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Les universaux et la foi

par Pierre Abélard

Extrait de « Logique » et de « Theologia Christiana »

Les universaux

La raison est soumise à la foi

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Les universaux [1]

Cherchons avec soin quelle est cette cause commune en raison de laquelle on impose aux choses un nom universel... En d'autres termes, il faut définir comment les concepts des universaux sont obtenus par abstraction, et comment nous les appelons à l'état isolé, dénudé et pur, mais non pas sans valeur... Or de tels concepts obtenus par abstraction paraîtraient faux et sans poids du fait qu'ils percevraient la chose autrement qu'elle ne subsiste ; ... ils paraîtraient concevoir la chose autrement qu'elle n'est et à cause de cela, être sans valeur. Mais il n'en est pas ainsi. Si en effet on comprend la chose autrement qu'elle n'est, sans nul doute, un tel concept est sans valeur... Mais ce n'est pas ce qui arrive dans l'abstraction. En effet, quand je considère, par exemple, cet homme à part, dans la nature de la substance ou du corps, sans nul doute, je ne comprends rien d'autre que ce qui est en elle, mais je ne considère pas tout ce qu'elle possède... On peut bien dire qu'on la comprend, en un sens, autrement qu'elle n'est, non pas certes dans un état autre que le sien, mais autrement, en ce sens que le mode selon lequel elle est comprise (le mode abstrait) est autre que le mode selon lequel elle subsiste (le mode concret). Car on comprend telle nature séparément de telle autre, mais non pas comme chose séparée... Par abstraction, l'intelligence considère les natures séparément, mais non comme choses séparées, autrement elle serait sans valeur.

La raison est soumise à la foi [2]

Il doit suffire à la raison de savoir que Dieu, dépassant toute grandeur, dépasse aussi les forces de l'intelligence humaine, qu'il est immense et que, par conséquent, notre esprit ne peut le contenir. Quel croyant ne s'indignerait d'avoir pour Dieu un être que sa faible raison comprendrait, que son langage borné expliquerait? Ceci n'a point échappé aux philosophes païens, et Platon, le plus grand de tous dit dans le Timée : « Il est aussi difficile de trouver le père et l'auteur de toutes choses, qu'il est impossible d'en parler dignement lorsqu'on l'a trouvé ». Que répondront à cela les professeurs de dialectique, eux qui s'efforcent de soumettre à la raison ce que leurs principaux docteurs déclarent inexplicable? Ces docteurs avouent qu'il y a des mystères insondables et qu'on doit d'autant plus respecter qu'ils dépassent la portée de l'intelligence humaine ; nos professeurs bafouent leurs docteurs de ce qu'ils ont proclamé cette vérité venant de Dieu lui-même. Ces docteurs ne rougissaient pas de dire (et ils disaient vrai) : Nous ne saurions développer ce que nous avons entendu ni nos propres paroles. Ils cherchaient même avec plaisir là-dessus une certaine obscurité ; ils enveloppaient de voiles les pensées qu'ils auraient pu énoncer clairement de peur de faire mépriser une vérité trop facilement compréhensible.

Il est donc salutaire de croire ce qui ne peut être expliqué ; d'abord et surtout parce que la faible raison humaine ne peut expliquer que peu de choses, ensuite parce que si la proposition était évidente aux yeux de la raison, il n'y aurait pas lieu à la foi ; parce que, enfin, ne croire qu'en se fondant sur des preuves humaines souvent fautives et qui ne sont pas des preuves, c'est renoncer de croire à Dieu parlant par ses saints. Contre cette maladie d'incrédulité il ne reste qu'un remède, c'est de prier Dieu de rendre vains les efforts de ceux qui, des coups multipliés de leurs arguments, cherchent à renverser les murs de son véritable temple.


[1] Pierre Abélard,  Logique. (Cf. B. Geyer, Peter Abaelards philosophische Schriften. I. Die Logica " Ingredientibus", p. 24, 25, 26 ; cité par M. de Wulf, Histoire de la Philos. méd , 6e éd., 1, p. 204.) Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes,  Desclée & Cie, © 1963, pages 291-292.

[2] Pierre Abélard, Theologia Christiana. (Livre III, traduction J. M. Gorini, dans Mélanges littéraires extraits des Pères Latins, t. II, pages 521-522.) Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes,  Desclée & Cie, © 1963, pages 291-292.