Des philosophes vivants 

Par F. Brooks

2026-08-07

 

 

André Moreau, l'irrévérencieux

 

André Moreau se définit comme immanentiste, moniste et auto-égocratique. Qu'est-ce à dire ? Les férus de termes philosophiques obscurs seront servis : il est à l'aise avec tous les concepts, mais il est avant tout accessible aux plus modestes.

Je le vois un peu comme un père qui, au contraire de gronder ses enfants pour qu'ils se tiennent tranquilles, leur administrerait des semonces parce qu'ils ne sont pas en train de jouir. Il n'a jamais brandi qu'une seule grande question : mais qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?

Il propose la sacralisation « joyeuse » de la jouissance. Comment peut-on penser le sacré de façon légère et jouissive ? Les institutions religieuses nous ont tant rabâché les oreilles avec une perspective autoritaire, morne et triste du sacré, que l'on a le réflexe de ne le concevoir qu'avec gravité. Et si Moreau avait raison ! Le sacré ne peut-il pas être joyeux ? Son analyse semble si évidente : le sacré doit apporter l'exultation ; est-ce que ce sentiment doit être terni par l'austérité ? Certainement pas ! nous dit Moreau.

Le sexe est son cheval de bataille. Non pas les thérapies coûteuses, non plus que les coûteux gadgets sophistiqués. Loin de là ! Il nous dit simplement : « Déshabillez-vous, partagez l'orgasme et vous aurez ensuite un rapport au monde extatique, immédiat et gratuit ». Il touche ici un tabou profond qui semblait s'être évanoui en 1968, à l'aube de sa carrière philosophique. Et ce tabou n'est pas tant la crudité d'un rapport sexuel fortuit — on ne ferait pas l'amour comme ça, de but en blanc, spontanément, avec le premier venu —, mais l'impossibilité de concevoir un accès aussi facile et gratuit à l'extase. Face au plaisir, il nous demande d'être inconditionnels. Et ça, ça dérange. Ne nous a-t-on pas appris depuis toujours que sous les apparences du bonheur, le plaisir cache souvent la tristesse et parfois le drame ? La vie, nous dit-on, ne comporte que deux modes : le bonheur et le malheur. André Moreau refuse cette dialectique ; il nous propose plutôt la jouissance et le repos. Rien de moins que le paradis sans plus attendre : le paradis terrestre, le paradis perdu, aujourd'hui, maintenant.

On voudrait le diaboliser, mais ce serait en vain. Il n'a rien des attraits du diable ; on ne peut en aucun cas l'y assimiler. Satan est ratoureux et d'une élégance inouïe. Notre philosophe est direct et parfois gauche. Sa voix métallique irrite. Le Diable vous fera faire ce qu'il veut, vous laissant croire que le mal est bien. Moreau vous fera faire ce que vous voulez en claironnant qu'il vous entraîne dans la jouissance. Bref, le premier se présente toujours sous l'aspect équivoque alors que le second est sans ambiguïté : il est à la jouissance ce que Platon était à l'Idée du Bien.

André Moreau arrive au bon moment. En 1969, la distribution de masse de la pilule anticonceptionnelle commence. On sait les drames que peuvent provoquer les grossesses indésirées ; tout cela est du passé. Techniquement, on a enfin trouvé le moyen de baiser comme des lapins sans les conséquences fâcheuses inattendues. Le sexe peut désormais être vécu comme une simple fantaisie sans autre but que la jouissance. Cependant, au début des années 80, le sida met un bémol aux joyeuses frivolités. Pour un moment, la jouissance d'une sexualité effrénée devient problématique. Mais on met au point un traitement efficace. La philosophie d'André Moreau aura-t-elle un regain de popularité ? On l'aurait cru.

Mais à part les grossesses indésirées et les MTS, il reste un autre obstacle de taille : la jalousie naturelle qui découle de l'attachement amoureux.

Et, dernier obstacle, dans une culture où le patrimoine se transmet aux descendants, la filiation est capitale. Votre progéniture seule a droit à l'héritage. La monogamie exclusive reste alors tout indiquée.

Moreau affirme que la jalousie est une maladie dont il faut guérir. La tâche est énorme : comment y échapper alors qu'elle est si répandue et qu'elle est continuellement renforcée par tant de représentations culturelles qui réaffirment la légitimité de ce sentiment ? Le travail est immense, mais Moreau n'est pas l'homme des petites tâches. Il a entrepris ce travail titanesque et il tient bon depuis 50 ans. Il a l'opiniâtreté des génies. Par cela seul, il attire le respect et la curiosité. Sa foi est si grande, il en est bouleversant.

Notre philosophe est irrévérencieux. Il refuse de courber l'échine. Il n'a qu'un maître : le bonheur. Si votre philosophie est triste, morne, il la combattra. À l'instar de Rajneesh, Nietzsche, Raël, Wilhelm Reich, Henri Laborit et Michel Onfray, le bonheur qu'il propose passe par la jouissance, mais ce qui est fabuleux chez lui, c'est qu'il persiste et signe dans cette société qui a tout fait pour l'invisibiliser. Les pouvoirs, jadis dévolus au clergé, sont maintenant repris par la presse. Après la Révolution tranquille, le 4e pouvoir s'est arrogé les prérogatives des bien-pensants. Le pouvoir de la grande noirceur enrayé, un autre a pris la place. Moreau ne cesse de dénoncer les rabat-joie qui tournent ses propos en dérision. Il est un authentique soixante-huitard, resté fidèle au principe du plaisir. Il ne rentrera dans le rang que lorsque la jouissance fera partie de nos moeurs. Pas la jouissance agace, coûteuse et conditionnelle à une morale restrictive, non ; une jouissance simple gratuite et assumée, rien d'autre.

* * *

Bon, voilà pour l'aspect accrocheur du philosophe. Mais il est beaucoup plus que ça, considérablement plus. André Moreau, possède une connaissance profonde des philosophes occidentaux. Il peut aussi bien vous parler de Platon, Thomas d'Aquin, Descartes, Nietzsche ou Sartre. Aucun aspect de la pensée ne le rebute. Le Dieu des Juifs fait aussi bien partie de son univers que celui de Leibniz ou des rites vaudous. Communicateur hors pair, il est à l'aise dans la spiritualité comme un poisson dans l'eau. Il enseigne avec brio. Même dans la controverse, il reste courtois, jamais méprisant. Il est parfois un peu gauche ou déplacé, mais ceci lui confère une humanité attachante.

Docteur en philosophie de la Sorbonne, on l'a pourtant banni de sa chaire. Pourquoi ne peut-il pas professer ? Avec ses connaissances en philosophie et ses talents d'orateur, n'est-il pas qualifié pour enseigner, entre autres, l'immatérialisme de Berkeley, évêque irlandais empiriste du 18e siècle ?

La philosophie authentique a ceci de particulier qu'elle est difficilement encadrable. En effet, comment contrôler la pensée philosophique alors que l'essence même de celle-ci est la liberté ? Le professeur Georges Hélal (UdeM) donne en lecture L'Herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda, mais ceci doit rester en dehors de la connaissance pratique. On l'expulserait s'il organisait une séance d'observation de la pensée philosophique sous LSD. Mais comment acquérir la connaissance sans vivre l'expérience ? À quoi sert un cours de sexualité où tous les élèves restent habillés ? L'expérience soumise à la rigidité du cadre scientifique institutionnel est-elle scientifiquement valable ?

Voilà les questions de fond que pose l'irrévérencieux. Il nous invite à la Pratique de l'Infini (1992) et ceci nous impose un vertige difficile à supporter. J'ai souvent constaté que le bonheur aussi est difficile à supporter ; il s'enrichit au contraste de la misère, mais André Moreau propose de briser cette école de la misère. À la suite de Saint-Augustin, qui dit : « aime et fais ce que tu veux », Moreau ajoute : fais ce que tu veux : jouis ! parce qu'il n'y a aucune distance entre les êtres quand ils jouissent, leur communication est parfaite (Le Plaisir est sagesse, 1982).

De tout temps, les philosophes n'ont eu qu'un seul but : le bonheur des humains. Pour certains, il passe par la justice, pour d'autres, par la prière, l'égalité, le partage, la fraternité, le pardon, la liberté, l'amour, la tolérance, le devoir, etc. À l'instar d'Aristippe, André Moreau nous annonce que le bonheur de l'homme est dans la jouissance. C'est trop évident ! Trop simple ! Ça surprend ! Ça dérange ! Sommes-nous prêts à pratiquer le bonheur ?

Philo5
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