Requiem pour membre encombrant

 Spéculations philosophiques 

 

François Brooks

2004-03-19

Essais personnels

 

Requiem pour membre encombrant [1]

 

[2] On m'a fait savoir que j'étais de trop. Pourtant, je ne demande qu'à travailler. Je transporte mon « propriétaire » là où il veut, mais il ne veut plus de moi. Allez savoir pourquoi ! D'ailleurs, lui-même n'en sait rien. Dommage qu'il n'existe pas de syndicat de la jambe gauche ; j'organiserais une marche de revendication. Je ferais des représentations pour ne pas mourir, pour ne pas être coupé ou, à tout le moins, pour être transplanté chez un « propriétaire » prêt à m'accueillir. Mais il faudra que je me résigne, le « boss » est le cerveau, paraît-il ; c'est lui qui décide.

J'ai pourtant tout fait pour passer inaperçue. Je ne le fais jamais souffrir ; j'ai les articulations souples, obéissantes, élégantes. Eh non ! Le maître préfère claudiquer. Il dit qu'il se sentira plus complet sans moi, que je porte atteinte à sa « réalisation » comme s'il sera plus réel sans moi.

Pourquoi moi ? Pourquoi pas ma jumelle ? La jambe gauche, ou un bras, ou son trou du cul ? Il pue, lui, pas moi.

Une seule consolation : lorsque je serai morte, je le ferai souffrir. Il peut me trancher, mais il ne pourra pas enlever mon image du cerveau. Mon fantôme le hantera.

Y'a pas à dire, pourtant, même les lois du pays empêchent un criminel d'être condamné à mort. Je n'ai rien fait de mal, mais aucune loi ne me protège. Pire, c'est la loi qui lui permet de me tuer. Une loi qui désigne sa volonté personnelle maîtresse de chacune des cellules de son corps. Mais nous, les cellules, nous ne demandons qu'à vivre. Que fait la loi de la vie que nous sommes ?

À quand la Charte des droits et libertés des membres du corps !? Si au moins mon sacrifice devait servir à une noble cause : une guerre pour la liberté, un accident de travail, ou par amour. Mais non, pour rien. Je vais mourir POUR RIEN ! Je vais mourir parce que mon « propriétaire » n'a rien de plus important à faire que penser à moi, penser contre moi.

Si j'avais pu, je me serais atrophiée, « empoliotée », bloquée depuis mon plus jeune âge. Mille dollars à parier qu'il aurait tout fait pour me sauver ! Il m'aurait reposée, massée, épargné les corvées difficiles, et trouvé les traitements les plus efficaces. Il m'aurait suppliée de guérir ; j'aurais été sa reine chouchoutée.

Je n'ai fait que transporter vaillamment mon « propriétaire », et pour ça, il veut que je disparaisse. Je voudrais bien faire autre chose pour lui, mais quoi ? C'est injuste ! Il n'a aucune reconnaissance.

En plus, il va attirer sur lui la pitié de l'honnête passant alors que c'est de moi que l'on devrait plaindre. Il n'est qu'une brute qui cherche à « réaliser » son insensibilité. Je voulais continuer à vivre et à le servir ; je l'aime, moi.

Je me demande qui de lui ou du chirurgien qui va m'amputer, devrait être envoyé en enfer le premier ? Je n'arrive pas à croire qu'il va le payer cinq mille dollars pour faire ça. Et le double encore pour les horribles prothèses qui vont me remplacer. Quelle humiliation ! Il préfère des béquilles de métal mort à moi, jambe vivante, gratuite, élégante, sensible, serviable et sensuelle. Je ne demande qu'un pantalon et un soulier ; et encore, je pourrais m'en passer.

S'il pouvait seulement se briser la jambe droite en tombant dans l'escalier, il verrait bien que je suis nécessaire. Qui sait, il sera peut-être assez bête pour la couper aussi. Lorsque j'aurai cessé de le préoccuper, qui sait s'il ne développera pas une fixation contre elle ? Peut-être continuera-t-il sa sculpture de soi sur d'autres membres, et ainsi, remplacera-t-il graduellement sa vie par du métal caoutchouté. Peut-être ne veut-il plus rien ressentir. Ce sera ensuite, le bras gauche, le droit, les oreilles, le nez, un rein, un poumon et que sais-je encore ? Et que dire si sa volonté pouvait vivre de façon autonome dans une machine ? Si l'on pouvait transplanter sa seule volonté — petit groupe de cellules du cerveau — dans une machine, lui donnerait-on le droit d'envoyer à la morgue son corps entier pour qu'il puisse ainsi « se réaliser » ?

[1] Réflexion suite à la diffusion du 9 mars 2004 aux Grands reportages de Radio-Canada (RDI) sur l'apotemnophilie dont souffrent des gens communément appelés « wannabe », qui aspirent à être amputés volontairement.

[2] L'image provient de la page The Atlantic, A New Way to Be Mad (page consultée en mars 2004).

Philo5
                Quelle source alimente votre esprit ?