1584

Le Banquet des Cendres [1]

par Giordano Bruno

Extrait de « Le Banquet des Cendres »

À celui qui n'est pas content

Argument du troisième dialogue

Une infinité de mondes dans un univers infini

Les astres sont des animaux intelligents

* * *

À celui qui n'est pas content [2]

Si j'ai meurtri ta chair d'un coup de dents cynique,

Toi seul es à blâmer, misérable roquet.

Ton bâton et ton fer sur moi n'ont point d'effet :

Mieux vaudrait t'abstenir de me faire la nique.

C'est parce que tu m'as traité indignement

Que je tanne ton cuir et te fais ton affaire

Dussé-je choir ensuite et mordre la poussière,

Ta honte désormais s'inscrit dans le diamant.

Ne va pas dévêtu voler le miel d'avette

Ne mords pas dans mon pain, s'il te casse les dents

Ne sème pas, pieds nus, d'épines dans mon champ.

Prends garde aux araignées, toi qui n'es qu'un insecte ;

Ne va pas, souriceau, dans la mare aux reinettes

Et n'étant qu'un poulet, du renard méfie-toi.

À l'Évangile ajoute foi,

Car il le dit et le répète :

Qui sème l'erreur dans nos champs

Récoltera le châtiment.

Argument du troisième dialogue [3]

Le troisième dialogue, comme vous le verrez, se divise (suivant le nombre de propositions émises par le docteur Nundinio [4]) en cinq parties. La première concerne la nécessité des deux langues. La deuxième explique l'intention de Copernic, résout une question de grande importance sur les phénomènes célestes, montre la vanité des études de perspective et d'optique quand il s'agit de déterminer la quantité des corps lumineux, et offre à ce sujet une doctrine nouvelle, fermement définie et très assurée. La troisième montre de quelle manière s'organisent ces corps qui sont des mondes ; on déclare, à cette occasion, que la masse de l'univers est infinie et qu'il est vain de chercher le centre ou la circonférence du monde universel, comme s'il était l'un des corps particuliers. La quatrième affirme qu'une même matière forme notre monde, appelé globe terrestre, et les mondes que sont les corps des autres astres ; qu'il est puéril d'avoir cru et de croire le contraire ; que ces mondes sont autant d'animaux dotés d'intelligence ; qu'ils abritent une foule innombrable d'individus simples et composés, dotés d'une vie végétative ou d'entendement, tout comme ceux que nous voyons vivre et se développer sur le dos de notre propre monde. La cinquième, à propos d'un argument que Nundinio avait fini par avancer, montre la vanité de deux grands types de raisonnement qui, avec leurs variantes, ont aveuglé Aristote et d'autres, au point de les empêcher d'apercevoir la vérité et la nécessité du mouvement de la terre au point même de les empêcher de croire à la possibilité d'un tel mouvement ; alors qu'en le croyant possible, on dévoile nombre de secrets de la nature restés cachés jusqu'à présent.

Une infinité de mondes dans un univers infini

TROISIÈME PROPOSITION DU DOCTEUR NUNDINIO [5]

Personnages : Smitho ; Teofilo (philosophe) ; Prudenzio (pédant) ; Frulla.

Teofilo  

Il est invraisemblable, dit ensuite Nundinio, que la terre soit en mouvement, puisqu'elle est le centre et le milieu de l'univers ; centre qui doit être le fondement fixe et stable de tout mouvement. Le Nolain [6] répondit que le même discours peut être tenu par quiconque considère le soleil comme le milieu de l'univers et, par conséquent, comme un corps immobile et fixe : telle est l'opinion de Copernic et de beaucoup d'autres qui ont assigné à l'univers la limite d'une circonférence. De sorte que l'argument de Nundinio (si toutefois c'est un argument) ne vaut rien contre eux, et n'est qu'une pétition de principe. L'argument ne vaut rien non plus contre le Nolain, selon qui le monde est infini : aucun corps ne s'y trouve dont on puisse dire dans l'absolu qu'il occupe une position médiane, ou extrême, ou intermédiaire entre ces deux termes ; on ne peut le dire que relativement à d'autres corps et à d'autres termes appréhendés à cet effet.

Smitho   

Que vous en semble ?

Teofilo  

La remarque est très profonde. Car de même qu'aucun corps naturel ne s'est avéré absolument rond, ni par conséquent doté d'un centre dans l'absolu, de même parmi les mouvements sensibles et physiques que nous observons dans les corps naturels, il n'en est aucun qui ne s'écarte beaucoup du mouvement absolument circulaire et régulier autour d'un centre — en dépit des efforts de ceux dont l'imagination colmate et rebouche les orbites irrégulières ou les différences de diamètre, en inventant assez d'emplâtres et de recettes pour soigner la nature, —jusqu'à ce qu'elle se mette au service du maître Aristote, ou de quelque autre, pour conclure que tout mouvement est continu et régulier autour du centre. Mais nous qui prêtons attention non pas aux ombres de l'imagination, mais aux choses mêmes, nous qui considérons un corps aérien, éthéré, spirituel, liquide, un vaste réservoir de mouvement et de repos, immense même et infini — il nous faut au moins l'affirmer, puisque ni les sens ni la raison ne nous en font voir la fin, nous savons avec certitude qu'étant l'effet et le produit d'une cause infinie et d'un principe infini, il doit être infiniment infini quant à sa capacité physique et quant à son mode d'être. Et je suis certain que Nundinio, non plus que ceux qui exercent le magistère de l'entendement, ne pourra jamais établir (fût-ce avec une demi-probabilité) que notre univers corporel ait une limite, et que par conséquent les astres contenus dans son espace soient en nombre fini. Ni que cet univers connaisse un centre et milieu naturellement déterminé.

Smitho   

— Nundinio a-t-il alors ajouté quelque chose ? A-t-il présenté quelque argument, ou quelque conjecture vraisemblable, qui permette d'inférer : premièrement que l'univers est fini ; deuxièmement, que la terre en occupe le centre ; troisièmement, que ce centre est totalement immobile et dépourvu de mouvement local ?

Teofilo  

— En homme qui, lorsqu'il affirme, affirme par foi et par habitude, et qui lorsqu'il nie, nie par refus de l'inhabituel et du nouveau — comportement ordinaire de ceux qui réfléchissent peu et ne maîtrisent pas plus leurs démarches rationnelles que leurs actes naturels, Nundinio demeura stupide et hébété, comme on peut l'être devant une soudaine et fantastique apparition. Et comme il était un peu plus discret et moins suffisant que son compagnon, il garda le silence, sans remplacer par des mots les arguments qu'il ne pouvait fournir.

Frulla   

— Tout autre est le docteur Torquato qui, à tort ou à raison, au nom de Dieu ou du diable, veut toujours en découdre ; lors même qu'il n'a plus de bouclier pour se défendre ni d'épée pour attaquer, je veux dire quand il est à court de répliques et d'arguments, il décoche les coups de pied de la rage, aiguise les ongles de la diatribe, fait grincer les dents de l'injure, déploie la gorge des clameurs, pour empêcher l'expression des arguments contraires et leur interdire d'atteindre les oreilles de l'assistance : c'est ce que j'ai entendu dire.

Smitho   

— Il n'a donc rien ajouté ?

Teofilo  

— Il n'a rien ajouté à ce propos, mais s'est lancé dans une autre proposition.

Les astres sont des animaux intelligents

QUATRIÈME PROPOSITION DE NUNDINIO [7]

Le Nolain avait affirmé, en passant, l'existence d'innombrables terres semblables à la nôtre ; en bon spécialiste des débats, le docteur Nundinio, qui n'avait plus rien à dire sur le sujet dont nous débattions, commence alors à poser des questions hors sujet. Laissant de côté ce que nous disions de la mobilité ou de l'immobilité de notre globe, il s'enquiert de la qualité des autres globes ; il veut savoir quelle est la matière dont se composent ces corps que l'on dit faits de quintessence, cette matière inaltérable et incorruptible, dont les parties les plus denses sont les étoiles.

Frulla   

— Il me semble, bien que je ne m'y connaisse pas en logique, que la question était intempestative.

Teofilo  

Par courtoisie, le Nolain n'a pas voulu lui en faire grief. Après avoir déclaré qu'il serait heureux de voir Nundinio s'en tenir au sujet principal et poser ses questions en conséquence, il répondit que ceux des autres globes qui sont des terres ne diffèrent en rien du nôtre quant à l'espèce ; seule les différencie une taille plus grande ou plus petite, de même que chez les autres espèces d'animaux l'inégalité est l'effet de différences individuelles. En revanche, il était d'avis — pour le moment — qu'entre les sphères de feu, tel le soleil, il existe des différences spécifiques, comme le chaud et le froid, la luminosité intrinsèque et la luminosité extrinsèque.

Smitho   

— Pourquoi avoir dit qu'il le croyait « pour le moment », sans l'affirmer absolument ?

Teofilo  

Par crainte de voir Nundinio renoncer derechef à la question qu'il venait de poser, pour ne plus s'agripper et s'attacher qu'à la plus récente. Je laisse de côté l'idée selon laquelle la terre étant un animal et, par conséquent, un corps dissemblable, on doit la considérer comme un corps froid en certaines parties, surtout dans les parties extérieures que l'air ventile ; alors qu'on doit la tenir pour chaude et même très chaude en d'autres parties, qui sont les plus nombreuses et les plus grandes. Je laisse également de côté le fait que, dans une discussion où l'on fait partiellement siens les principes d'un adversaire qui revendique et professe le péripatétisme, tout en respectant d'autre part ses principes propres (ceux-là fermement établis, et non pas seulement concédés), on en arrive à l'idée que la terre est comparativement aussi chaude que le soleil.

Smitho   

Comment cela ?

Teofilo  

C'est que, d'après nos remarques antérieures, à mesure que s'estompent les parties obscures et opaques du globe, tandis que s'unissent les parties cristallines et lumineuses, il en résulte toujours une diffusion croissante de lumière dans des régions de plus en plus lointaines. Or, si la lumière est la cause de la chaleur (comme beaucoup l'affirment avec Aristote lui-même : selon eux, la lune et les autres étoiles sont elles aussi plus ou moins chaudes selon qu'est plus ou moins grande leur part de lumière ; et dans leur idée, lorsqu'on dit que certaines planètes sont froides, le terme n'est juste que par comparaison ou à certains égards), il résultera de cette propriété de la lumière qu'en envoyant au loin ses rayons dans la région éthérée, la terre du même coup lui transmettra une égale quantité de chaleur.

Mais il n'est nullement prouvé, à nos yeux, qu'une chose soit chaude dans la mesure où elle est lumineuse car nous voyons autour de nous bien des choses qui émettent de la lumière et pas de chaleur. Or, pour en revenir à Nundinio, le voilà qui se met à montrer les dents, à s'élargir les mâchoires, à plisser les yeux, à froncer les sourcils, à se dilater les narines ; et tirant de son conduit pulmonaire un coquerico de chapon, il veut signifier à l'assistance, par cette espèce de rire, qu'il a tout compris, que la raison est de son côté, que son interlocuteur tient des propos ridicules.

Frulla   

Et si la vérité était bien là, à en juger par sa façon de rire ?

Teofilo  

Voilà à quoi s'expose celui qui donne de la confiture à des cochons. Interrogé sur les raisons de son rire, Nundinio répondit que l'existence d'autres terres dotées des mêmes propriétés et accidents, telle que l'affirmait et l'imaginait le Nolain, était une idée empruntée à l'Histoire véritable de Lucien.

Le Nolain répondit que si Lucien, en présentant la lune comme une terre habitée et cultivée au même titre que la nôtre, entendait se moquer de ces philosophes qui affirment l'existence de nombreuses terres (à commencer par la lune, dont la ressemblance avec notre globe est d'autant plus sensible qu'elle est plus proche de nous), eh bien, loin d'avoir raison, il s'est montré aussi ignorant et aveugle que les autres. Car à bien examiner la question, on constatera que la terre et nombre d'autres corps, appelés astres, forment les principaux membres de l'univers ; comme ils dispensent vie et nourriture aux choses en restituant toute la matière qu'ils empruntent, ils sont eux-mêmes doués de vie, dans une mesure bien plus grande encore ; et vivants, c'est de manière volontaire, ordonnée et naturelle, suivant un principe intrinsèque, qu'ils se meuvent vers les choses et à travers les espaces qui leur conviennent. Il n'existe pas d'autres moteurs, de moteurs extrinsèques susceptibles de mettre en mouvement des sphères imaginaires et de déplacer ces corps comme s'ils étaient cloués aux sphères ; s'il en était vraiment ainsi, la violence du mouvement excéderait la nature du mobile, le moteur serait plus imparfait, le mouvement et le moteur seraient agités et laborieux ; sans compter bien d'autres inconvénients. Que l'on considère donc ceci : de même que le mâle est porté vers la femelle et la femelle vers le mâle, tout végétal et tout animal se trouvent portés, de façon plus ou moins expresse, vers leur principe vital comme vers le soleil et les autres astres ; l'aimant est porté vers le fer, la paille vers l'ambre, et chaque chose enfin se dirige vers la chose semblable, en fuyant la chose contraire. Tout procède du principe interne et suffisant qui provoque une activité naturelle, et non d'un principe externe — comme c'est toujours le cas des choses que nous voyons animées d'un mouvement extérieur ou contraire à leur propre nature. La terre et les autres astres se meuvent donc chacun dans un espace différent, en vertu du principe intrinsèque qui constitue leur âme propre. — « Pensez-vous, dit Nundinio, que cette âme-là soit sensitive ? » — « Pas seulement sensitive, répondit le Nolain, mais aussi intellective ; pas seulement intellective comme la nôtre, mais peut-être plus encore. » Nundinio se tut alors, et s'abstint de rire.

Prudenzio  

Il me semble que la terre, étant animée, ne doit guère apprécier qu'on lui creuse des grottes et des cavernes dans le dos ; de même éprouvons-nous douleur et déplaisir quand on nous y plante une dent, ou quand on nous perfore la chair.

Teofilo  

Nundinio n'imita pas Prudenzio au point d'estimer que cet argument méritât d'être présenté, bien qu'il lui fût venu à l'esprit. Car il n'est pas assez ignorant en philosophie pour ne pas savoir que si la terre a des sens, ils ne sont pas semblables aux nôtres ; que si elle a des membres, ils ne sont pas semblables aux nôtres ; que si elle a de la chair, du sang, des nerfs, des os et des veines, ce n'est pas comme nous ; que si elle a un cœur, il n'est pas semblable au nôtre ; de même pour toutes les autres parties du corps, qui sont en rapport avec les membres de tous ces autres êtres que nous appelons animaux, et que l'on considère communément comme de simples animaux. Nundinio n'est pas un assez bon Prudenzio, ni un assez mauvais médecin, pour ignorer que la grande masse de la terre demeure parfaitement insensible aux accidents dont vous parliez, et auxquels est tellement sensible notre imbécillité. Je crois aussi qu'il peut comprendre cette comparaison : chez les animaux que nous reconnaissons pour tels, les parties du corps s'altèrent et se meuvent continuellement ; elles connaissent un certain flux et reflux, qui leur fait toujours absorber quelque chose d'extrinsèque et expulser quelque chose d'intrinsèque (d'où l'allongement des ongles, l'alimentation des poils, des toisons et des cheveux, la cicatrisation des peaux, le durcissement des cuirs) ; de même, la terre reçoit l'effluence et l'influence des parties pour lesquelles nombre d'animaux, manifestement tels à nos yeux, nous font expressément voir qu'ils sont vivants. Il est plus que vraisemblable, dès lors que toute chose participe de la vie, que de nombreux et même d'innombrables individus vivent non seulement en nous, mais dans toutes les choses composées. Et quand nous voyons une chose « mourir » comme on dit, il nous faut moins croire à sa mort qu'à sa transformation : son assemblage accidentel se décompose et se désaccorde, mais ses éléments constituants demeurent toujours immortels (cela est vrai de ceux que l'on appelle spirituels plus encore que de ceux que l'on appelle corporels et matériels, comme nous le montrerons en d'autres occasions).

Mais revenons-en au Nolain : voyant que Nundinio s'était tu, et se sentant en fin de compte un peu fâché que la dérision nundinique eût comparé ses positions à l'Histoire véritable de Lucien, il épancha un peu sa bile ; et il déclara au docteur que dans un débat entre honnêtes gens, il devait éviter de rire et de se gausser de ce qui passait son entendement. — « Si je ne ris pas de vos lubies — dit le Nolain — vous ne devez pas rire de mes déclarations ; si je vous témoigne dans notre discussion de la politesse et du respect, vous devez m'en témoigner au moins autant, à moi qui — connaissant vos moyens intellectuels — pourrais défendre l'idée que ladite Histoire de Lucien est vraie, sans que vous soyez en mesure de détruire mes arguments ». — Voilà comment il donna au rire une réponse assez coléreuse, après avoir apporté à la question une réponse fort argumentée.

[1] Giordano Bruno, Le Banquet des Cendres, (1584). Éditions de L'Éclat © 1988-2006.
(Cité par Josiane Boulad-Ayoub et François Blanchard, Les grandes figures du monde moderne,  Les Presses de l'Université Laval © 2001, pages 90-91.)

[2] Ibid. p. 3.

[3] Ibid. p. 8.

[4] Nundinio était alors un farouche opposant de Giordano Bruno.

[5] Ibid. p. 73.

[6] Le Nolain est Giordano Bruno. Pour illustrer ses théories, l'auteur utilise une mise en scène où les convives d'un souper argumentent sur ses idées. Teofilo se positionne en faveur du Nolain contre Nundinio ; Smitho et Frulla favorisent la conversation ; Prudenzio ironise les idées du Nolain.

[7] Ibid. p. 76.

Philo5...
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