LES LUMIÈRES 

Philippe Pinel

 

Texte fondateur

1780 et 1797

Aliénation

SOMMAIRE

Introduction

Changement des affections morales durant les accès.

Diverses lésions des fonctions de l'entendement durant les accès.

Les accès de Manie ont pour caractère un nouveau degré d'énergie physique et morale.

Les aliénés, après le rétablissement de la raison, sont-ils sujets à des rechutes, et quels moyens moraux peuvent les prévenir ?

Motifs qui portent à regarder la plupart des accès de Manie, comme l'effet d'une réaction salutaire et favorable à la guérison.

Difficulté extrême de faire concourir toutes les circonstances en faveur des aliénés, soit dans des asiles particuliers, soit dans les hospices.

Idée qu'on doit se former des prétendus possédés du démon.

Tableau des guérisons

Les manies périodiques avec délire et par une cause morale, guéries souvent par le seul régime moral ou physique.

NÉVROSES DES FONCTIONS CÉRÉBRALES

DÉMENCE

Considérations générales

Description générale de la Démence

Traitement de la Démence

IDIOTISME

Considérations générales

Description générale de l'Idiotisme

Traitement de l'Idiotisme

Introduction[1]

La marche progressive des lumières sur le caractère et le traitement de l'aliénation mentale se rapporte entièrement à celle qu'on a suivie pour les autres maladies, suivant les degrés plus ou moins avancés de la civilisation des peuples. Un empirisme borné a fait adopter dès les premiers temps de prétendus spécifiques dont on a exagéré les vertus, et varié à l'infini les applications pour en assurer le succès. L'origine souvent fabuleuse de ces médicaments, une longue suite de préceptes minutieux et frivoles sur leur usage, et des tâtonnements dirigés au hasard pouvaient-ils manquer de donner l'éveil à des esprits observateurs ? Et dès lors ont été jetés les vrais fondements de la science, c'est-à-dire l'étude et les premières ébauches de la description de la manie, comme connaissances nécessaires avant tout emploi des remèdes. Pouvait-on ne point apercevoir à la même époque l'influence puissante du régime moral et physique pour opérer souvent la guérison des aliénés ? Mais bientôt après, ces principes solides sont venus se perdre à travers les siècles d'ignorance et de barbarie, pour reparaître faiblement à la renaissance des Sciences et des Belles-Lettres en Europe. On traduisit alors, on commenta ce qu'avaient écrit de plus judicieux sur la manie les Auteurs Grecs et Latins, mais on se borna à un respect superstitieux, sans marcher sur les traces de ces modèles : dans la suite, nouveaux écarts de la vraie route de l'observation par l'esprit d'hypothèse, et une application mal entendue des autres sciences à la Médecine. L'exemple et les erreurs des temps passés, les fausses routes qu'on s'est frayées et la marche méthodique et sévère suivie dans toutes les branches de l'histoire naturelle, forcent maintenant de reprendre sur la manie le fil de l'observation, abandonné depuis tant de siècles ; et c'est dans cette vue que je publie cet Ouvrage, que réclament également de nouveaux progrès à faire dans l'histoire générale de l'esprit humain, et dans la science médicale.

Faire prendre l'ellébore à l'intérieur pour guérir la manie ou d'autres maladies chroniques ; savoir le choisir, le préparer, en diriger l'usage ; c'était dans l'ancienne Grèce le chef-d'oeuvre de la sagacité de l'homme, ou plutôt de l'empirisme le plus laborieusement combiné. [...]

Hippocrate paraît, et une barrière éternelle s'élève entre l'usage empirique des médicaments et la vraie science médicale ; je veux dire l'étude approfondie du caractère et de la marche des maladies. L'immense carrière qui est ouverte à ses recherches ne lui permet point de porter des vues particulières sur la manie ; mais il a donné l'exemple général de la méthode descriptive la plus sévère ; et des hommes faits pour l'apprécier la prennent pour modèle dans leurs premières ébauches sur l'histoire et le traitement de l'aliénation mentale. [...] Les préceptes que donne Celse portent encore plus directement le caractère d'une utilité immédiate pour la guérison des aliénés, et d'une certaine habitude d'être spectateur de leurs écarts ; règles pour les diriger ou pour rectifier dans certains cas leurs fausses idées, indications des moyens de répression à mettre quelquefois en usage ou des voies de bienveillance et de douceur si souvent propres à les désarmer ; loi expresse d'un exercice de corps soutenu et d'un travail pénible ; telles sont les vues qu'il a données et dont l'expérience de tous les temps n'a cessé de confirmer l'effet salutaire. Pourquoi peut-on autoriser de son nom des traitements durs et des actes de violence qu'il croit être quelquefois nécessaires pour contribuer à la guérison de la manie ? Coelius Aurelianus, si inférieur à Celse pour l'élégance et la pureté du langage, semble avoir ambitionné une autre gloire dans son article sur la manie ; les causes occasionnelles de cette maladie, ses signes précurseurs, ses symptômes distinctifs sont notés avec soin dans cette partie de son ouvrage ; il recommande de faire éviter aux aliénés des impressions trop vives sur les organes des sens. Il passe aux mesures de surveillance propres à corriger leurs erreurs, et il indique deux écueils à éviter par ceux qui les dirigent ; une indulgence illimitée et une dureté repoussante. Le même auteur donne à entendre un juste milieu à tenir entre ces deux extrêmes, le talent heureux de prendre à propos avec les aliénés tous les dehors d'une gravité imposante ou le ton simple d'une sensibilité vraie, de se concilier leur respect et leur estime par une conduite franche et ouverte, de s'en faire constamment chérir et craindre, habileté dont on a fait honneur à quelques modernes et dont j'indique ici la source.

On s'étonne que des principes aussi lumineux et aussi féconds en applications utiles n'aient obtenu pendant une longue suite de siècles aucun développement ultérieur [...]

[...]

[...] L'habitude de vivre constamment au milieu des aliénés, celle d'étudier leurs moeurs, leurs caractères divers, les objets de leurs plaisirs ou de leurs répugnances, l'avantage de suivre le cours de leurs égarements le jour, la nuit, les diverses saisons de l'année, l'art de les diriger sans effort et de leur épargner des emportements et des murmures, le talent de prendre à propos avec eux le ton de la bienveillance ou un air imposant, et de les subjuguer par la force lorsque les voies de la douceur ne peuvent suffire ; enfin, le spectacle continuel de tous les phénomènes de l'aliénation mentale, et les fonctions de la surveillance, doivent nécessairement communiquer à des hommes intelligents et zélés, des connaissances multipliées et des vues de détail qui manquent au médecin, borné le plus souvent, à moins d'un goût dominant, à des visites passagères. [...]

Changement des affections morales durant les accès.[2]

Celui qui a regardé la colère comme une fureur ou manie passagère (ira furor brevis est), a exprimé une pensée très vraie, et dont on sent d'autant plus la profondeur, qu'on a été plus à portée d'observer et de comparer un grand nombre d'accès de manie, puisqu'ils se montrent en général sous la forme d'un emportement prolongé plus ou moins fougueux ; ce sont bien plus ces émotions d'une nature irascible, que le trouble dans les idées ou les singularités bizarres du jugement, qui constituent le vrai caractère de ces accès : aussi trouve-t-on le nom de manie comme synonyme de celui de fureur, dans les écrits d'Arétée et de Caelius Aurelianus, qui ont excellé dans l'art d'observer. On doit seulement reprendre la trop grande extension qu'ils donnaient à ce terme, puisqu'on observe quelquefois des accès sans fureur, mais presque jamais sans une sorte d'altération ou de perversion des qualités morales. Un homme, devenu maniaque par les événements de la Révolution, repoussait avec rudesse, au moment de l'accès, un enfant qu'il chérissait tendrement en tout autre temps. J'ai vu aussi un jeune homme plein d'attachement pour son père, l'outrager, ou chercher même à le frapper dans ses accès périodiques, et nullement accompagnés de fureur. Je pourrais citer quelques exemples d'aliénés, connus d'ailleurs par une probité rigide durant leurs intervalles de calme, et remarquables, pendant leurs accès, par un penchant irrésistible à voler et à faire des tours de filouterie. Un autre insensé, d'un naturel pacifique et très doux, semblait inspiré par le démon de la malice durant ses accès ; il était alors sans cesse dans une activité malfaisante, il enfermait ses compagnons dans les loges, les provoquait, les frappait, et suscitait à tout propos des sujets de querelle et de rixe. Mais comment concevoir l'instinct destructeur de quelques aliénés, sans cesse occupés à déchirer et à mettre en lambeaux tout ce qu'ils peuvent atteindre ? C'est sans doute quelquefois par une erreur de l'imagination, comme le prouve l'exemple d'un insensé qui déchirait le linge et la paille de sa couche, qu'il prenait pour un tas de serpents et de couleuvres entortillés. Mais parmi ces furieux, il y en a aussi dont l'imagination n'est point lésée, et qui éprouvent une propension aveugle et féroce à tremper leurs mains dans le sang, et à déchirer les entrailles de leurs semblables. C'est un aveu que j'ai reçu en frissonnant de la bouche même d'un de ces insensés, dans ses intervalles de tranquillité. Pour compléter, enfin ce tableau d'une atrocité automatique, je puis citer l'exemple d'un aliéné qui tournait contre lui comme contre les autres sa fureur forcenée. Il s'était amputé lui-même la main avec un couperet avant d'arriver à Bicêtre, et malgré ses liens, il cherchait à approcher ses dents de sa cuisse pour la dévorer. Ce malheureux a fini par succomber dans un de ces accès de rage maniaque et suicide.

Diverses lésions des fonctions de l'entendement
durant les accès.[3]

On sait que Condillac, pour mieux remonter, par l'analyse, à l'origine de nos connaissances, suppose une statue animée, et successivement douée des fonctions de l'odorat, du goût, de l'ouïe, de la vue et du tact, et c'est ainsi qu'il parvient à indiquer les idées qui doivent être rapportées à des impressions diverses. N'importe-t-il point de même à l'histoire de l'entendement humain de pouvoir considérer d'une manière isolée ses diverses fonctions, comme l'attention, la comparaison, le jugement, la réflexion, l'imagination, la mémoire et le raisonnement, avec les altérations dont ces fonctions sont susceptibles ? Or un accès de manie offre toutes les variétés qu'on pourrait rechercher par voie d'abstraction. Tantôt ces fonctions sont toutes ensemble abolies, affaiblies, ou vivement excitées pendant les accès ; tantôt cette altération ou perversion ne tombe que sur une seule ou plusieurs d'entre elles, pendant que d'autres ont acquis un nouveau degré de développement et d'activité qui semblent exclure toute idée d'aliénation de l'entendement. Il n'est pas rare de voir quelques aliénés plongés, pendant leurs accès, dans une idée exclusive qui les absorbe tout entiers, et qu'ils manifestent dans d'autres moments ; ils restent immobiles et silencieux dans un coin de leur loge, repoussent avec rudesse les services qu'on veut leur rendre, et n'offrent que les dehors d'une stupeur sauvage. N'est-ce pas là porter l'attention au plus haut degré, et la diriger avec la dernière vivacité sur un objet unique ? D'autre fois l'insensé, durant son accès, s'agite sans cesse ; il rit, il chante, il pleure tour à tour, et montre la mobilité la plus versatile, sans que rien puisse le fixer un seul moment. J'ai vu des aliénés refuser d'abord avec la plus invincible obstination toute nourriture par une suite de préjugés religieux, être ensuite fortement ébranlés par le ton impérieux et menaçant du concierge, passer plusieurs heures dans une sorte de lutte intérieure entre l'idée de se rendre coupables envers la Divinité, et celle de s'exposer à de mauvais traitements, céder enfin à la crainte, et se déterminer à prendre des aliments ; n'est-ce point là comparer des idées après les avoir fortement méditées ? D'autres fois l'aliéné paraît incapable de cette comparaison, et il ne peut sortir de la sphère circonscrite de son idée primitive. Le jugement paraît quelquefois entièrement oblitéré pendant l'accès, et l'insensé ne prononce que des mots sans ordre et sans suite, qui supposent les idées les plus incohérentes. D'autres fois le jugement est dans toute sa vigueur et sa force ; l'insensé paraît modéré, et il fait les réponses les plus justes et les plus précises aux questions des curieux, et si on lui rend la liberté, il entre dans le plus grand accès de rage et de fureur, comme l'ont prouvé les déplorables événements des prisons au 2 septembre de l'an 2e de la République. Cette sorte de manie est même si commune, que j'en ai vu huit exemples à la fois dans l'hospice, et qu'on lui donne le nom vulgaire de folie raisonnante. Il serait superflu de parler des écarts de l'imagination, des visions fantastiques[4], des transformations idéales en généraux d'armée, en monarques, en divinités ; illusions qui font le caractère des affections hypocondriaques et mélancoliques, si fréquemment observées et décrites sous toutes les formes par les auteurs. Comment peut-on manquer de les retrouver dans la manie, qui n'est souvent que le plus haut degré de l'hypocondrie et de la mélancolie ? Il y a de singulières variétés pour la mémoire, qui semble quelquefois être entièrement abolie, en sorte que les aliénés, dans leurs intervalles de calme, ne conservent aucun souvenir de leurs écarts et de leurs actes d'extravagance ; mais certains d'entre eux se retracent vivement toutes les circonstances de l'accès, tous les propos outrageants qu'ils ont tenus, tous les emportements où ils se sont livrés ; ils deviennent sombres et taciturnes pendant plusieurs jours ; ils vivent retirés au fond de leurs loges, et sont pénétrés de repentir, comme si on pouvait leur imputer ces écarts d'une fougue aveugle et irrésistible. La réflexion et le raisonnement sont visiblement lésés ou détruits dans la plupart des accès de manie ; mais on en peut citer aussi où l'une et l'autre fonction de l'entendement subsistent dans toute leur énergie, ou se rétablissent promptement lorsqu'un objet vient à fixer les insensés au milieu de leurs divagations chimériques. J'engageai un jour un d'entre eux, d'un esprit très cultivé, à m'écrire une lettre au moment même où il tenait les propos les plus absurdes, et cependant cette lettre, que je conserve encore, est pleine de sens et de raison. Un orfèvre, qui avait l'extravagance de croire qu'on lui avait changé sa tête, s'infatua en même temps de la chimère du mouvement perpétuel ; il obtint ses outils, et il se livra au travail avec la plus grande obstination. On imagine bien que la découverte n'eut point lieu ; mais il en résulta des machines très ingénieuses, fruit nécessaire des combinaisons les plus profondes. Tout cet ensemble de faits peut-il se concilier avec l'opinion d'un siège ou principe unique et indivisible de l'entendement ? Que deviennent alors des milliers de volumes sur la métaphysique ?

Les accès de Manie ont pour caractère
un nouveau degré d'énergie physique et morale.[5]

On doit espérer que la médecine philosophique fera désormais proscrire ces expressions vagues et inexactes d'images tracées dans le cerveau, d'impulsion inégale du sang dans les différentes parties de ce viscère, du mouvement irrégulier des esprits animaux, etc., expressions qu'on trouve encore dans les meilleurs ouvrages sur l'entendement humain, et qui ne peuvent plus s'accorder avec l'origine, les causes et l'histoire des accès de manie. L'excitation nerveuse qui en caractérise le plus grand nombre ne se marque pas seulement au physique par un excès de force musculaire et une agitation continuelle de l'insensé, mais encore au moral, par un sentiment profond de supériorité de ses forces, et par une haute conviction que rien ne peut résister à sa volonté suprême ; aussi est-il doué alors d'une audace intrépide, qui le porte à donner un libre essor à ses caprices extravagants, et dans les cas de répression, à livrer un combat au concierge et aux gens de service, à moins qu'on ne vienne en force et qu'on ne se rassemble en grand nombre, c'est-à-dire qu'il faut, pour le contenir, un appareil imposant qui puisse agir fortement sur son imagination, et le convaincre que toute résistance serait vaine ; c'est là un grand secret dans les hospices bien ordonnés, de prévenir les accidents funestes dans des cas inopinés, et de concourir puissamment à la guérison de la manie. J'ai vu aussi quelquefois cette excitation nerveuse devenir extrême et incoercible. Un insensé, calme depuis plusieurs mois, est tout à coup saisi de son accès durant un tour de promenade ; ses yeux deviennent étincelants et comme hors des orbites ; son visage, le haut du cou et de la poitrine prennent la rougeur du pourpre ; il croit voir le soleil à quatre pas de distance, il dit éprouver un bouillonnement inexprimable dans sa tête, et avertit qu'on l'enferme promptement, parce qu'il n'est plus le maître de contenir sa fureur. Il continua, pendant son accès, de s'agiter avec violence, de croire voir le soleil à ses côtés, de parler avec une volubilité extrême, et de ne montrer que désordre et confusion dans ses idées. D'autres fois, cette réaction de forces épigastriques sur les fonctions de l'entendement, loin de les opprimer ou de les obscurcir, ne fait qu'augmenter leur vivacité et leur énergie, soit en devenant plus modérée, soit que la culture antérieure de l'esprit et l'exercice habituel de la pensée servent à la contrebalancer. L'accès semble porter l'imagination au plus haut degré de développement et de fécondité, sans qu'elle cesse d'être régulière et dirigée par le bon goût. Les pensées les plus saillantes, les rapprochements les plus ingénieux et les plus piquants, donnent à l'aliéné l'air surnaturel de l'inspiration et de l'enthousiasme. Le souvenir du passé semble se dérouler avec facilité, et ce qu'il avait oublié dans ses intervalles de calme se reproduit alors à son esprit avec les couleurs les plus vives et les plus animées. Je m'arrêtais quelquefois avec plaisir auprès de la loge d'un homme de lettres qui, pendant son accès, discourait sur les événements de la Révolution avec toute la force, la dignité et la pureté du langage qu'on aurait pu attendre de l'homme le plus profondément instruit et du jugement le plus sain[6]. Dans tout autre temps ce n'était plus qu'un homme très ordinaire. Cette exaltation, lorsqu'elle est associée à l'idée chimérique d'une puissance suprême ou d'une participation à la nature divine, porte la joie de l'insensé jusqu'aux jouissances les plus extatiques, et jusqu'à une sorte d'enchantement et d'ivresse du bonheur. Un insensé renfermé dans une pension de Paris, et qui, durant ses accès, se croyait le prophète Mahomet, prenait alors l'attitude du commandement et le ton de l'envoyé du Très-Haut ; ses traits étaient rayonnants, et sa démarche pleine de majesté. Un jour que le canon tirait à Paris pour des événements de la Révolution, il se persuade que c'est pour lui rendre hommage ; il fait faire silence autour de lui, il ne peut plus contenir sa joie, et c'est peut-être l'image la plus vraie de l'inspiration surnaturelle, ou plutôt de l'illusion fantastique des anciens prophètes.

Les aliénés, après le rétablissement de la raison,
sont-ils sujets à des rechutes,
et quels moyens moraux peuvent les prévenir ?[7]

L'homme éclairé se garde de devenir l'écho d'une opinion générale : il la discute, et si les faits évidents et bien rapprochés donnent un résultat contraire, il laisse les autres se complaire dans leur erreur, et il n'en goûte que mieux la vérité. Qu'importe donc qu'on répète sans cesse que la manie ne se guérit jamais, que si ses accès disparaissent pour un temps, ils ne peuvent manquer de se reproduire ; que tout traitement est inutile et illusoire ? Il s'agit de savoir si cette opinion, généralement accréditée, s'accorde avec les faits observés en Angleterre et en France dans les hospices bien ordonnés. Pourquoi confondre les suites de l'imprévoyance avec les effets d'une application éclairée de vrais principes ? La sensibilité profonde qui constitue en général le caractère des maniaques, et qui les rend susceptibles d'émotions les plus vives et de chagrins concentrés, les expose sans doute à des rechutes ; mais ce n'est qu'une raison de plus de vaincre ses passions suivant les conseils de la sagesse, et de fortifier son âme par les maximes de morale des anciens philosophes ; les écrits de Platon, de Plutarque, de Sénèque, de Tacite, les Tusculanes de Cicéron, vaudront bien mieux pour les esprits cultivés, que des formules artistement combinées, de toniques et d'antispasmodiques. Lors même que ces remèdes moraux ne peuvent être mis en usage, la médecine préservative et fondée sur des principes élevés, n'apprend-elle point à prendre des précautions à l'approche de la saison des chaleurs, à produire une heureuse diversion par des occupations sérieuses ou des travaux pénibles durant les intervalles de calme, à comprimer, pendant le rétablissement, les travers et les caprices des insensés par une fermeté inflexible et un appareil de crainte, sans cesser de prendre en général le ton de la bienveillance et les voies de la douceur ; à proscrire tout excès d'intempérance, tout sujet de tristesse et d'emportement ; à prolonger enfin, autant qu'il est nécessaire, le séjour de l'insensé dans l'hospice, et à prévenir sa sortie prématurée[8]. L'expérience a confirmé depuis longtemps l'utilité des mesures de prudence pour rendre les rechutes extrêmement rares ou presque nulles. Je puis attester, par exemple, que sur vingt-cinq guérisons opérées à Bicêtre durant l'an 2e de la République, il n'y a eu que deux rechutes, causées, l'une par l'ennui et le chagrin, et l'autre, après cinq années de rétablissement, par une tristesse profonde, et qu'on peut regarder comme la cause primitive de la manie.

Motifs qui portent à regarder la plupart des accès de Manie, comme l'effet d'une réaction salutaire
et favorable à la guérison.[9]

On aime à planer avec Stahl au-dessus de cette médecine philo-pharmaceutique, hérissée de formules et de petits moyens, et à s'élever, même dans la manie, à la considération générale d'un principe conservateur, qui cherche à repousser toute atteinte nuisible par une suite d'efforts heureusement combinés, de même que dans les fièvres. Une affection vive, ou, pour parler plus généralement, un stimulant quelconque, agit fortement sur le centre des forces épigastriques, y produit une commotion profonde qui se répète sur les plexus abdominaux, en donnant lieu à des resserrements spasmodiques, à une constipation opiniâtre, à des ardeurs d'entrailles. Bientôt après il s'excite une réaction générale plus ou moins forte, suivant la sensibilité individuelle ; le visage se colore, la circulation devient plus animée ; le centre des forces épigastriques semble recevoir une impulsion secondaire d'une tout autre nature que celle qui était primitive, la contraction musculaire est pleine d'énergie ; il s'excite le plus souvent une fougue aveugle et une agitation incoercible ; l'entendement lui-même est entraîné dans cette sorte de mouvements salutaires et combinés. Ses fonctions s'altèrent, ou plusieurs à la fois, ou partiellement, et quelquefois elles redoublent de vivacité. C'est au milieu de ce trouble tumultueux que cessent les affections gastriques ou abdominales, après une durée plus ou moins prolongée ; le calme succède, et amène en général une guérison d'autant plus solide que l'accès a été plus violent, comme le démontrent les observations les plus réitérées. Si l'accès est au-dessous du degré d'énergie nécessaire, la même scène peut se renouveler dans un ordre périodique, mais le plus souvent les accès ainsi répétés diminuent d'intensité, et finissent par disparaître. Sur trente-deux insensés avec manie périodique irrégulière, vingt-neuf ont été ainsi guéris ; les uns par une suppression prompte, les autres par une diminution progressive des accès ; les trois autres ont continué d'éprouver des accès de plus en plus violents, et ils ont fini par y succomber : ce qui suppose qu'un vice organique ou nerveux a mis obstacle au développement des lois générales. Et ne retrouvons-nous point des exceptions analogues dans les fièvres, soit intermittentes, soit continues ? Je puis alléguer encore d'autres faits sans réplique, en faveur des effets salutaires des accès de manie. J'ai vu cinq insensés, depuis l'âge de dix-huit jusqu'à vingt-cinq ans, arriver à Bicêtre avec une sorte d'oblitération des facultés de l'entendement, ou ce qu'on peut nommer une démence d'imbécillité ; ils sont restés dans cet état, les uns trois mois, les autres six ou sept mois, et quelques-uns même plus d'une année. Après ces divers intervalles, il s'est produit dans chacun une sorte de révolution interne et spontanée, qui a amené un accès unique des plus violents durant quinze, vingt, ou tout au plus vingt-cinq jours, et tous ces insensés ont recouvré l'usage de la raison. Mais il paraît que ce n'est que dans l'âge de la vigueur et de la jeunesse qu'il peut s'exciter une sorte de réaction aussi inattendue et aussi favorable, puisque je ne puis citer qu'un seul exemple semblable, arrivé vers la quarantième année de l'âge. Je demande maintenant si tout médecin qui chercherait à guérir de pareils accès, ne mériterait point d'être mis à la place de l'insensé lui-même ? C'est lorsque les accès s'exaspèrent pour la durée et la violence, et lorsque la manie périodique, régulière ou irrégulière, menace de devenir funeste ou de dégénérer en manie continue, qu'on doit chercher des secours puissants dans l'usage des bains, des douches, de l'opium, du camphre, et autres antispasmodiques dont l'expérience semble avoir montré l'efficacité, mais dont il reste à constater les effets par des observations justes et précises, même d'après les vues de la médecine de Brown ; car l'esprit frondeur et les écarts brillants des systèmes servent quelquefois à donner des élans au génie, et si Vanhelmont n'eût point existé, il est douteux que Stahl eût obtenu une supériorité aussi marquée en médecine.

Difficulté extrême de faire concourir toutes les circonstances
en faveur de aliénés, soit dans des asiles particuliers,
soit dans les hospices.[10]

On déplore le sort de l'espèce humaine, quand on songe à la fréquence, aux causes multipliées de la manie, et aux circonstances sans nombre qui peuvent être contraires à ceux qui l'éprouvent, même dans les institutions les plus heureusement organisées. Veut-on que chaque aliéné soit gardé dans une étroite réclusion au sein de sa famille ? C'est opposer un obstacle éternel à son rétablissement. Consacre-t-on des asiles publics à des rassemblements nombreux d'aliénés, et réunit-on tous les avantages du site, de l'étendue et de la distribution du local ; que de qualités rares, quel zèle, quel discernement, quel heureux mélange d'une fermeté imposante et d'un coeur compatissant et sensible ne faut-il point avoir pour diriger des êtres intraitables, soumis à tous les travers, à tous les caprices les plus bizarres, et quelquefois à tous les emportements d'une fureur aveugle ; sans qu'on ait d'autre droit que celui de les plaindre ? Peut-on, autrement que par une expérience éclairée et par une attention constante, pressentir l'approche des accès pour prévenir les accidents de leur explosion[11], contenir sévèrement les brutalités des gens de service, et punir leur négligence ; écarter, dans les accès, tout ce qui peut aigrir le délire de l'aliéné, remédier promptement, lors de leur terminaison, à un état de débilité et d'atonie qui peut devenir funeste, profiter enfin de tous les avantages que donnent les intervalles de calme, pour supprimer le retour des accès, ou les rendre moindres ? Mais que devient encore l'hospice avec le meilleur choix du directeur, si le médecin, doué d'une confiance exclusive dans ses lumières, et plein d'une bouffissure doctorale, se montre plus jaloux d'exercer sa suprématie que de tout diriger vers un but unique et fondamental, la guérison de la manie ?

Idée qu'on doit se former
des prétendus possédés du démon.[12]

Une croyance aveugle dans la démonomanie ou les prestiges du démon, doit peu étonner dans les écrits de Wierus[13], publiés vers le milieu du dix-septième siècle, et dignes d'être autant rapportés à la théologie qu'à la médecine ; c'était-là des erreurs du temps qu'il faut pardonner à un auteur si soigneux à décrire les formules des exorcismes, le don de prédire l'avenir accordé au démon, les tours perfides et malins qu'il a joués en prenant la forme humaine, les traits des personnages célèbres qu'il a empruntés en divers lieux pour se montrer sur la terre. « Qu'un homme, dit le judicieux Mead, déchire ses vêtements et marche nu, qu'il frappe de terreur tout ce qu'il rencontre, qu'il se fasse à lui-même de profondes blessures, qu'il soit si furieux qu'il rompe les chaînes les plus fortes, qu'il s'enfonce dans les lieux les plus solitaires, et qu'il erre sur les tombeaux, qu'il crie enfin qu'il est possédé du démon, ce ne sont que des actes de folie, et c'est-là, ajoute-t-il, à quoi se réduit tout ce qu'on nous raconte sur les démoniaques dans les livres saints. » Il ne faut d'ailleurs qu'entrer dans les hospices d'insensés pour réduire à leur juste valeur toutes ces prétendues possessions ou plutôt ces idées visionnaires des mélancoliques ou des maniaques. Mais quoi de plus propre à inspirer de semblables chimères aux esprits faibles, que la manie sans délire avec les penchants les plus horribles, c'est-à-dire, cette espèce de combat entre l'usage de la raison et une impulsion aveugle aux actes les plus féroces, l'exercice libre des fonctions de l'entendement et le plus haut degré de bouleversement des facultés affectives. Aussi chercherait-on en vain à appliquer à cette espèce de manie les règles du traitement moral, en infligeant des punitions ou en voulant rectifier des idées erronées, puisque l'aliéné avoue qu'il n'est pas maître de lui-même, et qu'il abhorre autant qu'il est en lui ses funestes penchants ; c'est par l'usage des antispasmodiques les plus puissants dont je parlerai ci-après, c'est par les charmes de la musique, ou par quelque émotion vive et profonde qu'on peut produire un changement durable. C'est aussi ce que les prêtres de tous les temps ont saisi avec finesse, et qu'ils mettaient en pratique chaque année à Besançon, lors de la fête du Saint-Suaire, célèbre par le concours des insensés, sous le titre de démoniaques, qu'on amenait de très loin pour être guéris. Une foule immense de spectateurs placés en amphithéâtre sur un lieu élevé ; quelques prétendus démoniaques contenus par des soldats et agités par des mouvements de fureur et des contorsions effrayantes ; des prêtres en habits de cérémonie, procédant gravement aux exorcismes ; dans l'intérieur de l'église et hors de la vue du vulgaire, les accents mélodieux d'une musique guerrière ; à un signal donné une sorte d'étendard élevé dans les airs, ou plutôt un drap ensanglanté sous le nom de Saint-Suaire, qu'on montrait à trois reprises différentes, au bruit du canon de la citadelle ; la commotion profonde communiquée au peuple rassemblé qui s'écriait, dans un excès d'enthousiasme, miracle ! miracle ! Tel était le spectacle pompeux et solennel que les prêtres donnaient chaque année à une époque déterminée, pour montrer leur puissance sur la démonomanie, et quelques aliénés, en effet, étaient guéris par une semblable épreuve. Le médecin éclairé sait apprécier cette cérémonie religieuse, mais il n'en doit pas moins rendre hommage à l'habileté des prêtres de tous les temps et de tous les lieux, dans l'art de dominer et de se concilier le respect des peuples par des spectacles qui tiennent du merveilleux et par des impressions fortes et durables.

Tableau des guérisons[14]

TABLEAU GÉNÉRAL
Des guéris durant l'an II de la République, dans l'Hospice des Aliénés de Bicêtre,
par le seul régime ou l'exercice du corps.

ENTRÉE
À L'HOSPICE
EN

ÂGE
DE
L'ALIÉNÉ

SA
PROFESSION

CAUSE
DE
SON ALIÉNATION

ESPÈCE
PARTICULIÈRE

RECHUTES,
S'IL EN SURVIENT

Novembre 1790

45 ans

Jardinier

Amour contrarié

Fureur périodique avec délire

Deux rechutes à la vue de l'objet aimé.

Juillet 1792

22

Manoeuvre

Excès de travail

Idem

Novembre 1790

22

Militaire

Suite d'une fièvre aigüe

Démence accidentelle

Frimaire an 2

21

Idem

Idem

Idem

Pluviôse an 2

24

Idem

Frayeur

Fureur périodique avec délire

Rechute de quinze jours

Ventôse an 1

30

Idem

Excès d'ambition

Idem

Trois rechutes

Idem

24

Idem

Idem

Idem

Une rechute à cause de la sortie prématurée

Germinal an 1

36

Tailleur d'habits

Perte de fortune

Idem

Idem

28

Batelier

Jalousie

Idem

Rechute après la sortie

Floréal an 1

36

Tailleur d'habits

Chagrin

Mélancolie

Messidor an 1

44

Laboureur

Ardeur du soleil

Fureur périodique avec délire

Trois rechutes avant la sortie

Vendémiaire an 2

46

Marchand

Perte de fortune

Mélancolie

Idem

64

Laboureur

Chagrins

Fureur périodique avec délire

Messidor an 2

25

Tanneur

Idem

Convalescent après le traitement de la manie aigüe

Thermidor an 2

46

Idem

Idem

Idem

Idem

56

Perruquier

Frayeurs

Idem

Thermidor an 2

25

Militaire

Excès d'ambition

Idem

Idem

22

Idem

Frayeur par fracas d'artillerie

Fureur périodique avec délire

Induction à tirer de la considération du tableau précédent.

Que déposent les faits exposés ci-dessus sur le traitement actif de la manie par les saignées multipliées, les bains et les douches ? L'induction qu'on peut en tirer est simple. Parmi le grand nombre d'aliénés qu'on transfère à Bicêtre après avoir subi ce traitement (128), il n'en est arrivé que quatre durant l'an 2e, dans un état de convalescence qui ne s'est plus démentie ; les autres pour la plupart ont éprouvé dans l'hospice des accès plus ou moins longs, plus ou moins violents, comme ceux qui s'y rendent après l'invasion de la manie, et ils ont dû leur guérison au seul régime et à l'exécution sévère des simples règles de police intérieure. Sur le nombre total de dix-huit aliénés guéris, dix-sept n'ont point éprouvé de rechutes postérieures à leur sortie , par la sage précaution qu'on a de les soumettre à plusieurs mois d'épreuve, à moins que les parents ne les réclament impérieusement. Une seule rechute a eu lieu après la sortie de l'hospice, et on pouvait même s'y attendre, puisqu'il s'agissait d'une mélancolie excitée par la jalousie. Je dois une explication sur les aliénés guéris et dont l'entrée dans l'hospice date de 3, 4, 5 et jusqu'à 7 années ; ce sont des convalescents qui, soit par l'appât d'un petit lucre, soit pour rendre leur rétablissement plus solide, se vouent pour un long temps aux travaux du service intérieur. Je ne ferai point des réflexions particulières sur l'âge respectif des divers aliénés guéris et sur leurs professions, puisqu'elles s'offrent d'elles-mêmes. Mais peut-on jeter un coup d'oeil sur les causes les plus ordinaires de la manie, sans déplorer les dispositions malheureuses qui portent à cette maladie les hommes les plus passionnés et les plus sensibles ; une autre vérité non moins importante qui résulte de la considération du tableau, et qui tend si directement à restreindre la prescription des médicaments, est que les manies les plus turbulentes et les plus fougueuses, lorsqu'elles sont périodiques et qu'elles correspondent aux changements des saisons, sont en général celles qu'on guérit de la manière la plus solide et la plus permanente, par le simple régime et sans envoyer à Antycire.

Les manies périodiques avec délire et par une cause morale, guéries souvent par le seul régime moral ou physique.[15]

J'aurais pu joindre à la table précédente l'indication de sept autres aliénés guéris antérieurement et employés au service intérieur de l'hospice, on aurait vu par là que l'origine de l'aliénation se réduit presque toujours à des affections morales, soit frayeurs, soit chagrins domestiques, que son caractère est souvent une sorte de fureur périodique avec délire, que le traitement usité par les saignées répétées, les bains et les douches, est loin d'empêcher la marche de cette aliénation ; qu'enfin dans ces cas le traitement est superflu, puisque la guérison est en général l'effet du régime moral et physique pendant les accès, et d'une vie très active et très occupée pendant les intervalles de calme ou durant la convalescence. Je trouve encore des résultats analogues en faisant le recensement de neuf guérisons opérées durant les six premiers mois de l'an 3e ; toujours mêmes causes occasionnelles, mêmes espèces d'aliénation, mêmes moyens de parvenir le plus souvent à une guérison complète ; mais dans ce nombre non plus que dans le précédent, on ne trouve ni manie continue, ni ce qu'on appelle fureur sans délire, ni manie compliquée avec l'épilepsie, ni démence, ni idiotisme[16] ; un coup d'oeil, au contraire, jeté sur le nécrologe des aliénés de l'an 2e de la République, fait voir ou des maladies incidentes et étrangères à la manie, comme la phtisie, la dysenterie, le scorbut, l'obstination invincible de refuser toute nourriture, ou bien des manies avec épilepsie, un état de dépérissement à la suite d'un traitement très actif, l'apoplexie, quelque blessure grave causée par un accident imprévu, la débilité extrême qui survient à la chute des accès vers le déclin de l'automne. Sur vingt-sept aliénés qui ont succombé dans l'infirmerie de l'hospice de Bicêtre durant l'an 2e, cinq ont péri dans des accès d'épilepsie les plus violents, sept dans un état de langueur extrême immédiatement après leur arrivée, trois dans des attaques d'apoplexie, trois dans un état de phtisie, deux ont succombé au scorbut, deux à un état d'inanition et pour avoir refusé avec l'obstination la plus invincible toute espèce de nourriture ; enfin, la dysenterie a été funeste à deux des aliénés, et deux autres ont péri par des accidents, l'un par un coup de poing reçu dans la poitrine à la suite d'une rixe, un autre par des meurtrissures et des contusions dont l'époque était antérieure à son arrivée. Ces différents relevés que je viens de faire avec la plus grande exactitude, montrent que parmi les cinq espèces d'aliénation qui règnent dans les hospices, une seule, la manie périodique avec délire, est celle qui guérit le plus fréquemment ; la mélancolie très rarement, ainsi que la manie continue, la démence, l'idiotisme, et surtout la manie compliquée avec l'épilepsie ; c'est du moins les résultats que j'ai obtenus avec les moyens très bornés qui me furent accordés à Bicêtre à une des époques les plus orageuses de la Révolution. Mais il importe d'indiquer avec plus de développement la position de l'hospice, sa destination ancienne et l'objet fondamental que j'ai cru devoir remplir avant de tenter l'essai des remèdes, ou pour éviter une sorte d'Empirisme.

NÉVROSES DES FONCTIONS CÉRÉBRALES[17]

Quelque variées que soient les névroses cérébrales, elles peuvent en général se rapporter aux affections comateuses et aux vésanies : les premières contiennent l'apoplexie, la catalepsie, l'épilepsie ; les secondes, l'hypocondrie, la mélancolie, la manie, la démence, le somnambulisme et l'hydrophobie. Les affections comateuses se manifestent par les fausses apparences d'un sommeil profond, un état de stupeur et d'insensibilité, quelquefois conjointement avec des convulsions, des spasmes ; d'autres fois avec alternative de délire et de convulsions ; les pulsations des artères et du coeur, ainsi que la respiration, ne sont point lésées. Ces affections peuvent tenir à des causes physiques ou morales variées, à des frayeurs, des chagrins profonds, des excès d'études, l'abus des liqueurs alcooliques ou des narcotiques. Les vésanies sont caractérisées par une lésion plus ou moins marquée dans l'exercice des fonctions de l'entendement, comme la perception des objets, le jugement, la mémoire, l'imagination ; ou bien dans les facultés affectives, comme l'habitude d'une tristesse profonde, ou des emportements violents sans cause, une aversion insurmontable ou une passion effrénée pour certains objets, la morosité la plus sombre, ou la joie la plus extravagante et la plus évaporée.

DÉMENCE[18]

Considérations générales

Les écarts d'une légèreté extrême et d'une folle distraction, les inconvenances extravagantes et sans cesse répétées, les étourderies bizarres qui forment le caractère de Ménalque dans l'ouvrage de La Bruyère, sont loin d'être un de ces tableaux imaginaires qui n'existent que dans les romans. Le médecin observateur peut remarquer quelquefois dans la société ce premier degré de démence dont on trouve des modèles complets dans les hospices. Un homme nourri dans les préjugés de l'ancienne noblesse, et à peine à sa cinquantième année, s'acheminait à grands pas, avant la Révolution, vers cette sorte de désorganisation morale ; rien n'égalait sa mobilité et les aberrations de son effervescence puérile ; il s'agitait sans cesse dans l'intérieur de sa maison, babillait, criait, s'emportait pour les causes les plus légères,tourmentant ses domestiques par ses ordres minutieux, ses proches par des inconséquences et des écarts brusques, dont il ne conservait un moment après aucun souvenir, aucune trace ; il parlait tour à tour avec la plus extrême versatilité, de la cour, de sa perruque, de ses chevaux, de ses jardins, sans attendre de réponse, et sans donner presque le temps de suivre ses idées incohérentes et disparates. Une femme très spirituelle, que des convenances du rang avait associée à sa destinée, tomba par celle union, dans l'hypocondrie la plus profonde et la plus désespérée.

La démence sénile, souvent accélérée par l'épuisement des plaisirs, se rapproche de celle qui vient d'être décrite ; mais on y remarque bien moins d'effervescence.

Une mobilité turbulente et incoercible, une succession rapide et comme instantanée d'idées qui semblent naître et pulluler dans l'entendement, sans aucune impression faite sur les sens ; un flux et reflux continuel et ridicule d'objets chimériques qui se choquent, s'alternent, se détruisent les uns les autres sans aucune intermission et sans aucun rapport entre eux ; le même concours tumultueux d'émotions et d'affections morales, de sentiment de joie, de tristesse, de colère, qui naissent fortuitement et disparaissent de même, sans laisser aucune trace, et sans avoir aucune correspondance avec les impressions des objets externes ; tel est le caractère fondamental de la démence dont je parle. Un homme doué d'un patriotisme ardent, mais peu éclairé, et qui était un des plus zélés admirateurs du fameux Danton, se trouve présent à la séance du Corps législatif où fut prononcé le décret d'accusation contre ce député ; il se retire dans une sorte de consternation et de désespoir, reste renfermé chez lui plusieurs jours, livré aux idées les plus sinistres et les plus mélancoliques. « Comment ? Danton un traître ! répète-t-il sans cesse ; on ne peut plus se fier à personne, et la République est perdue ! » Plus d'appétit, plus de sommeil, et bientôt l'aliénation la plus complète, il subit le traitement usité à l'Hôtel-Dieu, et il est conduit à Bicêtre. Je l'ai gardé plusieurs mois aux infirmeries de cet hospice, livré à une sorte de rêvasserie douce, à un babil confus et non interrompu de termes les plus disparates ; il parlait tour à tour de poignards, de sabres, de vaisseaux démâtés, de vertes prairies, de sa femme, de son chapeau, etc. ; il ne songeait à manger que lorsqu'on mettait ses aliments dans sa bouche, et il était absolument réduit à une existence automatique.

On ne saurait mieux connaître la démence qu'en la mettant en opposition avec la manie délirante, pour bien saisir leurs dissemblances. Dans celle-ci la perception des objets, l'imagination, la mémoire peuvent être lésées ; mais la faculté du jugement, c'est-à-dire, celle de l'association des idées existe. Le maniaque, par exemple, qui se croit Mahomet, et qui coordonne tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit avec cette idée, porte en réalité, un jugement ; mais il allie deux idées sans aucun fondement, c'est-à-dire, que son jugement est faux ; et sous ce point de vue, que deviendraient la plupart des hommes si leurs jugements erronés étaient un titre de réclusion dans les Petites Maisons ? Au contraire, dans la démence, il n'y a point de jugement, ni vrai, ni faux ; les idées sont comme isolées, et naissent les unes à la suite des autres ; mais elles ne sont nullement associées, ou plutôt la faculté de la pensée est abolie. J'en puis citer encore pour exemple un aliéné que j'ai souvent sous mes yeux : il n'est point d'image plus frappante du chaos que ses mouvements, ses idées, ses propos, les élans confus et momentanés de ses affections morales. Il s'approche de moi, me regarde, m'accable d'une loquacité exubérante et sans suite. Un moment après, il se détourne et se dirige vers une autre personne qu'il assourdit de son babil éternel et décousu ; il fait briller ses regards, et il semble menacer : mais comme il est autant incapable d'une colère emportée que d'une certaine liaison dans les idées, ses émotions se bornent à des élans rapides d'une effervescence puérile qui se calme et disparaît d'un clin d'oeil. Entre-t-il dans une chambre, il a bientôt déplacé et bouleversé tous les meubles ; il saisit avec ses mains une table, une chaise, qu'il enlève, qu'il secoue, qu'il transporte ailleurs, sans manifester ni dessein ni intention directe ; à peine a-t-on tourné les yeux qu'il est déjà bien loin dans une promenade adjacente, où s'exerce encore sa mobilité versatile ; il balbutie quelques mots, remue des pierres, et arrache de l'herbe qu'il jette bientôt au loin pour en cueillir de nouvelles : il va, vient et revient sur ses pas ; il s'agite sans cesse, sans conserver le souvenir de son état antérieur, de ses amis, de ses proches, ne repose la nuit que quelques instants, ne s'arrête qu'à la vue de quelque aliment qu'il dévore, et il semble être entraîné par un roulement perpétuel d'idées et d'affections morales décousues, qui décroissent et tombent dans le néant aussitôt qu'elles sont produites.

Description générale de la Démence

Prédispositions et causes occasionnelles. La démence peut être innée ou originaire, ou bien amenée par le déclin de l'âge ; souvent elle est accidentelle et peut être produite par des excès d'intempérance, l'abus des plaisirs les plus énervants, les suites d'une attaque d'apoplexie, des coups sur la tête, une frayeur vive, des excès d'étude dirigée sans méthode.

Symptômes. On remarque dans la démence une succession rapide, ou plutôt une alternative non interrompue d'idées isolées et d'émotions légères et disparates, des mouvements désordonnés et des actes continuels d'extravagance, l'oubli complet de tout état antérieur l'abolition ou une diminution marquée de la faculté d'apercevoir les objets. l'oblitération du jugement, une activité continuelle sans but et sans dessein, et une sorte d'existence automatique ; quelquefois il y a oubli ou confusion des mots et des signes propres à rendre ses idées.

Traitement de la Démence

Il est manifeste que la démence qui a lieu par le déclin de l'âge, et qui survient à diverses époques de la vie, n'est point susceptible d'un changement digne de remarque, et que tout, traitement médical devient inutile. Ce dernier ne peut s'appliquer proprement qu'à la démence accidentelle, à celle qui survient à la suite d'un chagrin profond, ou bien durant les couches, par la suppression des menstrues, une dégénération de la manie par un traitement trop actif, une profonde mélancolie, etc. C'est alors que l'usage des excitants, soit internes, comme les aromatiques, les infusions amères, les solutions de muriate ammoniacal, etc. ; soit l'usage des épispastiques, surtout à la nuque, les frictions sèches sur les membres, les frictions avec une huile éthérée le long de l'épine du dos ; soit enfin un exercice agréable au grand air, et des manières douces et encourageantes, peuvent, par leur heureux concours, ramener l'usage de la raison. Il peut aussi s'exciter une sorte d'agitation nerveuse et comme maniaque, qui devienne comme une sorte de crise et fasse cesser entièrement le trouble et l'incohérence des idées. Enfin, on a mis en usage dans les mêmes vues le galvanisme ; et j'ai tenté, à l'hospice de la Salpêtrière, des essais de cette sorte avec M. Aldini, en dirigeant le courant du fluide galvanique par les oreilles, par l'extrémité du nez, par d'autres points de la tête : on n'a pu méconnaître dans la plupart de ces cas, un effet stimulant, mais passager ; et je pense qu'un moyen semblable doit être combiné avec beaucoup d'autres pour produire une nouvelle énergie, qui soit solide et permanente, dans les fonctions intellectuelles. Il en sera de même de l'électricité employée suivant les méthodes connues.

IDIOTISME[19]

Considérations générales

La langue française est peu riche pour exprimer les divers degrés de vésanies : aussi l'auteur des Synonymes français a beau vouloir tracer les nuances de ce qu'on appelle dans la société fou, extravagant, insensé, idiot, imbécile, etc., il ne fait qu'indiquer le dernier terme de l'échelle de graduation de la raison, de la prudence, de la pénétration, de l'esprit, etc. ; mais il est loin de s'élever à des notions exactes sur les divers états de vésanie. L'idiotisme, qu'il définit un défaut de connaissance, n'est, à le considérer dans les hospices, qu'une abolition plus ou moins absolue, soit des fonctions de l'entendement, soit des affections du coeur : il peut tenir à des causes variées, tels que l'abus des plaisirs énervants, l'usage des boissons narcotiques, des coups violents reçus sur la tête, une vive frayeur où un chagrin profond et concentré, des études forcées et dirigées sans principes, des tumeurs dans l'intérieur du crâne, une ou plusieurs attaques d'apoplexie, l'abus excessif des saignées, mais le plus souvent un vice originaire. La plupart des idiots ne parlent point, ou ils se bornent à marmotter quelques sons inarticulés ; leur figure est inanimée, leurs sens hébétés, leurs mouvements automatiques : un état habituel de stupeur, une sorte d'inertie invincible forment leur caractère. J'ai eu longtemps sous mes yeux, dans les infirmeries de Bicêtre, un jeune sculpteur, âgé de vingt-huit ans, épuisé antérieurement par des excès d'intempérance ou les plaisirs de l'amour ; il restait presque toujours immobile et taciturne, ou bien, par intervalle, il laissait échapper une sorte de rire niais et stupide ; nulle expression dans les traits de sa figure, nul souvenir de son état antérieur ; il ne marquait jamais d'appétit, et l'approche seule des aliments mettait en jeu les organes de la mastication ; il restait toujours couché, et a fini par tomber dans une fièvre hectique qui est devenue mortelle.

Les idiots forment une espèce très nombreuse dans les hospices, et leur état tient souvent aux suites d'un traitement trop actif qu'ils ont subi ailleurs. Ceux qui le sont d'origine, ont quelquefois un vice de conformation dans le crâne. J'en ai décrit, dans mon Traité sur la Manie, deux exemples remarquables.

Certaines personnes, douées d'une sensibilité extrême peuvent recevoir une commotion si profonde par une affection vive et brusque, que toutes les fonctions morales en sont comme suspendues ou oblitérées : une joie excessive, comme une forte frayeur, peuvent produire ce phénomène si inexplicable. Un artilleur, l'an 1794, propose au Comité de salut public le projet d'un canon de nouvelle invention, dont les effets doivent être terribles ; on en ordonne pour un certain jour l'essai à Meudon, et Robespierre écrit à son inventeur une lettre si encourageante, que celui-ci reste comme immobile à cette lecture, et qu'il est bientôt envoyé à Bicêtre dans un état complet d'idiotisme. À la même époque, deux jeunes réquisitionnaires partent pour l'armée, et dans une action sanglante un d'entre eux est tué d'un coup de feu à côté de son frère : l'autre reste immobile et comme une statue à ce spectacle. Quelques jours après on le fait ramener dans cet état à la maison paternelle ; son arrivée fait la même impression sur un troisième fils de la même famille ; la nouvelle de la mort d'un de ses frères, et l'aliénation de l'autre, le jettent dans une telle consternation et une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d'effroi qu'ont peinte tant de poètes anciens ou modernes. J'ai eu longtemps sous mes yeux ces deux frères infortunés dans les infirmeries de Bicêtre ; et, ce qui était encore plus déchirant, j'ai vu le père venir pleurer sur ces tristes restes de son ancienne famille.

Il est malheureux que l'espèce d'aliénation en général la plus incurable soit la plus fréquente dans les hospices : elle forme, à Bicêtre, le quart du nombre total des insensés, et peut-être que la cause en est facile à indiquer. Cet hospice est regardé comme un lieu de retraite et de rétablissement pour ceux qu'on a soumis d'abord à un traitement très actif par les saignées, les bains et les douches. Un grand nombre arrivent dans un état de faiblesse, d'atonie et de stupeur, au point que plusieurs succombent quelques jours après leur arrivée ; certains reprennent leurs facultés intellectuelles par le rétablissement gradué des forces ; d'autres éprouvent des rechutes dans la saison des chaleurs ; quelques-uns, surtout dans la jeunesse, après avoir resté plusieurs mois, ou même des années entières, dans un idiotisme absolu, tombent dans une sorte d'accès de manie qui dure vingt, vingt-cinq ou trente jours, et auquel succède le rétablissement de la raison, par une sorte de réaction interne. J'ai indiqué plusieurs faits semblables dans mon Traité sûr la Manie ; mais il importe d'en faire connaître un dans tous ses détails. Un jeune militaire de vingt-deux ans est frappé de terreur par le fracas de l'artillerie, dans une action sanglante où il prend part aussitôt après son arrivée à l'armée ; sa raison en est bouleversée, et on le soumet ailleurs au traitement par la méthode ordinaire des saignées, des bains et des douches ; à la dernière saignée, la bande se délie, il perd une grande quantité de sang, et il tombe dans une syncope très prolongée ; on le rend à la vie par des toniques et des restaurants ; mais il reste dans un état de langueur qui fait tout craindre, et ses parents, pour ne point le voir périr sous leurs yeux, l'envoient à Bicêtre. Le père, dans une visite qu'il lui rend plusieurs jours après, le regarde comme désespéré, et lui laisse quelques secours en argent pour améliorer son état. Au bout d'un mois, déjà s'annoncent les signes précurseurs d'un accès de manie, constipation, rougeur du visage, volubilité de la langue ; il sort de son état d'inertie et de stupeur, se promène dans l'intérieur de l'hospice, se livre à mille extravagances folles et gaies : cet accès dure dix-huit jours ; le calme revient avec le rétablissement gradué de la raison, et le jeune homme, après avoir encore passé plusieurs mois dans l'hospice pour assurer sa convalescence, a été rendu plein de sens et de raison au sein de sa famille.

La division la plus nombreuse des aliénés des hospices est sans doute celle des idiots, qui, dès leur naissance, offrent divers degrés de stupidité suivant qu'elle est plus ou moins complète. Cet état de dégénération et de nullité est porté encore bien plus loin dans les crétins de la Suisse ; ces derniers annoncent déjà, dès leur tendre enfance, ce qu'ils doivent être ; quelquefois[20], dès leurs premières années, goitre de la grosseur d'une noix, en général bouffissure du visage et volume disproportionné des mains et de la tête, peu de sensibilité aux diverses impressions de l'atmosphère, état habituel de stupeur et d'engourdissement, difficulté de téter comme par une faiblesse de l'instinct même relatif aux besoins, développement très lent et très incomplet de la faculté d'articuler les sons, puisqu'ils n'apprennent qu'à prononcer des voyelles sans consonnes ; à mesure que leur corps prend de l'accroissement, toujours lourdeur et stupide gaucherie dans leurs mouvements, même défaut, même absence d'intelligence à l'âge de dix à douze ans, puisque les petits crétins de cet âge ne savent point porter leurs aliments à la bouche ou les mâcher, et qu'on est obligé de les leur enfoncer dans le gosier ; dans l'adolescence, toujours marche faible, lourde et chancelante, si on parvient à les faire mouvoir ; jamais un air riant, toujours une opiniâtreté hébétée, un caractère de contrariété et de mutinerie que la tendresse maternelle peut seule faire supporter ; disproportion de la tête et sa petitesse relativement au reste du corps, son aplatissement au sommet et aux tempes, tubérosité de l'occiput peu saillante ; les yeux petits, quelquefois enfoncés, d'autres fois protubérants ; regard fixe et stupéfait, poitrine large et étroite ; les doigts minces et allongés, avec des articulations peu prononcées ; la plante des pieds large et quelquefois recourbée, le pied le plus souvent porté en dehors ou eu dedans ; puberté très retardée, mais développement énorme des organes de la génération ; de là une lubricité sale et le penchant le plus extrême à l'onanisme. À cette époque seule le crétin commence à marcher, encore même sa locomotion est très bornée et seulement excitée par le désir de prendre sa nourriture, de s'échauffer au coin du feu ou de jouir des rayons du soleil. Son grabat est un autre terme de ses longs et pénibles voyages : encore s'y rend-il en chancelant les bras pendants et le tronc mal assuré. En chemin il va droit au but ; il ne sait pas éviter les obstacles ni les dangers ; il ne saurait prendre une autre route que celle qui lui est familière. Arrivé au terme de son accroissement parfait, qui est ordinairement de treize à seize décimètres, la peau du crétin devient brune, sa sensibilité continue d'être obtuse ; il est indifférent au froid, au chaud, ou même aux coups et aux blessures ; il est ordinairement sourd et muet ; les odeurs les plus fortes et les plus rebutantes l'affectent à peine. Je connais un crétin qui mange avec voracité des oignons crus, ou même du charbon, ce qui indique combien l'organe du goût est grossier ou peu développé. Je ne parle point de la vue et du tact, qui sont les organes du discernement et de l'intelligence, et dont les fonctions doivent être très bornées ou dans un état extrême de rudesse ; leurs facultés affectives semblent encore plus nulles ; souvent aucun trait de reconnaissance pour les bons offices qu'on leur rend ; ils montrent à peine quelque sensibilité à la vue de leurs parents, et ne témoignent ni peine ni plaisir pour tout ce qui se rapporte aux besoins de la vie. Tel est, dit Fodéré, la vie physique et morale des crétins pendant une longue carrière ; car, réduits à une sorte de végétation et d'existence automatique, ils parviennent sans trouble à une extrême vieillesse.

Description générale de l'Idiotisme

Prédispositions et causes occasionnelles. On a vu souvent l'idiotisme reconnaître pour cause une conformation particulière du crâne ; mais il est aussi fréquemment occasionné par une joie extrême ou une frayeur vive, un traitement trop actif, l'usage trop répété des bains et des saignées, l'abus des plaisirs vénériens, l'usage des narcotiques, des coups violents reçus sur la tête, des études forcées, des attaques d'apoplexie, etc.

Symptômes. L'idiotisme consiste dans une oblitération plus ou moins absolue des fonctions de l'entendement et des affections du coeur ; on remarque quelquefois une rêvasserie douce avec des sons demi-articulés ; d'autres fois une taciturnité profonde et la perte de la parole par le défaut d'idées. Certains idiots sont très doux, d'autres sont sujets à des quintes très vives et très emportées.

Traitement de l'Idiotisme

L'idiotisme originaire est presque toujours incurable, d'après les remarques les plus assidues que j'ai faites à l'hospice de la Salpêtrière, ou du moins il paraît très peu susceptible d'un changement favorable. L'idiotisme accidentel peut quelquefois être guéri par l'application des excitants, soit internes, soit externes, tels que ceux indiqués parmi les moyens de traitement qui conviennent dans les cas d'une démence produite aussi par un accident ; et je ne puis que renvoyer à ce dernier article pour éviter des répétitions superflues. L'idiotisme accidentel, contracté surtout pendant la vigueur de la jeunesse, peut être aussi heureusement terminé, comme par un mouvement critique, lorsqu'il succède une excitation nerveuse et comme maniaque qui dure plusieurs semaines, et qui, en cessant elle-même, finit par ramener le libre exercice de toutes les fonctions de l'entendement.

[1] Philippe Pinel, Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie, BnF-Gallica © 1780, pp. v-xi.

[2] Ibid., pp. 18-20.

[3] Ibid., pp. 21-25.

[4] J'ai vu dans l'hospice de Bicêtre, quatre insensés qui se croyaient revêtus de la puissance suprême, et qui prenaient le titre de Louis XVI ; un autre croyait être Louis XIV, et me flattait quelquefois de l'espoir de devenir un jour son premier médecin. L'hospice n'était pas moins richement doté en divinités ; en sorte qu'on désignait ces insensés par leur pays natal ; il y avait le dieu de Mézières, le dieu de la Marche, celui de Bretagne.

[5] Ibid., pp. 25-29.

[6] Un aliéné guéri par le fameux Willis, fait ainsi l'histoire des accès qu'il avait éprouvés lui-même.
« J'attendais, dit-il, toujours avec impatience l'accès d'agitation, qui durait dix ou douze heures, plus ou moins, parce que je jouissais pendant sa durée d'une sorte de béatitude. Tout me semblait facile, aucun obstacle ne m'arrêtait en théorie, ni même en réalité ; ma mémoire acquérait tout à coup une perfection singulière. Je me rappelais de longs passages des auteurs latins ; j'ai peine à l'ordinaire à trouver des rimes dans l'occasion, et j'écrivais alors en vers aussi rapidement qu'en prose. J'étais rusé et même malin, fertile en expédients de toute espèce... » (Biblioth. britann).

[7] Ibid., pp. 35-37.

[8] On ne doit point confondre les rechutes produites après une sortie de l'hospice, exigée par les parents de l'insensé, et malgré les conseils que leur donnent les personnes expérimentées ; on ne doit point, dis-je, les confondre avec celles qui suivent une sortie revêtue des formes légales : les premières sont plus fréquentes, et on voit certains insensés revenir à plusieurs reprises à l'hospice de Bicêtre. Mais ce n'est point là ce qu'on appelle une guérison ; c'est une imprudence dont les suites avaient été calculées, et qui ne fait que mieux ressortir les vrais principes.

[9] Ibid., pp. 37-41.

[10] Ibid., pp. 41-43.

[11] Je remarquerai que la décoction de chicorée, avec quelques gros de sulfate de magnésie, est très efficace lors des signes précurseurs des accès, et que cette boisson réitérée peut quelquefois les prévenir. Dans quelques cas extrêmes, où la rougeur du visage et la tension des veines annonçaient l'explosion prochaine des accès, j'ai fait pratiquer une saignée très copieuse, mais jamais durant les accès. Dans les intervalles de calme, l'unique et souverain remède est une bonne nourriture et l'exercice du corps, ou un travail pénible ; car c'est en général en livrant alors les insensés aux fonctions laborieuses du service, qu'on parvient à les guérir à Bicêtre ; les moyens moraux, l'art de les consoler, de leur parler avec bienveillance, de leur donner quelquefois des réponses évasives, pour ne point les aigrir par des refus, de leur imprimer d'autres fois une terreur salutaire, etc., ont été encore très heureusement employés ; mais tous ces objets demandent des développements étendus, et comme ils appartiennent d'ailleurs à la manie en général, ils seront traités dans la suite de cet Ouvrage.

[12] Ibid., pp. 245-248.

[13] Joannis Wieri, Opera omnia, in-4°, Amstellodami 1660.

[14] Philippe Pinel, Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie, BnF-Gallica © 1780,
p. 250.

[15] Ibid., pp. 252-255.

[16] J'en excepte quelques cas très rares d'un idiotisme accidentel guéris par une sorte d'accès maniaque critique, comme j'en ai donné quelque exemple (Sect. I et V.).

[17] Philippe Pinel, Nosographie philosophique ou La méthode de l'analyse appliquée à la médecine,
BnF-Gallica © 1810, 4e Éd.
, pp. 34-35.

[18] Ibid., pp. 121-126.
Synonymie : Amentia, Sauvages, Vogel, Sagar, Cullen ; Morosis, Linneus [Linné].

[19] Ibid., pp. 126-134.
Synonymie : Amentia, Sauvages, Vogel, Sagar, Cullen ; Morosis, Linneus [Linné] Crétinisme, Fodéré.

[20] Traité du Goitre et du Crétinisme, par F. E. Fodéré, ancien Médecin des hôpitaux civils et militaires, Paris, an 1800.

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