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1735 |
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L'Esthétique [1] |
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SOMMAIRE |
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p. 121 § 1 : L'ESTHÉTIQUE (ou théorie des arts libéraux, gnoséologie inférieure, art de la beauté du penser, art de l'analogon de la raison) est la science de la connaissance sensible. § 2 : Le degré de perfection qu'apporte aux facultés de connaissance inférieures, prises à l'état de nature, leur seule utilisation, sans culture théorique, peut être nommé ESTHÉTIQUE NATURELLE. Celle-ci se divise, de même qu'à l'ordinaire la logique naturelle, en esthétique innée, qui relève de l'innéité du bel esprit, et en esthétique acquise. Cette dernière se divise derechef en doctrine esthétique et en esthétique appliquée. p. 75 § CXVI : [...] Les philosophes grecs déjà et les pères de l'Église ont toujours soigneusement distingué les αἰαθητά [« aisthèta », choses sensibles] et les νοητά [« noèta » choses intelligibles] ; et il est suffisamment évident que les αἰαθητά n'équivalent pas aux seuls objets de la sensation, puisqu'on honore aussi de ce nom les représentations sensibles d'objets absents (donc les imaginations). Les νοητά doivent donc être connus au moyen de la faculté de connaissance supérieure, et sont l'objet de la Logique ; les αἰαθητά sont l'objet de ἐπιστημ́η αἰσθητικῆ [épistèmé aisthètikè : science esthétique], ou encore de l'ESTHÉTIQUE. p. 89 § 533 : La science du mode de connaissance et d'exposition sensible est l'esthétique (logique de la faculté de connaissance inférieure, philosophie des grâces et des muses, gnoséologie inférieure, art de la beauté du penser, art de l'analogon de la raison). (N. d. T. : La première édition de la Métaphysique (1739) formulait ce paragraphe comme suit : « La science du mode de connaissance et d'exposition sensible est l'esthétique ; si elle a pour but la moindre perfection de la pensée et du discours sensible, elle est la rhétorique ; si elle a pour but leur plus grande perfection, elle est la poétique universelle. ») § 534 : Je pense mon état présent. Autrement dit je me représente mon état présent, c’est-à-dire je sens. Les représentations de mon état présent, ou sensations (apparitions), sont les représentations de l'état présent du monde. Donc ma sensation doit son existence à la force de représentation dont dispose mon âme en fonction de la position de mon corps. § 535 : J'ai la faculté de sentir, qui se nomme sensibilité. La sensibilité représente soit l'état de mon âme : elle se nomme alors sens interne ; soit l'état de mon corps, elle se nomme alors sens externe. Il s'ensuit qu'une sensation est ou bien interne, si elle doit son actualisation au sens interne (qui est la conscience au sens strict), ou bien externe, si elle doit son actualisation au sens externe.
§ 536 :
Les parties du corps au mouvement desquelles,
si ce mouvement est adéquat, la sensation externe est coordonnée, sont les organes des sens
(aestheteria [esthétique]).
J'ai grâce à eux, la faculté de sentir : p. 96 § 557 : Je suis conscient de mon état passé, et donc aussi de l'état passé du monde. La représentation de l'état passé du monde, et donc aussi du moi, est la représentation imaginaire (imagination, image, vision). Je forme donc des images, autrement dit, j'imagine ; cela m'est possible grâce à la force qu'a mon âme de se représenter l'univers d'après la position de mon corps. § 558 : J'ai la faculté d'imaginer, qui est l'imagination. Puisque mes imaginations sont des perceptions d'objets qui furent présents autrefois, elles sont des perceptions d'objets qui ont été ceux de la sensation, mais qui, au moment où je les imagine, sont absents. p. 103 § 579 : Lorsque se reproduit en moi une représentation, je la perçois comme étant la même que celle que j'avais eue autrefois, autrement dit je la reconnais (je me la rappelle). J'ai donc la faculté de reconnaître les perceptions qui se reproduisent, autrement dit j'ai une mémoire ; celle-ci est soit sensible soit intellectuelle. § 580 : La mémoire obéit à la loi suivante : quand on se représente un certain nombre de perceptions dont la succession s'étend jusqu'au présent et qui ont en commun une partie de leur contenu, cette partie qui leur est commune est représentée comme étant contenue aussi bien dans les perceptions antécédentes que dans les perceptions conséquentes ; et ainsi c'est la force qu'a mon âme de se représenter l'univers qui permet la mise en oeuvre de la mémoire. p. 105 § 589 : Quand je réunis des représentations imaginaires et que je les isole, autrement dit que je fixe mon attention sur une seule partie d'une perception quelconque, j'invente. J'ai donc la faculté poétique d'inventer. Puisque l'acte de réunir consiste à représenter plusieurs choses comme n'en formant qu'une seule, et n'est possible que par la faculté de percevoir les identités entre les choses, la faculté d'inventer doit sa mise en oeuvre à la force qu'a mon âme de se représenter l'univers. § 590 : La faculté d'inventer obéit à la règle suivante : les parties de différentes imaginations sont perçues comme formant un seul tout. Les perceptions qui voient ainsi le jour sont des inventions (ou des créations) ; les fausses inventions se nomment des chimères (fictiones), ou vaines imaginations. p. 111 § 607 : La faculté de juger obéit à la loi suivante : percevoir l'accord ou le désaccord des différentes composantes d'une chose revient à percevoir la perfection ou l'imperfection de celle-ci. Puisque cette perception est soit distincte, soit indistincte, la faculté de juger, et donc le jugement, sera soit sensible, soit intellectuel. Le jugement sensible est le goût au sens large (le bon goût, le palais, le flair). La critique au sens le plus large est l'art de juger. De sorte que l'art de former le goût, ou encore de juger par les sens et d'exposer son jugement, est l'esthétique critique. L'individu qui jouit de la faculté intellectuelle de juger est le critique au sens large, et donc la critique au sens général est la science des règles qui permettent de juger distinctement de la perfection ou de l'imperfection. p. 115 § 619 : Je perçois les signes en même temps que les objets qu'ils désignent ; j'ai donc la faculté d'associer, dans ma représentation, les signes avec les objets qu'ils désignent ; on peut nommer cette faculté la faculté de désigner. Et puisqu'il y a en ce monde un lien entre les signes, les perceptions de la faculté de désigner doivent leur actualisation à la faculté qu'a mon âme de se représenter l'univers. La connaissance du lien qui est entre les signes est soit distincte, soit indistincte, de sorte que la faculté de désigner sera soit sensible, soit intellectuelle. § 620 : Si le signe et l'objet qu'il désigne sont liés dans une perception, et que la perception du signe est plus importante que la perception de l'objet désigné, on dit que la connaissance est symbolique ; si la représentation de l'objet désigné est plus importante que celle du signe, la connaissance sera intuitive (ce sera une intuition). Qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre connaissance, la faculté de désigner est soumise à la loi suivante : quand deux perceptions sont associées, l'une est le moyen de connaître l'existence de l'autre. |
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p. 128 § 17 : [...] nous considérerons en premier lieu la beauté en tant qu'elle est commune à presque toutes les connaissances sensibles, en tant que BEAUTÉ UNIVERSELLE ; et en même temps qu'elle, nous aurons à étudier son contraire. § 18 : La beauté universelle de la connaissance sensible consistera 1) dans l'accord des pensées entre elles, abstraction faite de leur ordre et des signes qui les expriment ; leur unité en tant que phénomène, est la BEAUTÉ DES CHOSES ET DES PENSÉES. On doit la distinguer de la beauté de la connaissance, dont elle est la première et principale partie, et de la beauté des objets et de la matière, avec laquelle elle est souvent à tort confondue, bien que la signification du mot « chose » soit généralement reçue. Des objets laids peuvent, en tant que tels, être pensés de belle façon, et inversement des objets qui sont beaux peuvent être pensés d'une manière laide. § 19 : La beauté universelle de la connaissance sensible consistera, attendu qu'il n'y a pas de perfection sans ordre, 2) dans l'accord de l'ordre (lui-même destiné à permettre l'examen réfléchi de ce que l'on a pensé de belle façon) et avec lui-même, et avec les choses. Cet accord, en tant que phénomène, est la BEAUTÉ DE L'ORDRE et de l'agencement. § 20 : La beauté universelle de la connaissance sensible consistera, attendu que nous ne percevons pas les choses désignées sans leurs signes, 3) dans l'accord des signes entre eux, avec l'ordre et avec les choses. Cet accord, en tant que phénomène, est la BEAUTÉ DE L'EXPRESSION PAR SIGNES (significatio), comme par exemple celle du style (dictio) et de la faconde (elocutio), lorsque le type de signe utilisé est le genre du discours ou de l'entretien, et encore celle de la diction et des gestes, lorsque l'entretien se fait de vive voix. Nous avons là les « trois Grâces », les trois beautés universelles de la connaissance. § 21 : Il y a un nombre correspondant de laideurs, de défauts et de souillures de la connaissance sensible qui sont possibles, et que l'on s'efforcera d'éviter, tant à l'égard des pensées et des choses qu'à l'égard de la liaison d'une pluralité de pensées, et qu'à l'égard de l'expression par signes. § 26 : Une perception, en tant qu'elle est présentation d'une raison, est un ARGUMENT. Il y a donc des arguments qui enrichissent, qui rehaussent, qui démontrent, qui illustrent, qui persuadent ; et d'autres enfin qui donnent vie et mouvement ; l'esthétique exige d'eux qu'ils aient non seulement de la force et de l'efficacité, mais encore de l'élégance. [...] |
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p. 131 § 28 : La caractéristique générale de l'esthéticien heureux [...] doit comprendre : I) L'ESTHÉTIQUE NATURELLE INNÉE [...], qui est la disposition naturelle de l'âme tout entière à penser avec beauté, disposition avec laquelle elle naît. § 29 : À la nature de l'esthéticien doit appartenir [...] : 1) L'INNÉITÉ DE LA GRÂCE ET DE L'ÉLÉGANCE DE L'ESPRIT ; nous visons ici l'innéité de l'esprit au sens large, l'esprit dont les facultés inférieures sont stimulées avec plus de facilité qu'il n'est coutume, et conspirent, en une harmonie exacte, vers l'élégance de la connaissance. § 30 : À l'esprit gracieux doivent appartenir [...] : A) les facultés de connaissance inférieures et leurs dispositions naturelles, qui sont : a) la disposition à sentir avec acuité, qui permet à l'âme non seulement de découvrir, par les sens externes, la matière première du beau-penser, mais encore de pouvoir éprouver, par son sens interne et sa conscience intime, les changements et les effets de l'ensemble de ses autres facultés, qu'elle devra soumettre à des règles. Pour que la faculté de sentir conspire dans la suite avec ces autres facultés, il faut qu'en l'esprit gracieux son champ d'action soit délimité de façon à ce qu'elle n'opprime pas, en tout temps et tout lieu, par n'importe laquelle de ses sensations, les pensées, de quelque sorte qu'elles soient, qui lui sont hétérogènes. [ imagination, grâce, créativité ] § 31 : b) la disposition naturelle à imaginer, qui permet que l'esprit gracieux soit doté d'une imagination vive en effet : 1) l'objet du beau-penser est souvent le passé ; 2) il arrive souvent que le présent passe avant que la belle pensée qui l'a pour objet n'ait reçu sa forme définitive ; 3) ce n'est pas à partir du seul présent, mais aussi à partir du passé que nous connaissons le futur. Pour que l'imagination conspire par la suite avec l'ensemble des autres facultés, il faut qu'en l'esprit gracieux son champ d'action soit délimité de façon à ce qu'elle n'obscurcisse pas, par ses propres représentations imaginaires, l'ensemble des autres perceptions, qui, si on les considère chacune isolément, sont toutes par nature plus faibles que chaque imagination prise à part. Et si l'on rapporte à l'imagination la faculté d'inventer, ainsi que l'ont souvent fait les Anciens, alors il est doublement nécessaire qu'elle connaisse en l'esprit gracieux un développement bien supérieur à la moyenne. [ finesse, discernement, harmonie ] § 32 : c) la disposition naturelle à l'esprit de finesse, qui permet pour ainsi dire de polir le matériau que les sens, l'imagination, etc., ont pour tâche de fournir ; ses outils sont l'esprit et le discernement, les facultés qui doivent produire d'une part la beauté de la connaissance, pour autant qu'elle exige la présence phénoménale des harmonies (proportiones) et exclut les disharmonies (disproportiones), d'autre part la belle harmonie de l'esprit au sens large. C'est pourquoi, comme il n'est pas rare que derrière le nom d'esprit se tienne également le discernement, l'on attribue parfois à l'esprit toute belle connaissance. Il n'en reste cependant pas moins que, pour pouvoir par la suite conspirer à son tour de façon adéquate avec l'ensemble des autres facultés de l'âme, l'esprit de finesse doit voir son champ d'action délimité de façon à ce qu'il ne puisse s'exercer sur aucun matériau qui n'ait été suffisamment apprêté à son usage. § 33 : d) la disposition naturelle à reconnaître et la mémoire. Les Anciens appelaient Mnémosyne la mère des muses, car ils rapportaient aussi à la mémoire la reproduction par l'imagination. Pourtant celui qui vise à la beauté, par exemple à la beauté d'une narration, ne peut se dispenser d'un recours à la faculté de reconnaître elle-même ; bien plutôt convient-il qu'alors qu'il invente sa fiction, il use et dispose d'une bonne mémoire, afin d'éviter la laideur d'une contradiction entre ce qui précède et ce qui suit. § 34 : e) la disposition poétique, qui est à tel point requise qu'elle a donné le nom de poètes à une classe particulièrement éminente d'esthéticiens (au sens pratique du mot). Le psychologue attentif ne s'étonnera donc pas en constatant combien est importante la part de la belle méditation qui doit être formée par composition et disjonction des représentations imaginaires. En dépit toutefois de son importance, la disposition poétique, pour conspirer de façon adéquate avec l'ensemble des autres facultés, doit voir son champ d'action délimité de façon à ce qu'elle ne puisse soustraire le monde qu'elle a pour ainsi dire créé au polissage qu'opèrent les autres facultés, par exemple l'esprit de finesse. § 35 : f) la disposition du goût : nous n'entendons pas par là le goût du public, mais bien plutôt le goût délicat, qui partage avec l'esprit de finesse la tâche de la juridiction inférieure des perceptions sensibles, des représentations imaginaires, des fictions, etc. Son jugement est requis toutes les fois qu'il est superflu, en ce qui concerne la beauté, de soumettre chaque détail au jugement de l'entendement. § 36 : g) la disposition à prévoir et à pressentir l'avenir. Les Anciens, lorsqu'ils observaient la présence, en des esprits éminemment beaux, de cette disposition portée à une puissance rare, extraordinaire, la comptaient, comme une sorte de prodige et de miracle, au nombre des choses divines. C'est par elle que les poètes sont aussi des voyants (vates). Ce n'est toutefois pas seulement pour je ne sais quels oracles esthétiques que cette disposition, lorsqu'elle passe dans le domaine public, doit être requise ; car c'est la vie de toute connaissance, et c'est en premier lieu la beauté qui la requièrent. Pour enfin que cette faculté, avec la disposition à la divination, puisse conspirer avec les autres facultés, son champ d'action doit être délimité de façon à ce que, au moment et à l'endroit où elle doit entrer en scène, elle ne cède pas sa place à la sensation, et encore moins à une imagination qui lui serait hétérogène. § 37 : h) la disposition à indiquer par signes ses propres perceptions, qui est plus ou moins nécessaire, selon le type d'esthéticien que l'on a en vue : celui qui se contente de penser avec beauté dans le for de son âme, ou celui qui en sus divulgue publiquement ce qu'il a pensé de belle façon. Notons toutefois que cette disposition ne peut faire totalement défaut au premier type d'esthéticien. Pour qu'elle s'accorde par la suite avec l'ensemble des autres facultés, son champ d'action ne doit pas être étendu au point d'abolir l'intuition, qui est nécessaire à la beauté. § 38 : À l'esprit gracieux doivent appartenir [...] : B) les facultés de connaissance supérieures, pour autant que a) il n'est pas rare que l'entendement et la raison, par le pouvoir qu'a l'âme sur elle-même, contribuent dans une large mesure à stimuler les facultés de connaissance inférieures ; b) il arrive souvent que l'accord des facultés inférieures et l'harmonie qui convient à la beauté ne puissent être obtenus autrement qu'à l'aide de l'entendement et de la raison ; c) la conséquence naturelle, pour l'Esprit (spiritus), de la grande vitalité de l'analogon de la raison est la BEAUTÉ de l'entendement et de la RAISON, de la cohésion de la connaissance extensivement distincte. § 40 : C'est soit par jeu, soit à la suite d'une grave erreur que Démocrite interdit aux sages l'accès de l'Hélicon ; mais il est encore plus déraisonnable d'espérer, comme le fait une grande partie de l'humanité, obtenir pour récompense le titre d'homme gracieux. [ facultés inférieures et supérieures ] § 41 : Les facultés inférieures les plus importantes, et plus précisément celles qui sont telles par nature, sont nécessaires à celui dont le but est la beauté du penser. De fait, non seulement il leur est possible de coexister avec les facultés supérieures, qui sont par nature importantes — mais bien plus : les facultés supérieures requièrent les facultés inférieures comme leur condition sine qua non. C'est donc un préjugé que l'opinion qui prétend que la beauté de l'esprit est par nature incompatible avec les dons les plus sérieux de l'intelligence et du raisonnement, pour autant que ces bienfaits sont par nature innés. § 44 : À l'esthéticien né, doivent appartenir : 2) le penchant naturel (indoles) à suivre de préférence la connaissance qui s'avère valable et suggestive, ainsi que l'harmonie des facultés appétitives qui rend plus facile le chemin vers la belle connaissance — autrement dit le TEMPÉRAMENT ESTHÉTIQUE INNÉ.
§ 45 :
Comme le désir de tout être humain se porte vers n'importe quel genre de bien, pourvu qu'il lui soit connu, il nous semble nécessaire d'indiquer
approximativement, ainsi qu'il convient à l'esthéticien, l'ordre dans lequel certains de ces biens se succèdent d'après la hiérarchie des valeurs : |
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p. 137
§ 47 :
La caractéristique de l'esthéticien heureux doit comprendre : § 52 : Les exercices esthétiques seront 1) improvisés, autrement dit effectués sans la direction de l'art éclairé qui permet à l'esthéticien en besoin d'exercice d'acquérir de la maîtrise. C'est de cette catégorie que relève le rythme fruste du vers saturnien, grâce auquel, dans les temps ancestraux, le brave paysan soulageait son coeur à l'occasion des jours de fête : « Répandant sans façon, en des vers alternés, ses injurieux reproches (Horace, Ép. 2, 1, 146). » C'est de cette catégorie que relèvent aussi tous les exemples de belle connaissance qu'a pu produire le genre humain avant l'invention des arts éclairés, ainsi que les premières étincelles que toute belle nature jette avant même d'avoir acquis la maîtrise d'un art quelconque — comme il en fut par exemple d'Ovide qui, parlant de lui-même, écrit : « Tout ce qu'il voudra dire, il en fera un vers (Ovide, Trist., 4, 10, 26). » § 56 : Il est un égarement dans lequel il n'est pas rare que nous autres, adultes, tombions : nous lisons, ou écoutons, des paroles ou des écrits, etc., faits de belle façon ; nous fixons notre regard sur leur beauté que, pour ainsi dire, nous goûtons, au point d'acclamer l'auteur silencieusement en nous-mêmes : très beau ! très bien ! très juste ! Et nous sommes pourtant incapables de concentrer suffisamment notre attention pour l'imiter et penser de belle façon en même temps que lui. Ce sera donc un exercice important, demandant à être répété souvent, que celui qui consiste à prendre pour modèles les auteurs les plus doués pour la beauté et à « méditer jour et nuit, sans trêve ni repos, leur exemple (Horace, Ép. 2, 3, 269) ». « C'est aux Grecs (aux Français) que la muse a fait don de l'esprit, c'est aux Grecs qu'elle a donné l'éloquence ; et ces deux peuples ne désirent rien tant que la gloire (Horace, Ép., 323 sq.). »
§ 58 :
Les exercices esthétiques seront
2)
meilleurs et plus sûrs, si on ajoute à l'esthétique naturelle, innée et acquise — à la maîtresse nature — l'art éclairé, sans lequel les
esprits, qui pour être beaux ne sont toutefois pas divins,
devront faire de nombreux essais avant de trouver le chemin conduisant à l'élégance de la connaissance qui est comme : § 59 : Les deux genres d'exercices précités ont pour effet, toutes les fois que l'esthéticien en besoin d'exercice prend la décision effective d'atteindre à la belle connaissance, de conduire non seulement l'esprit, mais encore le penchant naturel et le tempérament esthétique, jusqu'au point où ils deviennent des aptitudes que l'habitude se chargera d'affermir, tandis que la grandeur innée de l'âme (pectus) s'en trouve accrue. § 60 : L'ESTHÉTIQUE DYNAMIQUE, ou encore critique, a pour objet l'estimation des forces dont dispose un homme donné pour atteindre une beauté donnée d'une connaissance donnée ; comme l'estimation des forces innées que possède une nature ne peut être faite autrement qu'à partir de leurs effets, qui eux-mêmes sont connus par les exercices esthétiques, il est juste de conclure : tant vaut l'improvisation, tant peut le caractère d'un homme donné ; donc sa nature innée a autant d'aptitudes qu'elle a pu en obtenir par la pratique, outre des improvisations, des exercices précédents. Il ne serait toutefois pas également juste d'en tirer l'inférence suivante, qui est certes plus fréquemment reçue : les forces d'un homme donné, en leur état actuel, se sont avérées insuffisantes pour telle improvisation ou tel essai ; c'est donc que lui fait défaut la nature innée qui est requise pour des méditations de ce genre. § 61 : L'esthéticien spécialisé dans l'esthétique dynamique devra souvent recourir à des TESTS (ou épreuves) ESTHÉTIQUES, entre autres à ceux fournis par les exercices esthétiques qui, conçus en vue d'expérimenter les forces d'un homme donné, permettent de savoir si ces forces sont suffisantes pour une belle connaissance donnée, ainsi que la proportion qui doit en être mobilisée à cette fin. Si le résultat de ces tests est positif, il est juste de se contenter de l'expérience qui, confirmant que l'homme en question dispose des forces requises, se suffit assez à elle-même ; si le résultat est négatif, il faut se souvenir que ce n'est pas toujours un manque qui est alors en cause, et à plus forte raison que la conséquence n'est pas valable qui, de l'absence d'une certaine caractéristique esthétique, laquelle peut être tout à fait spécifique, et est requise pour une épreuve donnée, conclut à l'absence générale de tout caractère esthétique, ou encore à l'absence des autres caractéristiques spécifiques. L'épreuve poétique fut néfaste à Cicéron, et Ovide comme Horace échouèrent dans l'épreuve épique. |
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p. 143
§ 62 :
La caractéristique générale de l'esthéticien heureux doit comprendre : § 74 : [...] Le travail de l'art esthétique consiste donc, dans le but d'éviter que la totalité de sa doctrine ne dégénère en une pure et simple coordination et disposition de règles — dont l'élaboration serait dès lors confiée à l'analogon de la raison, sans que ce dernier relève d'aucune autre autorité que de lui-même — à concevoir ces règles avec distinction, et même avec l'évidence que procure l'entendement : tel est le profit que tire l'art esthétique de son élévation à la forme d'une science. § 77 : Il est un second point sur lequel j'attire l'attention : je ne suis pas de ceux qui ont, ou donnent d'eux, l'image d'un esprit devenu en tous points parfait grâce à la science esthétique, que cette perfection consiste en la grâce générale de l'esprit ou dans le mérite tout à fait particulier d'un orateur, d'un poète, d'un musicien, etc. J'ai déjà dit qu'avant même qu'entre en jeu une théorie de cette sorte, il fallait que certaines conditions soient réunies : la nature, l'esprit, le penchant naturel, l'exercice, la culture de l'esprit, qui aujourd'hui, si la culture éclairée ne la guide pas, ne peut qu'avec peine atteindre à un stade satisfaisant, et enfin la connaissance expérimentée des règles du beau-penser, dont j'ai montré qu'elle n'avait d'authentique supériorité qu'à une condition : qu'elle soit, du moins dans sa première et principale partie, une science. Je réaffirme ici la nécessité de ces exercices « meilleurs et plus sûrs » dont j'ai parlé au § 58, qui ordonnent « qu'aucun jour ne se passe sans qu'une ligne ne s'écrive. (Pline, Nat., 35, 84) », et sans lesquels — je l'affirme sans ambages — les règles sans vie ou, comme on dit, spéculatives, dont on peut, mais ne devrait pas user, ne sont, là-même où elles devraient avoir le plus d'utilité, d'aucun profit. [...] |
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[1] A. G. Baumgarten, Esthétique, L'Herne © 1988.
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