NÉOPLATONICIENS  

Proclus

 

Texte fondateur

~ 450

Matière dualité et unité

SOMMAIRE

L'Un, la dyade et la multiplicité

Rien de plus divin que l'unité

La matière est bonne

Deux sortes de dispute

L'Un, la dyade et la multiplicité [1]

Partout, en effet, la dyade est principe et mère de la multiplicité : chez les dieux, dans les intellects, dans les âmes et dans les natures ; or, la cause de la multiplicité est, elle aussi, en quelque façon, multiplicité, mais causalement, tout comme l'un qui est cause de l'unité, est causalement un ; bref, la dyade est sans doute ce qu'elle est dite être, [c'est-à-dire] dyade, mais elle n'est pas privée de l'un ; en effet, tout ce qui vient après l'un est participant de l'un, de sorte que la dyade elle-même est aussi un sous quelque rapport ; par conséquent, la dyade est à la fois hénade et multiplicité, mais hénade en tant qu'elle a part à l'un, et multiplicité en tant qu'elle est cause de la multiplicité. Ainsi donc ces gens-là ont affirmé que [la dyade] n'est ni multiplicité ni un, tandis que, selon nous, elle est à la fois un et multiplicité, et même, selon nous, sa multiplicité a la forme de l'un, tandis que son un est producteur de dualité.

l'Un

Unité

Dyade

Déterminant

Infini

Repos

Mouvement

Identité

Altérité

Similitude

Dissimilitude

Cycle du même

Cycle de l'autre

Ciel

Devenir

Forme

Matière

Rien de plus divin que l'unité [2]

Ni la multiplicité n'est rigoureusement sans coordination avec l'un et arrachée à elle-même ni l'un n'est stérile et privé de la multiplicité qui lui revient : au contraire, et l'un est à la tête de monades de second rang, et la multiplicité possède l'unité qui lui convient ; toutes les multiplicités, en effet, les intelligibles, les intellectives et toutes celles qui sont encosmiques ou hypercosmiques, dépendent de leurs monades propres, et [multiplicités et monades] sont coordonnées entre elles ; et ces monades, à leur tour, [dépendent] d'une unique monade, en sorte que la multiplicité des monades n'est pas, elle aussi, séparée d'elle-même et une simple multiplicité privée de l'unité : il n'était, en effet, pas permis que les causes qui unifient les autres êtres fussent, elles, séparées les unes des autres ; il n'était d'ailleurs pas non plus permis que les causes vivifiantes fussent dépourvues de vie, ni les causes intellectifiantes, dépourvues d'intellect, ni les causes de la beauté, dépourvues de beauté, mais [ces causes] doivent posséder ou bien la vie, l'intellect, la beauté, ou bien quelque chose de plus divin et de supérieur à cela ; par conséquent, force est que les monades qui unifient les autres êtres possèdent, elles aussi, les unes avec les autres, ou bien l'unité ou bien même quelque chose de supérieur à l'unité ; or, il n'y a rien de plus divin que l'unité sinon l'un lui-même ; mais si l'un leur est antérieur, elles sont nécessairement unifiées — ce qui a part à l'un, en effet, est unifié —, et si elles sont unifiées, d'où leur vient cette unité ? Elle ne peut leur venir que de l'un. Il faut donc que les hénades multiples viennent de l'un ; que des [hénades] viennent les multiplicités, tant celles de premier rang que celles qui les suivent, et que les multiplicités qui sont plus éloignées de l'un se pluralisent toujours plus que celles qui les précèdent, et que, cependant, toute multiplicité possède deux hénades, l'une coordonnée, l'autre transcendante.

La matière est bonne [3]

Si donc, comme nous l'avons dit, Dieu cause l'existence de toute illimitation, il cause aussi l'existence de la Matière, qui est l'illimitation toute dernière. C'est donc Dieu qui est la Cause toute première et ineffable de la Matière. Comme, d'autre part, Platon fait dériver partout les propriétés inhérentes aux sensibles des Causes Intelligibles auxquelles ces propriétés correspondent, par exemple l'égal d'ici-bas de l'Égal-en-soi, et pareillement tous les animaux et plantes d'ici-bas, de la même manière il tire évidemment aussi l'illimitation d'ici-bas de l'illimitation première, tout comme la limite d'ici-bas de la Limite intelligible. Or il a été montré ailleurs que Platon a établi l'illimitation première, celle qui est antérieure aux mixtes, à la cime des Intelligibles et qu'il en fait rayonner l'influence depuis là-haut jusqu'aux derniers êtres, en sorte que, selon Platon, la Matière procède et de l'Un et de l'illimitation antérieure à l'Être Un, ou, si tu veux, de l'Être Un aussi dans la mesure où elle est, en puissance, de l'être. C'est pourquoi bien qu'elle soit tout à fait indistincte et sans forme, elle est de quelque manière chose bonne et illimitée, parce que ces deux (scil. l'Un et l'illimitation) aussi sont antérieurs aux Formes et à leur manifestation.

Deux sortes de dispute [4]

Ainsi donc, comme je viens de le dire, c'est le vulgaire qui a institué ce nom [de radotage] pour la dialectique : c'est pourquoi, comme on l'a vu, Parménide dit, lui aussi, que la méthode qu'il allait enseigner était ainsi appelée par le vulgaire. Mais s'il nous faut considérer aussi les divisions des arts dans le Sophiste, eh bien ! nous découvrirons que l'Étranger d'Élée aussi range dans ce texte la dialectique sous le radotage [5]. Il dit, en tout cas, que parmi toutes les sciences, une sorte s'occupe de production, une autre, d'acquisition ; que, dans [la science] d'acquisition, une sorte se fait par lutte, une autre, d'une autre façon ; que, dans celle qui se fait par lutte, une sorte se fait par rivalité, l'autre, par combat ; et que, dans celle qui se fait par combat, une sorte, la violente, accomplit son oeuvre par le moyen des corps, l'autre, qui s'accomplit par le moyen des discours, est la contestation : c'est là, évidemment, que nous placerons la dialectique. En effet, elle n'est pas science de production (au contraire, elle est, comme tout le savoir, [science] d'acquisition) et, dans [la science] d'acquisition, elle ne se range pas sous autre chose que ce qui procède par lutte. Maintenant, puisque la contestation se divise en deux sortes — il y a celle qui use de longs discours et celle qui procède en privé par questions et réponses —, il est évident que la dialectique se range sous cette dernière sorte ; et puisque ce genre — appelé contradiction — se divise aussi en deux (il y a la contradiction qui concerne les contrats particuliers et celle qui concerne les [sujets] universels susceptibles d'arguments contradictoires et de recherches, c'est-à-dire [les contradictions] qui concernent le juste en-soi, le beau ou leurs contraires), c'est évidemment sous cette dernière sorte aussi que se rangera la dialectique. Maintenant, [l'Étranger d'Élée] appelle cette sorte art de dispute, sans avoir encore pris en considération cette sorte de dispute et de contention si décriée, mais il désigne ainsi seulement l'opposition des arguments et l'activité qui consiste à soulever des objections. Il est, en effet, possible de contredire aussi correctement et de disputer bien et comme il le faut, s'il est vrai que, comme on le dit, il y a deux sortes de dispute :

Il n'y avait donc pas qu'une unique sorte de dispute,

dit quelqu'un. Or donc, de cet art de dispute, une sorte vise à gagner de l'argent — c'est justement celle qui nous produit le vaillant sophiste —, tandis que l'autre est gaspilleuse d'argent, et c'est elle qui fait sacrifier les affaires personnelles à cause d'une insatiable occupation dans les discours, et c'est là évidemment que nous rangerons la dialectique (et non pas sous l'autre sorte, puisque c'est, comme on vient de le voir, la sorte pratiquée par les sophistes). Or, quand il s'agit de donner son nom à la [dispute] gaspilleuse d'argent, [l'Étranger d'Élée] dit qu'on ne peut l'appeler que art du radotage. Si donc [Platon] attribue à la dialectique aussi ce nom-là, quel moyen de distinguer la méthode du Parménide de la dialectique, sous prétexte que cette méthode est appelée un radotage tandis que la dialectique ne peut jamais recevoir ce nom ?

[1] Proclus, Commentaire sur le Parménide de Platon, Tome 1, 2e partie, Livre 1, Les Belles Lettres © 2007, traduction Concetta Luna et Alain-Philippe Segonds, p. 128.
Table de dyades extraite de : Brice Parain (Jean Trouillard), Histoire de la philosophie I, vol.2, Gallimard © 1969, p. 922.

[2] Proclus, Ibid., p. 121.

[3] Proclus, Commentaire sur le Timée, Tome II, Livre 2, Vrin © 1967-2006, traduction A. J. Festugière, pp. 248-249.

[4] Proclus, Commentaire sur le Parménide de Platon, Tome 1, 2e partie, Livre 1, Les Belles Lettres © 2007, traduction Concetta Luna et Alain-Philippe Segonds, pp. 52-54.

[5] Cf. Soph. 219 D-225 C. Le classement de la dialectique dans la contestation ne se trouve pas chez Platon, mais est dû à Proclus lui-même, comme il l'affirme clairement (657.34-35). Voici donc le schéma de division des sciences que Proclus trace dans ce passage :

    Cette classification vise donc à montrer que le terme est susceptible de recevoir une interprétation positive et qu'il peut désigner à la fois la méthode du Parménide et la dialectique. L'objection qui distinguait la dialectique de la méthode du Parménide sur la base du fait que cette dernière est appelée , alors que ce terme ne désignerait jamais la dialectique, est ainsi réfutée. (Proclus, Ibid., pp. 235-236.)

Philo5
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