030920

L'art d'avoir toujours raison (présentation)

[et de se faire détester de tous [1]]

par François Brooks

Schopenhauer (1788–1860), philosophe allemand pessimiste, s'intéressait toutefois à l'éristique [2], l'art de la controverse. Inspiré principalement de deux œuvres d'Aristote, « Les Topiques » et « Les Réfutations sophistiques », il produisit le texte « L'art d'avoir toujours raison » publié à titre posthume en 1864. L'originalité de ce petit traité est d'analyser, dans la tradition d'Aristote, une forme de discours très proche de l'usage que nous faisons quotidiennement du langage. Il s'agit de cet art du dialogue qu'est la controverse.

Ce qui domine dans ce dialogue est la volonté de s'affirmer, de faire prévaloir ce que l'auteur nomme une « vanité innée » au détriment d'une vision exacte et relativement objective des choses. L'exercice de ce discours se fait dans des conditions parfaitement étrangères à toute préoccupation théorique et philosophique. La plupart des protagonistes n'hésitent pas à recourir à toutes les formes de malhonnêtetés intellectuelles et de mauvaise foi.

En présence d'interlocuteurs de ce genre, ceux-là mêmes avec lesquels nous sommes chaque jours confrontés, l'attitude logique n'est pas seulement dérisoire mais elle est surtout vouée à l'échec. L'exigence de vérité apparaît dès lors comme le cadet des soucis de la plupart des gens, particulièrement des politiques comme des gens de communication qui ignorent aujourd'hui jusqu'au nom de la sophistique.

L'attitude de Schopenhauer en face de cette situation va à rebours de tout ce que la tradition a enseigné. Il ne s'agit plus de retrouver le jugement droit par les vertus du logos [3] en s'arrachant progressivement au pathos [4] du discours. Au contraire, inspiré de Machiavel, notre philosophe préconise cyniquement de s'installer dans les positions d'autrui, d'épouser parfois le mouvement de son raisonnement pour en exploiter les faiblesses.

Ce rapport de forces est étranger à la dialectique, cet art du dialogue inauguré par Platon, mais constitue de fait une dialectique éristique, à savoir, un art de la controverse dont l'issue est en quelque sorte la victoire ou la défaite de l'autre.

Schopenhauer définit les stratagèmes qui ont ceci de commun avec la stratégie militaire que le seul objectif poursuivi est de vaincre l'autre, en le désarmant littéralement. Le stratagème est un procédé pour prendre en défaut le discours d'autrui afin de le disqualifier.

Dans les règles de ce combat, on ne doit pas tenir compte de la vérité objective parce qu'on ignore la plupart du temps où elle se trouve. Le vrai concept de cette dialectique éristique est une joute intellectuelle pour avoir toujours raison dans la controverse. C'est la raison pour laquelle cette dialectique ne doit accepter comme finalité dans sa définition que l'art d'avoir toujours raison et non la vérité objective, à l'opposé de la dialectique scientifique qui a pour principale mission d'élaborer et d'analyser les stratagèmes de la malhonnêteté dans la controverse afin que, dans les débats réels, on puisse la reconnaître immédiatement et la réduire à néant.


[1] Voir les Stratagèmes pacificateurs
et les passages choisis de Dale Carnegie, Comment se faire des amis, Dale Carnegie.

[2] L'éristique est un art développé à l'école philosophique de Mégare, petite ville de Grèce vers le Ve et VIe siècle av. J.-C. Éris est la personnification de la Discorde dans la mythologie grecque.

[3] La Raison humaine incarnée par le langage. (Petit Robert)

[4] Recherche inopportune d'effets de style dramatiques ; propos pleins d'emphase et peu clairs. (Petit Larousse)


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