Le Bon roi et le sage conseiller

 Spéculations philosophiques 

 

François Brooks

2004-11-01

Essais personnels

 

Le Bon roi et le sage conseiller [1]

 

Dans un pays lointain, il y a très longtemps, vivait un peuple sage où régnait un roi non moins sage. Les hommes buvaient quand ils avaient soif, mangeaient quand ils avaient faim, dormaient quand ils étaient fatigués et travaillaient lorsqu'ils étaient reposés. Chacun vaquait à ses occupations dans le respect des autres et la collaboration.

Un jour vint un vent de changement. Peu à peu, le peuple perdit l'harmonie. Certains se mirent à manger plus qu'à leur faim alors que d'autres se privaient délibérément de nourriture. Certains se reposaient sans être fatigués alors que d'autres travaillaient sans arrêt jusqu'à l'épuisement. La collaboration de jadis se transforma peu à peu en compétition irrespectueuse.

Le bon roi, qui aimait son peuple et vivait encore avec sagesse, se demanda s'il allait bientôt être renversé. « En effet, dit-il à son sage conseiller, moi qui ai coutume de régner avec bon sens, recommandant à chacun d'en faire autant dans sa propre vie, mon peuple acceptera-t-il de me garder longtemps souverain si je reste sage ? Ne serai-je pas bientôt destitué par leur folie ? Comment puis-je continuer à régner sur un peuple qui ne se reconnaît plus en moi ? »

Le conseiller avait remarqué que le peuple était devenu fou en buvant l'eau du puits de la fontaine sur la place publique au centre du village. Il savait que si le roi était renversé, il perdrait son poste et ses privilèges. Il eut alors une idée géniale pour sauver la situation. « Bien-aimé souverain, lui dit-il, j'ai vu, au fil des années votre peuple perdre la sagesse légendaire à un tel point qu'il n'y a plus personne maintenant de véritablement sensé. Tous sont devenus fous, et je m'en attriste comme vous. Pour sauver la situation, je suggère que nous buvions l'eau de la fontaine centrale. »

« Mais comment pourrais-je accepter une telle proposition, dit le roi, la seule idée que j'oublie pour toujours que vous êtes le plus sage conseiller qu'il m'ait été donné de connaître m'est insupportable. »

« Il en est de même pour moi, votre altesse, mais pour nous consoler, mettons nous un X sur le front. Comme ça, à chaque fois que nous nous verrons, ce signe nous rappellera que nous avons choisi d'être fous, mais qu'en réalité, nous ne le sommes pas. »

[1] Inspiré d'un conte indien que raconté par Guy Tétreault, et thème cher à Daniel Descheneaux.

Philo5
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