Textes références

Tommy Chouinard

2000-10-13

 

Journal Voir © 5 oct. 2000

Aux plus faibles la poche [1]

SOMMAIRE

Une école adaptée à tous ses élèves !

Niveler par le bas

Un mythe qui a la vie dure

Classes à part

Une école adaptée à tous ses élèves !

« Une école adaptée à tous ses élèves ! » C'est avec ce slogan que le ministère de l'Éducation a lancé, le 12 janvier dernier, un plan d'action en matière d'adaptation scolaire au coût de 150 millions de dollars, et dont les actions concrètes débutent actuellement dans les écoles. Ce programme s'ajoute à la longue liste de mesures entreprises par le Ministère pour aider les enfants en difficulté d'apprentissage. « Nous ne pouvons nous permettre de laisser pour compte aucun jeune, et le sort de ceux et celles qui ont des difficultés doit nous préoccuper », a affirmé le ministre de l'Éducation François Legault lors de l'annonce du programme. Fort bien. Mais qu'en est-il des ressources investies auprès des enfants talentueux ? Euuuuhhhh...

C'est la question que se pose inlassablement Françoys Gagné, professeur au département de psychologie de l'Université du Québec à Montréal. Une école adaptée à tous ses élèves, mon oeil, a-t-il envie de dire. D'après ce spécialiste en douance, les élèves talentueux (environ de 5 à 10 % des enfants) sont victimes d'une carence grave en termes de ressources éducatives. Résultat : un véritable échec scolaire où le Québec tourne le dos à une future élite intellectuelle et à un riche potentiel qui ne demande qu'à émerger. « Le gouvernement investit énormément d'argent dans les élèves en difficulté, souligne Françoys Gagné. C'est louable. Pour les élèves talentueux, cependant, il n'y a strictement rien. Depuis quinze ans, il n'y a même pas une personne responsable de ce dossier au ministère de l'Éducation, ni même de budget spécifique. En comparaison, aux États-Unis, il existe des organismes qui se dédient expressément à ce sujet [notamment, la National Association for Gifted Children et le National Research Center on the Gifted and Talented]. » Dans un système québécois réformé qui avance cahin-caha et qui en a déjà plein les bras avec les plus faibles, il est plutôt de bon ton (sic) de dire : les plus forts finiront bien par s'en sortir ! Un laisser-aller dénoncé par Françoys Gagné.

Malgré son indignation, une scène classique se déroule sans cesse dans les écoles : alors que l'enseignant répète pour la énième fois une règle de grammaire aux élèves en difficulté, les plus doués... regardent par la fenêtre. « Au moins, si on leur permettait de faire autre chose, comme lire, affirme Gagné. Mais on m'a déjà dit que c'était pratique courante de les punir pour ça ! Dans une classe, tous les types d'élèves, des talentueux aux enfants avec des troubles de comportement, sont mis dans le même panier. La préoccupation morale de l'enseignant est alors de mettre le paquet pour sauver ceux qu'il peut parmi les plus faibles. Pour les autres, et surtout les plus talentueux, il se demande pourquoi il les aiderait alors qu'ils vont déjà bien. Je comprends la situation difficile des enseignants. Mais les bons élèves sont alors mal servis. »

Un ras-le-bol généralisé se manifeste alors de plus en plus chez les parents. Des pères et des mères, comme la réalisatrice de l'Office national du film, Catherine Fol, écrivent même des lettres publiques aux journaux pour dénoncer « une école qui nivelle sans cesse par le bas, une école qui ne répond qu'à une certaine clientèle, de préférence en difficulté » (La Presse, 2 septembre). Fiction de parents frustrés ou réalité d'écoles dépassées ? « Une étude américaine a démontré que l'enseignant nord-américain type ajustait son rythme de travail aux élèves qui font partie du tiers inférieur de la classe, indique Françoys Gagné. C'est donc 33 % des élèves, les plus faibles, qui dictent la vitesse d'enseignement. Ainsi, le reste de la classe, et surtout les élèves talentueux, se retrouve dans un système trop lent. D'après mes recherches, 50 % des élèves pourraient avoir un enseignement accéléré, et même faire leur primaire en cinq ans au lieu de six. »

Par contre, comme le système fonctionne selon le plus bas dénominateur commun, la loi du plus faible semble régner. « Ceux qui démontrent du talent et qui se démarquent sont même invités à rester tranquilles ! » note Gagné. Dans les rangs, enfants brillants !

Niveler par le bas

Dans les écoles, le décrochage scolaire représente l'ennemi numéro un. En effet, certaines statistiques laissent une vilaine tache sur le bulletin du ministère de l'Éducation (exemple : 34 % des jeunes Québécois quittent l'école secondaire sans obtenir un diplôme). Selon Françoys Gagné, le Ministère planche sur divers projets pour faire disparaître en priorité cette triste note. « Surveillez bien comment le gouvernement va régler le problème : en baissant les exigences ! Il fera passer les élèves en difficulté en diminuant les efforts qu'ils ont à fournir. Les écoles font bien du travail pour garder les étudiants à l'école, comme faire couler le moins de monde possible. Alors, les standards d'excellence diminuent et l'inflation des notes devient un grave problème, car elles ne veulent plus rien dire. »

Ainsi, le nivellement par le bas est devenu le recours des professeurs excédés, bousculés par une direction qui désire obtenir de bonnes statistiques de « performance » à la fin de l'année. « Par exemple, les contenus de programme enseignés en cinquième année sont progressivement déplacés en sixième, explique-t-il. C'est que le Ministère transfère de la matière jugée difficile à des niveaux supérieurs. Il y a alors une dilution des programmes pour permettre à plus d'élèves de passer. Dans toute cette folie, les élèves talentueux s'ennuient, sont frustrés et brimés. Des experts disent qu'ils se dirigent vers le décrochage, le suicide ou la délinquance. Ce n'est pas encore prouvé. Une chose est sûre, toutefois : ils sont discriminés. Ici, au contraire de l'Europe, un enfant qui manifeste un talent précoce est vu comme anormal. »

Un mythe qui a la vie dure

Selon Françoys Gagné, c'est cette philosophie américaine de « réduction des écarts » entre les meilleurs et les moins bons élèves qui gagne des adeptes au sein des écoles québécoises. « En fait, les efforts sont mis sur les faibles pour qu'ils rattrapent les forts, indique-t-il. On empêche alors les enfants talentueux d'avancer. » Par contre, Gagné estime que ces efforts s'avèrent souvent vains. « À cause des différences individuelles dans les aptitudes scolaires, c'est utopique de penser à réduire les écarts. Ma conviction est que si on respectait la vitesse de tout le monde, l'écart serait encore plus grand. Et après ! Il faut arrêter de mentir en disant aux plus faibles qu'ils pourraient être aussi bons que le meilleur de la classe. C'est un mythe, car l'effort et la volonté ne suffisent pas. Après tout, il existe des différences d'intelligence entre les élèves. Certains ont plus d'aptitudes que d'autres. Voilà. »

Classes à part

Pour que l'école soit adaptée au rythme d'apprentissage de chaque élève, Françoys Gagné prône le développement de classes et d'écoles à part. « Je préfère cette option, car elle empêche la comparaison entre les élèves lents et rapides dans les classes. Ainsi, il faudrait donner plus de place aux écoles internationales au Québec, des institutions qui offrent un programme enrichi aux bons élèves. » Toutefois, ces écoles ont la vie dure. Leur existence est peu appréciée, car, semble-t-il, elles favorisent les meilleurs élèves au détriment des plus faibles. « C'est ridicule, se désole Gagné, mais c'est pourtant avec cette argumentation que de bons projets ont été éliminés par le Ministère, qui favorise plutôt l'existence de classes hétérogènes. »

D'après les adversaires de Françoys Gagné, séparer les élèves fait resurgir le spectre du système à deux vitesses : la voie rapide pour les enfants plus futés, la voie lente pour les moins brillants. « Le système est déjà à cinq ou six vitesses ! lance-t-il. Il existe une série de mesures pour les élèves en difficulté où ils sont séparés selon leur degré de difficulté. Pourquoi ne pas étendre le principe à tous les élèves ? »

Probablement parce que plusieurs critiques du milieu scolaire estiment qu'agir ainsi serait ni plus ni moins que de verser dans l'élitisme en faveur d'enfants déjà privilégiés. « Cette conviction est véhiculée depuis des années par la Centrale des syndicats du Québec (nouvelle CEQ), le plus important adversaire des programmes pour les élèves talentueux, estime Gagné. Le syndicat se dit que ces derniers proviennent de familles riches et que les aider serait injuste, car cela pourrait creuser l'écart entre les riches et les pauvres dans la société. Bon... C'est vrai que les élèves talentueux ont souvent des parents aisés. Pourtant, des enfants pauvres aussi sont intelligents et, s'ils n'ont pas de ressources, ils n'émergeront jamais. Des écoles internationales recrutent dans les milieux pauvres et vont chercher de jeunes talents. Ne serait-ce pas là un bon coup que de répandre cette pratique ? »

Sans réponse favorable à sa question au Ministère, Françoys Gagné en vient à déplorer l'absence quasi totale de promotion de l'excellence au Québec. « Nous ne voulons pas développer une élite intellectuelle. On dirait que nous avons peur de performer. Nous refusons aux enfants talentueux des stimulations qui leur permettraient de faire avancer la société, sous prétexte qu'ils n'ont pas droit à de « meilleurs » traitements que les autres. Ce sont plutôt des traitements adaptés que je voudrais. Je ne veux pas créer des ghettos, mais bien favoriser l'existence de milieux faits sur mesure. » Dans ce dossier controversé, Françoys Gagné soupçonne le ministère de l'Éducation de cacher indûment des chiffres à la population. Il doute du succès des programmes actuels destinés aux enfants en difficulté, dont aucune statistique à leur sujet n'émane des bureaux du Ministère. « Il y a visiblement des choses qu'on ne veut pas savoir ou qu'on désire nous cacher. On veut faire une grosse moyenne en évitant de parler des problèmes réels, tant chez les faibles que chez les forts. C'est tout. »

[1] Publié dans la section Actualité du journal Voir, le 5 octobre 2000.

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