]
[...] C'est une dangereuse
invention que celle des gehenes, et semble que ce soit plustost un essay de
patience que de vérité. [...]
Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est,
qu'elle
ne me forcera de dire ce qui n'est pas? Et, au rebours, si celuy qui n'a pas
fait ce dequoy on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments,
pourquoy ne le sera celuy qui l'a fait, un si beau guerdon que de la vie luy
estant proposé? Je pense que le fondement de cette invention est appuyé sur la
consideration de l'effort de la conscience. Car, au coulpable, il semble qu'elle
aide à la torture pour luy faire confesser sa faute, et qu'elle l'affoiblisse ;
et, de l'autre part, qu'elle fortifie l'innocent contre la torture. Pour dire
vray, c'est un moyen plein d'incertitude et de danger. Que
ne diroit on, que ne feroit on pour fuyr à si griefves douleurs?
[Image
0151v]
[...]
à mourir, qui est la plus grande besoigne que nous ayons à faire, l'exercitation
ne nous y peut ayder. On se peut, par usage et par experience, fortifier contre
les douleurs, la honte, l'indigence et tels autres accidents; mais, quant à la
mort, nous ne la pouvons essayer qu'une fois ; nous y sommes tous apprentifs
quand nous y venons.
[Image
0152]
Il me semble toutefois qu'il y a quelque façon de
nous apprivoiser à elle et de l'essayer aucunement. Nous en pouvons avoir
experience, sinon entiere et parfaicte, au moins telle, qu'elle ne soit pas
inutile, et qui nous
rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne la pouvons joindre, nous la pouvons
approcher, nous la pouvons reconnoistre ; et, si nous ne donnons jusques à son
fort, au moins verrons nous et en prattiquerons les advenues. Ce n'est pas sans
raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance
qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons du
veiller au dormir' Avec combien peu d'interest nous perdons la connoissance de
la lumiere et de nous' A l'adventure pourroit sembler inutile et contre nature
la faculté du sommeil qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n'estoit
que, par iceluy, nature nous instruict qu'elle nous a pareillement faicts pour
mourir que pour vivre, et, dès la vie, nous présente l'eternel estat qu'elle
nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte.
[Image
0152v]
[...] Pendant nos troisiesmes troubles ou deuxiesmes (il
ne me souvient pas bien de cela), m'estant allé un jour promener à une lieue de
chez moy, qui suis assis dans le moiau de tout le trouble des guerres civiles de
[Image
0153]
n'avoy point besoin de meilleur equipage, j'avoy pris un cheval bien
aisé, mais non guiere ferme. A mon retour, [...] un de mes gens, grand et fort,
monté sur un puissant roussin qui avoit une bouche desesperée, frais au
demeurant et vigoureux, pour faire le hardy et devancer ses compaignons vint à
le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme un colosse sur le
petit homme et petit cheval, et le foudroier de sa roideur et de sa pesanteur,
nous envoyant l'un et l'autre les pieds contremont : si que voilà le cheval
abbatu et couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, mort, estendu à la
renverse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que j'avoy à la
main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces, n'ayant ny mouvement ny
sentiment, non plus qu'une souche. C'est le seul esvanouissement que j'aye senty
jusques à cette heure. Ceux qui estoient avec moy, apres avoir essayé par tous
les moyens qu'ils peurent, de me faire revenir, me tenans pour mort, me
prindrent entre leurs bras, et m'emportoient [...] en ma maison [...]. Sur le
chemin, et après avoir esté plus de deux grosses heures tenu pour trespassé, je
commençay à me mouvoir et respirer [...] mais ce fut par les menus et par un si
long traict de temps que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus
approchans de la mort que de la vie
[Image
0153v]
[...] Quand je commençay à y voir, ce fut d'une veue si
foible et si morte, que je ne discernois encores rien que la lumiere,
[...]
Quand aux functions de l'ame, elles naissoient avec mesme progrez que celles du
corps. Je me vy tout sanglant, car mon pourpoinct estoit taché par tout du sang
que j'avoy rendu. La premiere pensée qui me vint, ce fut que j'avoy une
harquebusade en la teste : de vray, en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs
autour de nous. Il me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des
lèvres : je fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors, et
prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit une imagination qui
ne faisoit que nager superficiellement en mon ame, aussi tendre et aussi foible
que tout le reste, mais [...] meslée à cette douceur que sentent ceux qui se
laissent glisser au sommeil. Je croy que c'est ce mesme estat où se trouvent
ceux qu'on voit défaillans de foiblesse en l'agonie de la mort ; et tiens que
nous les plaignons sans cause, estimans qu'ils soient agitez de griéves
douleurs, ou avoir l'ame pressée de cogitations penibles.
[Image
0189]
[...]
Considerons donq pour
cette heure l'homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes,
et despourveu de la grace et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa
force et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenue en ce bel
equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de son
[Image
0189v]
discours, sur quels fondemens il a basty ces grands
avantages qu'il pense avoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce
branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux
roulans si fierement sur sa teste, les mouvemens espouvantables de cette mer
infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles pour sa commodité et
pour son service? Est-il possible de rien imaginer si ridicule que cette
miserable et chetive creature, qui n'est pas seulement maistresse de soy,
exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de
l'univers, duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie,
tant s'en faut de la commander? Et ce privilege qu'il s'atribue d'estre seul en
ce grand bastimant, qui ayt la suffisance d'en recognoistre la beauté et les
pieces, seul qui en puisse rendre graces à l'architecte et tenir conte de la
recepte et mise du monde, qui lui a seelé ce privilege? Qu'il nous montre
lettres de cette belle et grande charge. Ont elles esté
ottroyées en faveur des sages seulement? Elles ne touchent guere de gents. Les
fols et les meschants sont ils dignes de faveur si extraordinaire, et, estant la
pire piece du monde, d'estre preferez à tout le reste? En croirons nous cestuy-là :
(En vue de qui dira-t-on que le monde a été fait? Sans
doute pour les vivants qui ont quelque raison, qui sont les dieux et les hommes
au dessus desquels il n'y a rien.)[25]
Nous n'aurons jamais assez bafoué l'impudence de cet
accouplage.
[...]
[Image
0190]
[...] Tout ce que nous voyons
en ces corps là, nous estonne.
(Quels furent l'outillage, les leviers, les machines, les ouvriers, pour un
tel travail?)[26]
Pourquoy les privons nous et d'ame, et de vie, et de discours? Y avons nous
recogneu quelque
stupidité immobile et insensible, nous qui n'avons aucun commerce avecques eux,
que d'obeïssance? Dirons nous que nous n'avons veu en
nulle autre creature qu'en l'homme l'usage d'une ame raisonable? Et quoy! avons
nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse il d'estre, par ce que nous
n'avons rien veu de semblable? et ses mouvemens d'estre, par ce qu'il n'en est
point de pareils? Si ce que nous n'avons pas veu, n'est pas, nostre science est
merveilleusement raccourcie :
(Tant sont étroites les bornes de notre esprit.)[27]
Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de la
(Entre tant d'infirmités de la nature humaine, il en est
une, l'aveuglement de l'esprit, qui non seulement la pousse à l'erreur mais la
lui fait chérir.)[28]
La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus
[Image
0190v]
calamiteuse et fraile de toutes les creatures, c'est l'homme, et
quant et quant la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy, parmy la
bourbe et le fient du monde, attachée et clouée à la pire, plus morte et croupie
partie de l'univers, au dernier estage du logis et le plus esloigné de la voute
celeste, avec les animaux de la pire condition des trois ; et se va plantant par
imagination au dessus du cercle de la
[Image
0194]
[...] Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessoubs du
reste : tout ce qui est sous le
(
Il y a
quelque difference, il y a des ordres et des degrez ; mais c'est soubs le visage
d'une mesme nature :
Foedere naturae certo discrimina servant.
(Toute chose suit sa loi selon laquelle elle évolue, et toute chose conserve ses
différences selon le pacte immuable de la nature.)
Il
faut contraindre l'homme et le renger dans les barrieres de cette police. Le
miserable n'a garde d'enjamber par effect au delà ; il est entravé et engagé, il
est assubjecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et
d'une condition fort moyenne, sans aucune prerogative, praeexcellence vraye et
essentielle. Celle qu'il se donne par opinion et par fantasie n'a ny corps ny
goust ; et s'il est ainsi que luy
seul, de tous les animaux, ait cette liberté de l'imagination et ce deresglement
de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n'est pas, et ce qu'il veut, le
faux? et le veritable, c'est un advantage qui luy est bien cher vendu et duquel
il a bien peu à se glorifier, car de là naist
[Image
0194v]
la source principale des maux qui le pressent : peché, maladie,
irresolution, trouble, desespoir. [...]
[Image
0210v]
[...]
nous avons pour nostre part l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le
deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire, apres nostre
vie, l'ambition, l'avarice, la jalousie, l'envie, les appetits desreglez,
forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction
et la curiosité. Certes, nous avons estrangement surpaié ce beau discours dequoy
nous nous glorifions, et cette capacité de juger et connoistre, si nous l'avons
achetée au pris de ce nombre infiny de passions ausquelles nous sommes
incessamment en prise. [...]
[Image
0244v]
[...] Combien diversement jugeons nous des choses?
combien de fois changeons nous nos fantasies? Ce que je tiens aujourd'huy et ce
que je croy, je le tiens et le croy de toute ma croyance ; tous mes utils et
tous mes ressorts empoignent cette opinion et m'en respondent sur tout ce qu'ils
peuvent. Je ne sçaurois ambrasser aucune verité ny conserver avec plus de force
que je fay cette cy. J'y suis tout entier, j'y suis voyrement ; mais ne m'est il
pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d'avoir
ambrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme
condition, que depuis j'aye jugée fauce? Au moins faut il devenir sage à ses
propres despans. Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma
touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle
asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu'aux autres? N'est-ce pas
sottise de me laisser tant de fois piper à un guide? Toutesfois, que la fortune
nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans
cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions,
tousjours la presente et la derniere c'est la certaine et l'infallible. Pour
cette cy il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie et le salut, et tout,
Perdit, et immutat sensus ad pristina quaeque.
(Chaque découverte enlève son crédit à l'ancienne
Au-moins devroit nostre condition fautiere nous
faire porter plus moderément et retenuement en noz changemens. Il nous devroit
souvenir, quoy que nous receussions en l'entendement, que nous y recevons
souvent des choses fauces, et que c'est par ces mesmes utils qui se démentent et
qui se trompent souvent. Or n'est il pas merveille s'ils se démentent, estant si
aisez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que
nostre apprehension, nostre jugement et les facultez de nostre ame en general
souffrent selon les mouvemens et alterations du corps, lesquelles alterations
sont continuelles. N'avons nous pas l'esprit plus esveillé, la memoire plus
prompte, le discours plus vif en santé qu'en maladie? La joye et la gayeté ne
nous font elles pas recevoir les subjets qui se presentent à nostre ame d'un
tout autre visage que le chagrin et la melancholie? Pensez-vous que les vers de
[Image
0245v]
qui rencontrent les juges en quelque bonne trampe douce et debonnaire :
[Image
0246]
[...] Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux
incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'ay pas fort à-faire ailleurs, [...]
à peine oseroy-je
dire la vanité et la foiblesse que je trouve chez moy. J'ay le pied si instable
et si mal assis, je le trouve si aysé à croler et si prest au branle, et ma veue
si desreglée, que à jun je me sens autre qu'apres le repas ; si ma santé me rid
et la clarté d'un beau jour, me voylà honneste homme ; si j'ay un cor qui me
presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible.
Un mesme pas de cheval me semble tantost
rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une autre-fois
plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable. Maintenant
je suis à tout faire, maintenant à rien faire ; ce qui m'est plaisir à cette
[Image
0246v]
heure, me sera quelque fois peine. Il se faict mille agitations
indiscretes et casuelles chez moy. Ou l'humeur melancholique me tient, ou la
cholerique ; et de son authorité privée, à cet'heure le chagrin predomine en moy,
à cet'heure l'alegresse. Quand je prens des livres, j'auray apperceu en tel
passage des graces excellentes et qui auront feru mon ame ; qu'un'autre fois j'y
retombe, j'ay beau le tourner et virer, j'ay beau le plier et le manier, c'est
une masse inconnue et informe pour moy.
En mes
escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l'air de ma premiere imagination : je
ne sçay ce que j'ay voulu dire, et m'eschaude souvent à corriger et y mettre un
nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux. Je ne fay qu'aller
et venir : mon jugement ne tire pas tousjours en avant ; il flotte, il vague,
Deprensa navis in mari vesaniente vento.
Maintes-fois (comme il m'advient de
faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat à maintenir une
contraire opinion à la mienne, mon esprit, s'applicant et tournant de ce costé
là, m'y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier advis, et
m'en despars. Je m'entraine quasi où je penche, comment que ce soit, et
m'emporte de mon pois. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s'il se
regardoit comme moy.
[...]
[Image
0253]
[...] Que nous dira donc en
cette necessité la philosophie? Que nous suyvons les loix de nostre pays? c'est
à dire cette mer flotante des opinions d'un peuple ou d'un Prince, qui me
peindront la justice d'autant de couleurs et la reformeront en autant de visages
qu'il y aura en eux de changemens de passion? Je ne puis pas avoir le jugement
si flexible. Quelle bonté est-ce que je voyois hyer en credit, et demain plus?
[...] Quelle verité que ces montaignes bornent, qui est
mensonge au monde qui se tient au delà? Mais ils sont plaisans quand,
pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes,
perpetuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en
l'humain genre par
la condition de leur propre essence. Et, de celles là, qui en fait le nombre de
trois, qui de quatre, qui
[Image
0253v]
plus, qui moins : signe que c'est une marque aussi douteuse que le
reste. Or, ils sont si defortunez (car comment puis je autrement nommer cela que
deffortune, que d'un nombre de loix si infiny il ne s'en rencontre au moins une
que la fortune et temerité du sort ait permis estre
universellement receue par le consentement de toutes les nations?) ils sont,
dis-je, si miserables que de ces trois ou quatre loix choisies il n'en y a une
seule qui ne soit contredite et desadvoee, non par une nation, mais par
plusieurs. Or c'est la seule enseigne vraysemblable, par laquelle ils puissent
argumenter aucunes loix naturelles, que l'université de l'approbation. Car ce
que nature nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuivrions sans doubte
d'un commun consentement. Et non seulement toute nation, mais tout homme
particulier, ressentiroit la force et la violence que luy feroit celuy qui le
voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en montrent, pour voir, une
de cette condition.
[Image
0280]
[...] Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient,
qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite :
Me quoque qui feci judice, digna lini.
(Quand je me relis, j'ai honte de ce que j'ai écrit, et j'y vois bien des
choses qu'il faudrait effacer.)[33]
J'ay tousjours une idée en l'ame [...] qui me
presente [...] une meilleure forme que celle que
j'ay mis en besongne, mais je ne la puis saisir et exploiter. Et cette idée
mesme n'est que du moyen estage. Ce que j'argumente par là, que les productions
de ces riches et grandes ames du temps passé sont bien loing au delà de l'extreme
estendue de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont pas
seulement et me remplissent ; mais ils m'estonnent et transissent d'admiration.
Je juge leur beauté ; je la voy, si non jusques au bout, au-moins si avant qu'il
m'est impossible d'y aspirer. [...]
[Image
0280v]
[...] Tout est grossier chez moy; il y a faute de
gentillesse et de beauté. Je ne sçay faire valoir les choses pour le plus que ce
qu'elles valent, ma façon n'ayde rien à la matiere. [...]
Je ne sçay ny plaire, ny rejouyr, ny chatouiller : le meilleur conte du
monde se seche entre mes mains et se ternit. Je ne sçay parler qu'en bon
escient, et suis du tout denué de cette facilité, que je voy en plusieurs de mes
compaignons, d'entretenir les premiers venus et tenir en haleine toute une
trouppe, ou amuser, sans se lasser l'oreille d'un prince de toute sorte de
propos, la matiere ne leur faillant jamais, pour cette grace qu'ils ont de
sçavoir employer la premiere venue, et l'accommoder à l'humeur et portée de ceux
à qui ils ont affaire. Les princes n'ayment guere les
discours fermes, ny moy à faire des contes. [...] Au demeurant, mon langage n'a rien de facile
et poly : il est aspre et desdaigneux, ayant ses
dispositions libres et desreglées ; et me plaist ainsi, si
non par mon jugement, par mon inclination. Mais je sens bien que par fois
je m'y laisse trop aller, et qu'à force de
[Image
0281]
vouloir eviter l'art et l'affectation, j'y retombe d'une autre part :
Obscurus fio.
(Je désire me montrer bref, et en deviens obscur.)[34]
[Image
0281v]
[...] Or je suis d'une taille un peu au dessoubs de la
moyenne. Ce defaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de
l'incommodité, à ceux mesmement qui ont des commandements et
[Image
0282]
des charges : car l'authorité que donne une belle presence et majesté
corporelle en est à dire.
[Image
0282v]
ny la frécheur du teint, ny l'air du visage agreable, ny un corps
sans senteur, ny la proportion legitime des membres, peuvent faire un bel homme.
J'ay au demeurant la taille forte et ramassée : le visage, non pas gras, mais
plein ; la complexion, entre le jovial et le melancholique,
moiennement sanguine et chaude,
[...]
la santé forte et allegre, jusques bien avant en mon aage
rarement troublée par les maladies. J'estois tel, car je ne me considere
pas à cette heure que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant
pieça franchy les quarante ans :
Frangit, et in partem pejorem liquitur aetas.
(Peu à peu la vigueur de la maturité diminue, on
vieillit et le déclin survient.)[35]
Ce que je seray doresenavant, ce ne sera plus qu'un demy estre, ce ne sera plus
moy. Je m'eschape tous les jours et me desrobe à moy,
(Les ans passent, pillant un à un tous nos dons.)[36]
D'adresse et de disposition, je n'en ay point eu ; et si suis fils d'un pere
tres dispost et d'une allegresse qui luy dura jusques à son extreme vieillesse.
Il ne trouva guere homme de sa condition qui s'egalast à luy en tout exercice de
corps : comme je n'en ay trouvé guiere aucun qui ne me surmontat, sauf au courir
(en quoy j'estoy des mediocres). De la musique, ny pour la voix que j'y ay
tres-inepte, ny pour les instrumens, on ne m'y a jamais sceu rien apprendre. A
la danse, à la paume, à la luite, je n'y ay peu acquerir qu'une bien fort legere
et vulgaire suffisance ; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du
tout. Les mains, je les ay si gourdes que je ne sçay pas escrire seulement pour
moy : de façon que, ce que j'ay barbouillé, j'ayme mieux le refaire que de me
donner la peine de le démesler ; et ne ly guere mieux. Je
me sens poiser aux escoutans. Autrement, bon clerc. Je ne sçay pas clorre
à
[Image
0283]
droit une lettre, ny ne sçeuz jamais tailler plume, ny trancher à
table, qui vaille, ny equipper un cheval de son harnois,
ny porter à poinct un oiseau et le lascher, ny parler aux chiens, aux oiseaux,
aux chevaux. Mes conditions corporelles sont en somme tres-bien
accordantes à celles de l'ame. Il n'y a rien d'allegre : il y a seulement une
vigueur pleine et ferme. Je dure bien à la peine ; mais j'y dure, si je m'y
porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit,
(Trompant d'un goût plaisant un travail fastudieux.)[37]
Autrement, si je n'y suis alleché par quelque plaisir, et si j'ay autre
guide que ma pure et libre volonté, je n'y vaux rien. Car j'en suis là que, sauf
la santé et la vie, il n'est chose pourquoy je veuille
ronger mes ongles, et que je veuille acheter au pris du tourment d'esprit
et de la contrainte,
[...]
extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Je presteroy
aussi volontiers mon sang que mon soing.
J'ay une ame toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant eu
jusques à cett'heure ny commandant ny maistre forcé, j'ay marché aussi avant et
le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et rendu inutile au service d'autruy, et
ne m'a faict bon qu'à moy. Et, pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel
poisant, paresseux et fay neant. Car, m'estant trouvé en tel degré de fortune
des ma naissance, que j'ay eu occasion de m'y arrester, et en tel degré de sens
que j'ay senti en avoir occasion, je n'ay rien cerché et n'ay aussi rien pris
Je n'ay eu besoin que de la suffisance de me
contenter, qui est pour tant un reglement d'ame, à le bien
prendre, esgalement difficile en toute sorte de condition, et que par usage nous
voyons se trouver plus facilement encores en la necessité qu'en l'abondance ;
d'autant à l'advanture que, selon le cours de nos autres passions, la faim des
richesses est plus aiguisée par leur usage que par leur disette, et la vertu de
la moderation plus rare que celle de la patience. Et n'ay eu besoin que
de jouir doucement des biens que
[Image
0283v]
Mon enfance mesme a esté conduite d'une façon molle et libre, et
exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a formé une complexion delicate et
incapable de sollicitude. Jusques là que j'ayme qu'on me cache mes pertes et les
desordres qui me touchent : au chapitre de mes mises, je loge ce que ma
nonchalance me couste à nourrir et entretenir.
[...]
J'ayme à ne sçavoir pas le conte de ce que j'ay, pour sentir moins exactement ma
perte. Je prie ceux qui vivent avec moy, où l'affection
leur manque et les bons effects, de me piper et payer de bonnes apparences.
A faute d'avoir assez de fermeté pour souffrir l'importunité des accidens
contraires ausquels nous sommes subjects, et pour ne me pouvoir tenir tendu à
regler et ordonner les affaires, je nourris autant que je puis en moy
cett'opinion, m'abandonnant du tout à la fortune, de prendre toutes choses au
pis ; et, ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment. C'est à
cela seul que je travaille, et le but auquel j'achemine tous mes discours.
A un danger, je ne songe pas tant comment j'en eschaperay,
que combien peu il importe que j'en eschappe. Quand j'y demeurerois, que seroit-ce?
Ne pouvant reigler les evenemens, je me reigle moy-mesme, et m'applique à eux,
s'ils ne s'appliquent à moy. Je n'ay guiere d'art pour sçavoir gauchir la
fortune et luy eschapper ou la forcer, et pour dresser et conduire par prudence
les choses à mon poinct. J'ay encore moins de tolerance pour supporter le soing
aspre et penible qu'il faut à cela. Et la plus penible assiete pour moy, c'est
estre suspens és choses qui pressent et agité entre la crainte et l'esperance.
Le deliberer, voire és choses plus legieres, m'importune ; et sens mon esprit
plus empesché à souffrir le branle et les secousses diverses du doute et de la
consultation, qu'à se rassoir et resoudre à quelque
[Image
0284]
party que ce soit, apres que la chance est livrée.
Peu de passions m'ont troublé le sommeil ; mais, des deliberations, la moindre
me le trouble. Tout ainsi que des chemins, j'en evite volontiers les costez
pandans et glissans, et me jette dans le battu le plus boueux et enfondrant,
d'où je ne puisse aller plus bas, et y cherche seurté : aussy j'ayme les
malheurs tous purs, qui ne m'exercent et tracassent plus apres l'incertitude de
leur rabillage, et qui, du premier saut, me poussent droictement en la
souffrance :
(Les maux incertains troublent davantage.)[38]
Aux evenemens je me porte virilement ; en la conduicte, puerillement. L'horreur
de la cheute me donne plus de fiebvre que le coup.
Le jeu ne vaut pas la chandelle. L'avaritieux a plus mauvais conte de sa passion
que n'a le pauvre, et le jaloux que le cocu. Et y a moins de mal souvant à
perdre sa vigne qu'à la plaider. La plus basse marche est la plus ferme. C'est
le siege de la constance. Vous n'y avez besoing que de vous. Elle se fonde là,
et appuye toute en soy. [...] Quant à l'ambition, qui est voisine de la
presumption, ou fille plustost, il eut fallu, pour m'advancer, que la fortune me
fut venu querir par le poing. Car, de me mettre en peine pour un'esperance
incertaine et me soubmettre à toutes les difficultez qui accompaignent ceux qui
cerchent à se pousser en credit sur le
[Image
0284v]
commencement de leur progrez, je ne l'eusse sçeu faire ;
(
Je m'atache à ce que je voy et que je tiens, et ne m'eslongne guiere du port,
[...]
Et puis on
arrive peu à ces avancements, qu'en hazardant premierement le sien ; et je suis
d'advis que, si ce qu'on a suffit à maintenir la condition en laquelle on est
nay et dressé, c'est folie d'en lacher la prise sur l'incertitude de
l'augmenter. Celuy à qui la fortune refuse dequoy planter son pied et establir
un estre tranquille et reposé, il est pardonnable s'il jette au hazard ce qu'il
a, puis qu'ainsi comme ainsi la necessité l'envoye à la queste.
C
Et j'excuse plustost un cabdet de mettre sa legitime au vent, que celuy à qui
l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut voir necessiteux qu'à sa
faute. J'ay bien trouvé le chemin plus court et plus aisé, avec le
conseil de mes bons amis du temps passé, de me défaire de ce desir et de me
tenir coy,
(Qui jouit d'une douce
condition sans affronter la poussière de la victoire :)[41]
jugeant
aussi bien sainement de mes forces qu'elles n'estoient pas capables de grandes
choses, [...]
Les qualitez mesmes qui sont en moy non reprochables, je les trouvois inutiles en ce siecle. La facilité de mes meurs, on l'eut nommée lacheté et foiblesse ; la foy et la conscience s'y feussent trouvées scrupuleuses et superstitieuses ; la franchise
[Image
0285]
et la liberté, importune, inconsiderée et temeraire. A quelque chose
sert le mal'heur. Il fait bon naistre en un siecle fort depravé : car, par
comparaison d'autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est que
parricide en nos jours, et sacrilege, il est homme de bien et d'honneur :
[...]
[...] Par cette proportion, je me fusse trouvé grand et rare, comme je me trouve pygmée et populaire à la proportion d'aucuns siecles passez, ausquels il estoit vulgaire, si d'autres plus fortes qualitez n'y concurroient, de voir un homme moderé en ses vengeances, mol au ressentiment des offences, religieux en l'observance de sa parolle, ny double, ny soupple, ny accommodant sa foy à la volonté d'autruy et aux occasions. Plustost lairrois je rompre le col aux affaires que de tordre ma foy pour leur service. Car, quant à cette nouvelle vertu de faintise et de dissimulation qui est à cet heure si fort en credit, je la hay capitallement ; et, de tous les vices, je n'en trouve aucun qui tesmoigne tant de lacheté et bassesse de coeur. C'est un'humeur couarde et servile de s'aller desguiser et cacher sous un masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est. Par là nos hommes se dressent à la perfidie : estants duicts à produire des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer. Un coeur genereux ne doit desmentir ses pensées ; il se veut faire voir jusques au dedans. Ou tout y est bon, ou au-moins tout y est humein. [...]
[Image
0285v]
[...]
J'advoue qu'il se peut
mesler quelque pointe de fierté et d'opiniastreté à se tenir ainsin entier et
descouvert sans consideration d'autruy ; [[pas
lu] et
me semble que je deviens un peu plus libre où il le faudroit moins estre, et que
je m'eschaufe par l'opposition du respect.]
Il peut estre aussi que je me laisse aller apres ma nature, à faute d'art.
Presentant aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que
j'apporte de ma maison, je sens combien elle decline vers l'indiscretion et
incivilité. Mais, outre ce que je suis ainsi faict, je n'ay pas l'esprit assez
souple pour gauchir à une prompte demande et pour en eschaper par quelque
destour, ny pour feindre une verité, ny assez de memoire pour la retenir ainsi
feinte, ny certes assez d'asseurance pour la maintenir ;
[Image
0286]
et fois le brave par foiblesse. Parquoy je m'abandonne à la nayfveté
et à tousjours dire ce que je pense, et par complexion, et par discours,
laissant à la fortune d'en conduire l'evenement.
C'est un outil de merveilleux service que la memoire, et sans lequel le jugement faict bien à peine son office: elle me manque du tout. Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce soit à parcelles. Car de respondre à un propos où il y eut plusieurs divers chefs, il n'est pas en ma puissance. Je ne sçaurois recevoir une charge sans tablettes. Et, quand j'ay un propos de consequence à tenir, s'il est de longue haleine, je suis reduit à cette vile et miserable necessité d'apprendre par coeur mot à mot ce que j'ay à dire ; autrement je n'auroy ny façon ny asseurance, estant en crainte que ma memoire vint à me faire un mauvais tour. Mais ce moïen m'est non moins difficile. Pour aprandre trois vers, il me faut trois heures ; et puis, en un mien ouvrage, la liberté et authorité de remuer l'ordre, de changer un mot, variant sans cesse la matiere, la rend plus malaisée à concevoir. Or, plus je m'en defie, plus elle se trouble ; elle me sert mieux par rencontre, il faut que je la solicite nonchalamment: car, si je la presse, elle s'estonne ; et, depuis qu'ell'a commencé à chanceler, plus je la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse ; elle me sert à son heure, non pas à la mienne. [...]
[Image
0286v]
[...] Les gens qui me servent, il faut que je les
appelle par le nom de leurs charges ou de leur pays, car il m'est tres-malaisé
de retenir des noms. Je diray bien qu'il a trois syllabes,
que le son en est rude, qu'il commence ou termine par telle lettre. Et,
si je durois à vivre long temps, je ne croy pas que je n'oubliasse mon nom
propre, comme ont faict d'autres.
[Image
0287]
que la leur, et si sans cette piece il me restera assez pour me
soustenir avec quelque aisance ; et, y regardant de pres, je crains que ce
defaut, s'il est parfaict, perde toutes les functions de l'ame :
[...]
Il m'est advenu plus d'une fois d'oublier le mot du guet
que j'avois trois heures auparavant donné ou
receu d'un autre, et d'oublier où j'avoi caché ma bourse,
quoy qu'en die
[Image
0287v]
mais qui se lasse aiséement au travail et se charge; à cette
occasion, je ne puis avoir long commerce avec les livres que par le moyen du
service d'autruy.
[...] Je suis né
et nourry aux champs et parmy le labourage ; j'ay des affaires et du mesnage en
main, depuis que ceux qui me devançoient en la possession des biens que je jouys,
m'ont quitté leur place. Or je ne sçay conter ny à get ny à plume ; la pluspart
de nos monnoyes, je ne les connoy pas ; ny ne sçay la difference de l'un grain à
l'autre, ny en la terre, ny au grenier, si elle n'est par trop apparente, ny à
peine celle d'entre les choux et les laictues de mon jardin. Je n'entens pas
seulement les noms des premiers outils du mesnage, ny les plus grossiers
principes de l'agriculture, et que les enfans sçavent ;
moins aux arts mechaniques, en la trafique et en la connoissance des
marchandises, diversité et nature des fruicts, de vins, de viandes ; ny à
dresser un oiseau, ny à medeciner un cheval ou un chien. Et, puis qu'il
me faut faire la honte toute entière,
[Image
0288]
il n'y a pas un mois qu'on me surprint ignorant dequoy le levain
servoit à faire du pain, et que c'estoit que faire cuver
du vin. On conjectura anciennement à
[Image
0289v]
[...] ce seul par où je m'estime quelque chose, c'est ce en quoy jamais homme ne
s'estima deffaillant [...], car qui a jamais cuidé avoir faute de sens? Ce
seroit une proposition qui impliqueroit en soy de la contradiction [...]. Il ne
fut jamais crocheteur ny femmelette qui ne pensast avoir assez de sens pour sa
provision. Nous reconnoissons ayséement és autres l'advantage du courage, de la
force corporelle, de l'experience, de la
disposition, de la beauté ; mais l'advantage du jugement,
[Image
0290]
nous ne le cedons à personne [...]. La science, le stile, et telles
parties que nous voyons és ouvrages estrangers, nous touchons bien aiséement si
elles surpassent les nostres ; mais les simples productions de l'entendement,
chacun pense qu'il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en
apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce
n'est, et à peine, en une extreme et incomparable distance.
[42]
Ainsi, c'est une sorte d'exercitation de laquelle je dois esperer fort
peu de recommandation
et de louange, et une maniere de composition de peu de nom.
Et puis, pour qui escrivez vous? Les sçavans à qui touche
la jurisdiction livresque, ne connoissent autre prix que de la doctrine, et n'advouent
autre proceder en noz esprits que celuy de l'erudition et de l'art : si vous
avez pris l'un des
[Image
0290v]
me considere sans cesse, je me contrerolle, je me gouste. Les
autres vont tousjours ailleurs, s'ils y pensent bien ; ils vont tousjours avant,
moy je me roulle en moy mesme.
[Image
0292v]
[...]
Voire mais on me dira que ce dessein de se servir de soy pour subject à escrire,
seroit excusable à des hommes rares et fameux qui, par leur reputation, auroyent
donné quelque desir de leur cognoissance. Il est certain : je l'advoue ; et sçay
bien que, pour voir un homme de la commune façon, à peine qu'un artisan leve les
yeux de sa besongne, là où, pour voir un personnage grand et signalé arriver en
une ville, les ouvroirs et les boutiques s'abandonnent. Il méssiet à tout autre
de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a dequoy se faire imiter, et duquel la
vie et les opinions peuvent servir de patron.
[Image
0293]
Non ubivis, coramve quibuslibet. In medio qui
Scripta foro recitent, sunt multi, quique lavantes.
(
Je ne dresse pas icy une statue à planter au carrefour d'une ville, ou dans une
Eglise, ou place publique :
Pagina turgescat.
Secreti loquimur.
(Je ne vise pas à gonfler mes pages de bagatelles
emphatiques : nous parlons en tête à tête.)[45]
C'est pour le coin d'une librairie, et pour en amuser un voisin, un parent, un amy, qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en cett' image. Les autres ont pris coeur de parler d'eux pour y avoir trouvé le subject digne et riche ; moy, au rebours, pour l'avoir trouvé si sterile et si maigre qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation. Je juge volontiers des actions d'autruy ; des miennes, je donne peu à juger à cause de leur nihilité. Je ne trouve pas tant de bien en moy que je ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement me seroit ce d'ouir ainsi quelqu'un qui me recitast les meurs, le visage, la contenance, les parolles communes et les fortunes de mes ancestres'Combien j'y serois attentif' Vrayement cela partiroit d'une mauvaise nature, d'avoir à mespris les portraits mesmes de nos amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes. J'en conserve l'escriture, le seing, des heures et un'espée peculiere qui leur a servi, et n'ay point chassé de mon cabinet des longues gaules que mon pere portoit ordinairement en la main. [...] Si toutes-fois ma posterité est d'autre appetit, j'auray bien dequoy me revencher : car ils ne sçauroient faire moins de conte de moy que j'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que j'ay en cecy avec le publiq, c'est que j'emprunte les utils de son escripture, plus soudaine et plus aisée. En recompense, j'empescheray peut-estre que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.
(J'empêcherai que les olives et le poisson ne manquent d'enveloppe.)
Et
quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps de m'estre entretenu tant
d'heures oisifves à pensements si utiles et aggreables? Moulant sur moy cette
figure, il m'a fallu si souvent dresser et composer pour m'extraire, que le
patron s'en est fermy et aucunement formé soy-mesmes. Me peignant pour autruy,
je me suis peint en moy de couleurs plus nettes que n'estoyent les miennes
premieres. Je n'ay pas plus faict mon livre que mon livre m'a faict, [...] Ay-je
perdu mon temps de m'estre rendu compte de moy si continuellement, si
curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement et par langue
quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy
qui en faict son estude, son ouvrage et son mestier, qui s'engage à un registre
de durée, de toute sa foy, de toute sa force. [...] Combien de fois m'a cette
besongne diverty de cogitations ennuyeuses! et doivent estre contées pour
ennuyeuses toutes les frivoles. [...] J'escoute à mes resveries par ce que j'ay
à les enroller. Quant de fois, estant marry de quelque action que la civilité et
la raison me prohiboient de reprendre à descouvert, m'en suis je icy desgorgé,
non sans dessein de publique instruction! [...] Je n'ay aucunement estudié
pour faire un livre ; mais j'ay aucunement estudié pour ce que je l'avoy faict,
[...]
[Image
0367v]
[...]
La solitude que j'ayme et que je presche, ce n'est principallement que ramener à
moy mes affections et mes pensées, restreindre et resserrer non mes pas, ains
mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere et fuyant
mortellement la servitude et l'obligation,
et non tant la foule des
hommes que la foule des affaires. La solitude
locale, à dire verité, m'estand plustost et m'eslargit au dehors : je me jette
aux affaires d'estat et à l'univers plus volontiers quand je suis seul. Au
[Image
0368]
commerce, c'est simplement la privauté, frequentation et conference :
l'exercice des ames, sans autre fruit. En nos propos, tous subjects me sont
égaux ; il ne me chaut qu'il n'y ait ny poix ny profondeur : la grace et la
pertinence y sont tousjours ; tout y est teinct d'un jugement meur et constant,
et meslé de bonté, de franchise, de gayeté et d'amitié. Ce n'est pas au subject
des substitutions seulement que nostre esprit montre sa beauté et sa force, et
aux affaires des
[Ce passage (en
retrait) sur le rapport aux femmes
n'est pas inclus dans le CD lu par Michel Piccoli]
C'est aussi pour moy un doux commerce que celuy des
belles et honnestes femmes :
[Image
0368v]
et sans jugement. Il est vray que ce coup de fouet m'a servy depuis
d'instruction,
[...]
C'est folie d'y attacher
toutes ses pensées et s'y engager d'une affection furieuse et indiscrette.
[...]
[Image
0369]
[...] Au demeurant, je faisois grand conte de l'esprit, mais pourveu
que le corps n'en fut pas à dire : car, à respondre en conscience, si l'une ou
l'autre des deux beautez devoit necessairement y faillir,
[Image
0369v]
j'eusse choisi de quitter plustost la spirituelle : elle a son usage
en meilleures choses ; mais, au subject de l'amour, subject qui principallement
se rapporte à la veue et à l'atouchement, on faict quelque chose sans les graces
de l'esprit, rien sans les graces corporelles. C'est le vray avantage des dames
que la beauté. [...] Ces deux
commerces sont fortuites et despendans d'autruy. L'un est ennuyeux par sa
rareté ; l'autre se flestrit avec l'aage : ainsin ils n'eussent pas assez
prouveu au besoing de ma vie.
Celuy des livres, qui est le troisiesme, est bien plus seur et plus à nous. Il cede aux premiers les autres avantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service. Cettuy-cy costoie tout mon cours et m'assiste par tout. Il me console en la vieillesse et en la solitude. Il me descharge du pois d'une oisiveté ennuyeuse ; et me deffaict à toute heure des compaignies qui me faschent. Il emousse les pointures de la douleur, si elle n'est du tout extreme et maistresse. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres ; ils me destournent facilement à eux et me la desrobent. Et si ne se mutinent point pour voir que je ne les recherche qu'au deffaut de ces autres commoditez, plus reelles, vives et naturelles ; ils me reçoivent tousjours de mesme visage. [...]
[Image
0370]
[...]
Chez moy, je me destourne un peu plus souvent à ma librairie, d'où tout d'une
main je commande à mon mesnage. Je suis sur l'entrée et vois soubs moy mon
jardin, ma basse court, ma court, et dans la pluspart des membres de ma maison.
Là, je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et
sans dessein, à pieces descousues ; tantost je resve, tantost j'enregistre et
dicte, en me promenant, mes songes que voicy.
[Image
0413v]
[...]
Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c'est à mon gré la
conference. J'en trouve l'usage plus doux que d'aucune autre action de nostre
vie ; et c'est la raison pourquoy, si j'estois asture forcé de choisir, je
consentirois plustost, ce crois-je, de perdre la veue que l'ouir ou le parler.
Les
[Image
0414]
comparaison de nos entendemens aux leurs. L'estude des livres, c'est
un mouvement languissant et foible qui n'eschauffe poinct : là où la conference
apprend et exerce en un coup. Si je confere avec une ame forte et un roide
jousteur, il me presse les flancs, me pique à gauche et à dextre, ses
imaginations eslancent les miennes. La jalousie, la gloire, la contention me
poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l'unisson est qualité du tout
ennuyeuse en la conference. Comme nostre esprit se fortifie par la communication
des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire combien il perd et s'abastardit
par le continuel commerce et frequentation que nous avons avec les esprits bas
et maladifs. Il n'est contagion qui s'espande comme celle-là. Je sçay par assez
d'experience combien en vaut l'aune. J'ayme à contester et à discourir, mais
c'est avec peu d'hommes et pour moy. Car de servir de spectacle aux grands et
faire à l'envy parade de son esprit et de son caquet, je trouve que c'est un
mestier tres-messeant, à un homme d'honneur. [...]
[Image
0414v]
[...]
Les contradictions donc des jugemens ne m'offencent ny m'alterent ; elles m'esveillent
seulement et m'exercent. Nous fuyons à la correction ; il s'y faudroit presenter
et produire, notamment quand elle vient par forme de conferance, non de rejance.
A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à
droit, comment on s'en deffera. Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les
griffes. Je souffrirois estre rudement heurté par mes amis : Tu es un sot, tu
resves. J'ayme, entre les galans hommes, qu'on s'exprime courageusement, que les
mots aillent où va la pensée. Il nous faut fortifier l'ouie et la durcir contre
cette tandreur du son ceremonieux des parolles. J'ayme une societé et
familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l'aspreté et vigueur de
son commerce, [[omis]
comme l'amour, és morsures et esgratigneures sanglantes.]
Elle n'est pas assez vigoureuse et genereuse, si
elle n'est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le hurt
et a ses allures contreintes. [...] Quand on
me contrarie, on esveille mon attention, non pas ma cholere ; je m'avance vers
celuy qui me contredit, qui m'instruit. La cause de la verité devroit estre la
cause commune à l'un et à l'autre. Que respondra-il? la passion du courroux lui
a desjà frappé le jugement. Le trouble s'en est saisi avant la raison. Il seroit
utile qu'on passast par gageure la decision de nos disputes, qu'il y eut une
marque materielle de nos pertes, affin
[Image
0415]
que nous en tinssions estat, et que mon valet me peut dire : Il vous
costa, l'année passée, cent escus, à vingt fois, d'avoir esté ignorant et
opiniastre. [...] Je cerche à la verité plus la frequentation
de ceux qui me gourment que de ceux qui me craignent. C'est un plaisir fade et
nuisible d'avoir affaire à gens qui nous admirent et facent place. Antisthenes
commanda à ses enfans de ne sçavoir jamais gré ny grace à homme qui les louat.
Je me sens bien plus fier de la victoire que je gaigne sur moy quand, en
l'ardeur mesme du combat, je me faicts plier soubs la force de la raison de mon
adversaire, que je ne me sens gré de la victoire que je gaigne sur luy par sa
foiblesse. [...] Mais
quand la dispute est trouble et des-reglée, je quitte la chose et m'attache à la
forme avec despit et indiscretion, et me jette à une façon de debattre testue,
malicieuse et imperieuse, dequoy j'ay à rougir apres.
Il est impossible de
traitter de bonne foy avec un sot. Mon jugement ne se corrompt pas seulement à
la main d'un maistre si impetueux, mais aussi ma conscience.
Noz disputes devoient estre defendues et punies comme d'autres crimes verbaux.
Quel vice n'esveillent elles et n'amoncellent, tousjours regies et commandées
par la cholere! Nous entrons en inimitié, premierement contre les raisons, et
puis contre les hommes. Nous n'aprenons à disputer que pour contredire, et,
chascun contredisant et estant contredict, il en advient que le fruit du
disputer c'est perdre et aneantir la verité. Ainsi
[Image
0425v]
[...]
Je me destourne volontiers du gouvernement de ma
maison. Il y a quelque commodité à commander, fut ce dans une grange, et à estre
obey des siens ; mais c'est un plaisir trop uniforme et languissant. Et puis il
est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux : tantost l'indigence
et oppression de vostre peuple, tantost la querelle d'entre vos voisins, tantost
l'usurpation qu'ils font sur vous, vous afflige ;
[...] Je me suis pris tard au mesnage. Ceux que nature avoit faict naistre avant
[Image
0426]
moy m'en ont deschargé long temps. J'avois desjà pris un autre ply,
plus selon ma complexion. Toutesfois, de ce que j'en ay veu, c'est un'occupation
plus empeschante que difficile : quiconque est capable d'autre chose le sera
bien aiséement de celle-là. Si je cherchois à m'enrichir, cette voye me
sembleroit trop longue ; j'eusse servy les
[Image
0426v]
aussi nous piquent plus les petits affaires.
La tourbe des menus maux offence plus que la violence
d'un, pour grand qu'il soit. A mesure que ces
espines domestiques sont drues et desliées, elles nous mordent plus aigu et sans
menace, nous surprenant facilement à l'impourveu.
Je ne suis pas philosophe : les maux me foullent selon qu'ils poisent ; et
poisent selon la forme comme selon la matiere, et souvent plus. J'en ay plus de
cognoissance que le vulgaire ; si j'ay plus de patience. En fin, s'ils ne me
blessent, ils m'offencent. C'est chose tendre que
la vie et aysée à troubler.
[...]
Quand je considere mes affaires de loing et en
gros, je trouve, soit pour n'en avoir la memoire guere exacte, qu'ils sont allez
jusques à cette heure en prosperant outre mes contes et mes raisons. J'en
retire, ce me semble, plus qu'il n'y en a ; leur bon heur me trahit. Mais
suis-je au dedans de la besongne, voy-je marcher toutes ces parcelles,
mille choses m'y donnent à desirer et
craindre. De les abandonner du tout il m'est tres-facile, de m'y prendre sans
m'en peiner tres-difficile. C'est pitié d'estre en lieu où tout ce que vous
voyez vous enbesongne et vous concerne. Et me semble jouyr plus gayement les
plaisirs d'une maison estrangiere, et y apporter le goust plus naïf.
Diogenes respondit, selon moy, à celuy qui luy demanda
quelle sorte de vin il trouvoit le meilleur: l'estranger, feit-il.
Mon pere aymoit à bastir
[Image
0427]
ses reigles, et y attacheray mes successeurs autant que je pourray. Si
je pouvois mieux pour luy, je le feroys. Je me glorifie que sa volonté s'exerce
encores et agisse par moy. Jà, à
Ceux qui, en m'oyant dire mon insuffisance aux occupations du mesnage, vont me
soufflant aux oreilles que c'est desdain, et que je laisse de sçavoir les
instrumens du labourage, ses saisons, son ordre, comme on faict mes vins, comme
on ente, et de sçavoir le nom et la forme des herbes et des fruicts et l'aprest
des viandes de quoy je vis, le nom et le pris des
estoffes de quoy je m'abille,
pour
avoir à cueur quelque plus haute science, ils me font mourir. Cela c'est sottise
et plustost bestise que gloire. Je m'aimerois mieux bon escuyer que bon logitien :
Viminibus mollique paras detexere junco?
Nous empeschons noz pensées du general et des
causes et conduittes universelles, qui se conduisent tres-bien sans nous, et
laissons en arrière nostre faict et Michel, qui nous touche encore de plus pres
que l'homme.
Or j'arreste bien chez moy le plus ordinairement, mais je voudrois m'y plaire
plus qu'ailleurs.
[...]
[Image
0442]
[...] Pour achever de dire mes foibles
humeurs, j'advoue qu'en voyageant je n'arrive gueres en logis où il ne me passe
par la fantasie si j'y pourray estre et malade et mourant à mon aise. Je veus
estre logé en lieu qui me soit bien particulier, sans bruict, non sale, ou
fumeux, ou estouffé. Je cherche à flatter la mort par ces frivoles
circonstances, ou, pour mieux dire, à me descharger de tout autre empeschement,
affin que je n'aye qu'à m'attendre à elle, qui me poisera volontiers assez sans
autre recharge.
[...]
[Image
0442v]
[...] En cette commodité de logis que je cerche, je
n'y mesle pas la pompe et l'amplitude : je la hay plustost ; mais certaine
proprieté simple, qui se rencontre plus souvant aux lieux où il y a moins d'art,
et que nature honore de quelque grace toute sienne.
[Image
0443]
[...] Ay-je laissé quelque chose à voir derriere moy? J'y retourne ;
c'est tousjours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ny droicte ny
courbe. Ne trouve-je point où je vay, ce qu'on m'avoit dict? Comme il advient
souvent que les jugemens d'autruy ne s'accordent pas aux miens, et les ay
trouvez plus souvant faux, je ne plains pas ma peine ; j'ay apris que ce qu'on
disoit n'y est point. J'ay la complexion du corps libre et le goust commun,
autant qu'homme du monde. La diversité des façons d'une nation à autre ne me
touche que par le plaisir de la varieté. Chaque usage a sa raison. Soyent des
assietes d'estain, de bois, de terre, bouilly ou rosty, beurre ou huyle de nois
ou d'olive, chaut ou froit, tout m'est un, et si un que, vieillissant, j'accuse
cette genereuse faculté, et auroy besoin que la delicatesse et le chois arrestat
l'indiscretion de mon appetit et par fois soulageat mon estomac.
Quand j'ay esté ailleurs qu'en
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0443v]
Ostez leur les entretiens des mysteres de la court, ils sont hors de
leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On
dict bien vray qu'un honneste homme c'est un homme meslé. Au rebours, je
peregrine tres-saoul de nos façons, non pour cercher des Gascons en Sicile (j'en
ay assez laissé au logis) ; je cerche des
[Image
0452]
[...]
Messieurs de Bordeaux m'esleurent maire de leur ville, estant esloigné de
[Image
0452v]
instruicts de
ce qu'ils avoyent à attendre de mon service. Et par ce que la cognoissance de
feu mon pere les avoit seule incitez à cela, et l'honneur de sa memoire, je leur
adjoustay bien clairement que je serois tres-marry que chose quelconque fit
autant d'impression en ma volonté comme avoyent faict autrefois en la sienne
leurs affaires et leur ville, pendant qu'il l'avoit en gouvernement, [...]. Il
me souvenoit de l'avoir veu vieil en mon enfance, l'ame cruellement agitée de
cette tracasserie publique, oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse
des ans l'avoit attaché long temps avant, et son mesnage et sa santé, et, en
mesprisant certes sa vie qu'il y cuida perdre, engagé pour eux à des longs et
penibles voyages. Il estoit tel ; et luy partoit cette humeur d'une grande bonté
de nature : il ne fut jamais ame plus charitable et populaire. [...]
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0453]
[...]
La principale charge que nous ayons, c'est à chacun sa
conduite ; et est ce pour quoy nous sommes icy.
[...]
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0455]
[...]
La plus part de nos vacations sont farcesques.
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0455v]
enflent et
grossissent leur ame et leur discours naturel à la hauteur de leur siege
magistral. Le Maire et
Je veux que l'avantage soit
pour nous, mais je ne forcene point s'il ne l'est.
Je me prens fermemant au
plus sain des partis, mais je n'affecte pas qu'on me remarque specialement
ennemy des autres, et outre la raison generalle. J'accuse merveilleusement cette
vitieuse forme d'opiner: Il est de la Ligue, car il admire la grace de
[Image
0500v]
[...]
Nature a
maternellement observé cela, que les actions qu'elle nous a enjoinctes pour
nostre besoing nous fussent aussi
voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison mais aussi par l'appetit :
c'est injustice de corrompre ses regles. Quand je vois et
[Image
0501]
occupations et laborieuses pensées.
Sages, s'ils eussent creu que c'estoit là leur ordinaire
vacation, cette-cy l'extraordinaire. Nous sommes de grands fols : Il a passé sa
vie en oisiveté, disons nous ; je n'ay rien faict d'aujourd'huy. – Quoy, avez
vous pas vescu? C'est non seulement la fondamentale mais la plus illustre de vos
occupations. – Si on m'eust mis au propre des grands maniements, j'eusse montré
ce que je sçavoy faire.–Avez vous sceu mediter et manier vostre vie? vous avez
faict la plus grande besoigne de toutes. Pour se montrer et exploicter nature
n'a que faire de fortune : elle se montre egallement en tous estages et derriere,
comme sans rideau. Composer nos meurs est nostre office, non pas composer des
livres, et gaigner, non pas des batailles et provinces, mais l'ordre et
tranquillité à nostre conduite. Nostre grand et glorieux chef-d'oeuvre c'est
vivre à propos. Toutes autres choses, regner, thesauriser, bastir, n'en sont
qu'appendicules et adminicules pour le plus. Je
prens plaisir de voir un general d'armée au pied d'une breche qu'il veut tantost
attaquer, se prestant tout entier et delivre à son disner, à son devis, entre
ses amys ; et Brutus, ayant le ciel et la terre
conspirez à l'encontre de luy et de la liberté Romaine, desrober à ses rondes
quelque heure de nuict pour lire et breveter Polybe en toute securité.
C'est aux petites ames, ensepvelies du
pois des affaires, de ne s'en sçavoir purement desmesler, de ne les sçavoir et
laisser et reprendre [...]
La conscience d'avoir bien dispensé les autres heures est un juste et savoureux
condimant des tables. Ainsin ont vescu les sages ; et cette inimitable
contention à la vertu qui nous estonne en l'un et l'autre Caton, cett'humeur
severe jusques à l'importunité, s'est ainsi mollement submise et pleue aux lois
de l'humaine condition et de Venus et de Bacchus,
suivant les preceptes de leur secte, qui demandent le sage parfaict autant
expert et entendu à l'usage des voluptez naturelles qu'en tout autre devoir de
la vie.
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0501v]
populaires et
basses actions des hommes, [...]
Ny chose plus remercable en
Le peuple se trompe : on va bien plus facilement par les bouts, où l'extremité sert de borne d'arrest et de guide, que par la voye du millieu, large et ouverte, et selon l'art que selon nature, mais bien moins noblement aussi, et moins recommandablement. La grandeur de l'ame n'est pas tant tirer à mont et tirer avant comme sçavoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand tout ce qui est assez, et montre sa hauteur à aimer mieux les choses moyennes que les eminentes. Il n'est rien si beau et legitime que de faire bien l'homme et deuement, ny science si ardue que de bien et naturellement sçavoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage c'est mespriser nostre estre. Qui veut escarter son ame le face hardiment, s'il peut, lors que le corps se portera mal, pour la descharger de cette contagion ; ailleurs au contraire, qu'elle l'assiste et favorise et ne refuse point de participer à ses naturels plaisirs et de s'y complaire conjugalement, y apportant, si elle est plus sage, la moderation, de peur que par indiscretion ils ne se confondent avec
[Image
0502]
le desplaisir.
L'intemperance est peste de la volupté,
et la temperance n'est pas son fleau : c'est son assaisonnement. [...]
J'ordonne à mon ame de regarder et la douleur et la
volupté de veue pareillement reglée [...] et
pareillement ferme, mais gayement l'une, l'autre
severement, et, selon ce qu'elle y peut aporter, autant songneuse d'en esteindre
l'une que d'estendre l'autre. Le voir sainement les
biens tire apres soi le voir sainement les maux. Et la douleur a quelque chose
de non evitable en son tendre commencement, et la volupté quelque chose d'evitable
en sa fin excessive.
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0503]
[...]
Pour moy donc, j'ayme
la vie et la cultive telle qu'il a pleu à
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0503v]
[.
Je ne touche pas icy et ne
mesle point à cette marmaille d'hommes que nous sommes et à cette vanité de
desirs et cogitations qui nous divertissent, ces ames venerables, eslevées par
ardeur de devotion et religion à une constante et conscientieuse meditation des
choses divines, [...]
C'est un estude privilegé. Entre nous, ce sont
choses que j'ay tousjours veues de singulier accord : les opinions supercelestes
et les meurs sousterraines. [...] Mesnageons le
temps ; encore nous en reste-il beaucoup d'oisif et mal employé. Nostre esprit
n'a volontiers pas assez d'autres heures à faire ses besongnes, sans se
desassocier du corps en ce peu d'espace qu'il luy faut pour sa necessité. Ils
veulent se mettre hors d'eux et eschapper à l'homme. C'est folie : au lieu de se
transformer en anges, ils se transforment en bestes ; au lieu de se hausser, ils
s'abattent. Ces humeurs transcendentes m'effrayent,
comme les lieux hautains et inaccessibles ; et rien ne m'est à digerer fascheux
en la vie de
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0504]
luy obeyr, lequel outrepasse
et ne se contente de la mesure d'un homme.
Latoe, dones, et, precor, integra
Cum mente, nec turpem senectam
Degere, nec cythara carentem.
(Permets-moi de jouir des biens que je possède, Apollon : une âme et un corps
en santé ; et que j'obtienne une honorable vieillesse qui ne soit étrangère à la
lyre.)[59]
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0504v]
[Image
cover-2a]
[1] Michel de Montaigne, Essais I, II et III, 1580 (en noir), 1580-88 (en bleu) et additions manuscrites de l'Exemplaire de Bordeaux (en rouge). Extrait du site de l'Université de Chicago, Montaigne Studies, © 1999-2006. Toutes les références ci après données sont tirées de Montaigne, Essais Livre premier, Librairie Générale Française © 2002, Le Livre de Poche # 1393 ; et Essais II et III, Gallimard © 1965, folio classique # 290 et 291.
[2]
Je vous propose une expérience philosophique fantastique : une lecture
historique de Montaigne. En même temps que vous entendrez le texte lu par Michel
Piccoli en français classique, vous pourrez le suivre sur cette page dans son
édition originale. Cette expérience unique permet de voir le texte dans sa
profondeur historique comme on voit la profondeur de champ avec nos deux yeux.
L'information envoyée au cerveau par un œil étant légèrement différente de
l'autre, ceci nous permet d'évaluer les distances. De manière analogue, en
lisant le texte original de Montaigne en même temps qu'on l'entend lire dans sa
version classique, il apparaît soudainement une profondeur temporelle qui permet
d'évaluer le décalage culturel qui nous sépare de l'auteur. Cet exercice
étonnant est rendu possible par la lecture simultanée de deux sources
temporelles distinctes : La voix (près de nous) et l'œil
(1580~1588). Mais comme le bébé ne sait pas
immédiatement adapter sa vue aux distances, il nous faut faire un léger effort
pour que la magie opère. Donnez-vous quelques lectures, vous verrez, c'est
fantastique de voir la profondeur de champ culturel.
[3] Virgile, Enéide, XI, 151.
[4] Sénèque, Lettres, 98, 6.
[5] Cicéron, Tusculanes, V, XVIII, 54.
[6] Horace, Odes, II, XIII, 13-14.
[7] Horace, Épîtres, II, II, 128-128.
[8] Horace, Épîtres, I, IV, 13-14.
[9] Lucrèce, II, 753-754.
[10] Lucrèce, II, 1028-1030.
[11] Sentence recueillie par Crespin, section « In leges ».
[12] Cicéron, De natura deorum, I, V, 10.
[13] Sénèque, Lettres, 33, 10.
[14] Dante, Inferno, XI, 93.
[15] Hores, Odes, III, II, 5-6.
[16] Cicéron, Tuscalanes, II, XV, 36.
[17] Sénèque, Lettres, 103, 5, fin.
[18] Cicéron, De officiis, I, XLI, 148.
[19] Horace, Art poétique, 311 (cité par Quintilien, I, V, 2).
[20] Sénèque le Rhéteur, Controverses, VII, préface, 3.
[21] Térence, Heautontimoroumenos, I, I, 149-150.
[22] Tibulle, IV, XIII, 12.
[23] Horace, Satyre VII, du livre II.
[24] Publius Syrus, cité par Vivès, Commentaire sur la Cité de Dieu de Saint Augustin, XIX, VI.
[25] Cicéron, De natura deorum, II, LIV.
[26] Cicéron, De natura deorum, I, VIII.
[27] Cicéron, De natura deorum, I, XXXI.
[28] Sénèque, De Ira, II, IX.
[29] Lucrèce, De Natura Rerum, chant V.
[30] Lucrèce, De Natura Rerum, chant V.
[31] Lucrèce, chant V.
[32] Catulle, élégie XXV.
[33] Ovide, Pontiques, chant I, poème V.
[34] Horace, Art poétique.
[35] Lucrèce, chant II.
[36] Horace, livre II, épitre 2.
[37] Horace, Livre II, satire 2.
[38] Sénèque, Agamemnon, acte III scène I.
[39] Térence, Les Adelphes, acte II, scène II.
[40] Sénèque, Agamemnon, acte II, scène I.
[41] Horace, livre I, épitre 1.
[42] [Insérée ici, cette pĥrase : « Et qui verrait bien à clef à la hauteur d'un jugement étranger, il y arriverait et porterait le sien. » lue par M. Piccoli ne se retrouve pas dans le texte original.]
[43] La traduction de cette citation lue par M. Piccoli est défectueuse. La voici donnée dans Essais II, Gallimard © 1965, p. 418 : « Personne ne tente de descendre en soi-même ». Perse, Satire IV.
[44] Horace, Livre I, Satire 4.
[45] Perse, Satire 5.
[46] Martial, Épigrammes, livre XIII, I.
[47] Catulle, poème XCIV.
[48] Cicéron, Paradoxes, livre V, chap. II.
[49] Virgile, Énéide, chant V.
[50] Virgile, Bucolique II.
[51] Juste Lipse, Saturnalium sermonum, livre I, chap. VI.
[52] Juste Lipse, traité de la Constance, livre I, chap. VIII. (Citation de Pétrone)
[53] Origine inconnue.
[54] Cicéron, Tusculanes, livre IV, chap. XXV.
[55] Cicéron, De Finibus, livre II, Chap. VIII.
[56] Sénèque, Lettre 119.
[57] Cicéron, De Finibus, livre III, chap. VI.
[58]
[59] Horace, Ode 31 du livre I.
Philo5...
... à quelle
source choisissez-vous d'alimenter votre esprit?