Consultation
Philosophique
au bénéfice de M. Frank Basille
La notion de philosophe varie d'un individu à l'autre. Il faut donc commencer par répondre à la question Qu'est-ce qu'un philosophe ? Vous êtes peut-être attaché aux deux premières réponses de ce lien mais les deux dernières me semblent ouvrir des opportunités nouvelles sur lesquelles Philo5 a concentré son attention.
Deux philosophes m'ont permis de penser que Hitler répondait aux critères d'admission. D'abord le grand Levinas écrivait déjà en 1934 Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme. Ce maître à penser du visage avait reconnu la violence fondamentale qui habite tout humain mais, à l'opposé du haineux, il se servait de l'altérité pour grandir l'amour de l'humanité qu'il désirait entretenir en lui-même. Ensuite, Philo5 reprend simplement la définition au sens que lui donne Gilles Deleuze : Le philosophe est essentiellement un créateur de concept(s).
Mais alors, « si Hitler est philosophe, pourquoi pas aussi Mao Tsé-toung et Staline ? », me demandez-vous.
D'abord, ce ne serait pas « et » mais « ou ». Il ne s'agit pas de collectionner les conceptualisateurs de la haine mais d'en choisir un qui se distingue. Le créateur du concept de haine, tel qu'apparu au XXe siècle, ne doit pas tant être « génial » par le nombre de morts ou sa cruauté — l'histoire nous a fait connaître des Caligula passablement horrifiants, merci — que par le fait qu'il permet d'illustrer la haine dans ses moindres retranchements, et même là où nous refusons habituellement de la voir : dans la philosophie.
Hitler était un intellectuel remarquable qui avait constitué une bibliothèque de 16 000 volumes. Staline et Mao furent idéologiquement plus modestes.
Avec l'hitlérisme, c'est tout le panorama idéologique haineux qui s'explique et pas seulement l'idéologie politique. Avec cet outil philosophique, on arrive à comprendre les mécanismes en présence dans le clanisme (Machiavel), le malthusianisme (Malthus), le racisme (Gobineau), l'eugénisme (Darwin) et le spécisme (Peter Singer). Il nous permet de voir comment l'hitlérisme est encore et toujours à l'œuvre dans le génocide du Rwanda, les gangs de rue, la dévastation écologique et les conditions de détention concentrationnaires du bétail servant à notre alimentation. Mao et Staline n'ont fait que mettre en place une politique s'inspirant maladroitement des idéologies marxiennes (notamment la lutte des classes) qui a fini par s'effondrer autant en Chine qu'en URSS. L'hitlérisme est toujours actif — même s'il est rarement identifié comme tel — parce que ses fondements idéologiques posent des questions indispensables sans cesse renouvelées et de plus en plus urgentes à mesure que la démographie galopante resserre sur l'humain l'étau de notre petite planète (vous n'êtes pas sans savoir que nous fêterons la naissance du 7 milliardième humain avant la fin de l'année).
Mao et Staline se sont contentés d'imposer par la force une révolution idéologique politique comme l'avaient fait avant eux, chacun à leur manière, tous les Robespierre de l'histoire. Leur révolution sanglante avait un parfum de nouveauté marxiste mais la prétention s'arrêtait aux réformes sociales. Celui qui adhérait complètement à l'idéologie proposée pouvait raisonnablement espérer survivre. Avec Hitler, suite à la révolution industrielle et à l'explosion démographique qui se profile, apparaît le totalitarisme expliqué par Arendt. Certains n'ont plus le droit légal d'exister. Il ne s'agit pas seulement d'une haine ordinaire, mais érigée en système où, Stanley Milgram l'a montré, l'autorité scindée en micro-tâches anodines arrive à construire une fantastique machine à immoler mue par une haine invisible dont chacun devient l'agent inconscient. Peut-être Staline pourrait-il encore rivaliser par le totalitarisme mais la piètre maîtrise technologique des Chinois empêchait Mao de dépasser les frontières nationales. De plus, Zedong appartient à la culture orientale pour laquelle il nous est plus difficile de s'identifier.
Allons plus loin. Hitler a exploité toutes les sphères d'influence possibles : philosophique, religieuse, politique, militaire, idéologique et légale. Élu démocratiquement — et non pas instauré par renversement ou révolution — il est parvenu à promulguer une loi interdisant de respirer à certaines catégories de gens. Le programme était tracé clairement dans Mein Kampf ; personne ne peut lui reprocher d'avoir caché ses intentions ; pire, le peuple y a adhéré librement en lui concédant le pouvoir ; je ne vois personne d'autre pouvant compétitionner aussi efficacement sur le chemin de la haine. Une habile propagande lui a permis de canaliser tous les sentiments haineux déjà présents dans la population et il gêne d'autant plus qu'il est présent en nous chaque fois que nous exprimons notre dégoût contre ceux qui nous font penser que « notre vie serait bien meilleure si tel ou tel groupe n'existait pas », sans nous rendre compte qu'ils ne sont qu'une construction idéologique négative personnelle contre laquelle nous nous débattons. À la limite, détester Hitler c'est lui donner raison ; c'est emboîter le pas dans son idéologie ; la haine est une prophétie autoréalisatrice, elle boucle sur elle-même tout comme l'amour d'ailleurs.
Oserais-je aller plus loin encore dans mon sacrilège à vos yeux en affirmant qu'il faut comprendre et aimer Hitler pour ne pas devenir victime de son idéologie ? Lisez cet extrait troublant de Dostoïevski : Le Grand Inquisiteur. Cet auteur génial nous donne la clé pour sortir de la haine mais nous explique en même temps la parfaite cohérence de cette idéologie.
Faut-il alors dire merci au Guide (Führer) de nous avoir donné ce miroir inestimable qui nous permet de nous regarder tel que l'on est : humains haïssant (et haïssables) que nous sommes parfois ? À vrai dire, je pense qu'il n'a aucun mérite. Il n'a fait, comme tout héros, que ce que lui dictait sa conscience étroite et amputée. Il n'a simplement pas eu la lucidité de voir les méfaits de la dévastation que son idéologie engendrait. Il s'était fermé à tout sentiment. Les yeux rivés sur son idée, tout comme Platon qui croyait que l'idée pure était la chose la plus élevée, il avait écarté toute considération pour la souffrance des corps et des psychés.
En parfaite dichotomie corps-esprit, Hitler s'inscrit dans la lignée des idéalistes allemands enracinés profondément dans le platonisme, mais amputés de l'humanisme français sans lequel la philosophie (sans Montaigne et Voltaire) devient un enfer parfait, et parfaitement inhumain. Il n'avait pas compris ce que Shakespeare faisait dire à Hamlet dans cette répartie : Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans les rêves de la philosophie. Il s'était construit un petit idéal simple et s'acharnait à faire disparaître tout ce qu'il n'avait pas prévu dans son univers parfait sans penser qu'après avoir exterminé les juifs, toutes sortes d'autres catégories humaines indésirables surgiraient spontanément pour « infecter » son monde idéal. La pureté d'alors s'oppose à notre pluralité actuelle. Nous savons aujourd'hui que la pluralité est une richesse et non un danger (Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente. (Saint-Exupéry)).
Je comprends très bien votre position qui aimerait voir dans chaque philosophe l'expression de la sagesse humaine et refuse instinctivement d'accorder à Hitler sa place dans le panthéon des grands penseurs occidentaux. Mais je crains que votre position s'expose à quatre dangers.
1.
Purifier la
philosophie
À quoi répond cette idéologie frileuse qui trille sur le volet les philosophes
qui doivent être exclus ? N'est-ce pas se faire l'émule du Guide (Führer) que de
vouloir garder une philosophie pure et exempte de chiens galeux ? À ce titre,
faudrait-il expulser
Diogène de Sinope, faux monnayeur et masturbateur en public,
Nietzsche le dément et
Machiavel le fourbe ? Y a-t-il un groupe de philosophes qui ne seraient pas
philosophes parce qu'on juge certains aspects de leur humanité scandaleuse ? La
haine pour Hitler ne nous rend-elle pas paradoxalement esclaves de son
idéologie ? Comment alors s'en libérer ?
2.
Idéaliser les
philosophes
Les
philosophes ne sont pas des saints, loin de là. D'ailleurs, chacune des
philosophies qu'ils nous proposent s'effondre si on considère qu'elles
s'appuient toutes sur un
mensonge fondateur. Idéaliser les philosophes c'est tomber dans le piège
illustré par la Bible dans l'épisode du Veau d'or. L'idolâtrie est le
contraire de la sagesse, c'est un exercice religieux de petite envergure qui
s'aveugle en regardant le messager qu'il prend pour le message. La sagesse
chinoise l'exprime par cette maxime : Quand le sage montre la lune
l'imbécile, regarde le doigt. Le monde musulman a réglé ce problème par
l'interdit de représentation.
3.
S'amputer d'une
partie de notre humanité
La
pensée humaine — celle que chaque philosophe a contribué à construire en
Occident depuis vingt-six siècles — n'est pas un sanctuaire de noblesse qu'il
faudrait protéger de la souillure. L'humain est ce qu'il est, tantôt divin,
tantôt malin, tantôt banal. La richesse de la philosophie n'en est une que si
elle cherche à comprendre l'humain dans TOUS ses aspects. Les marxistes nous ont
montrés comment ils sont devenus de véritables idéologues religieux
paradoxalement en évacuant la religion (voir le film documentaire
La foi du siècle – histoire du communisme). La philosophie n'est pas une
religion sacrée ni une aristocratie de bien-pensants mais une entreprise
personnelle visant à se comprendre soi-même, humains, rien de moins (voir
Socrate). La philosophie peut-elle faire l'économie de la haine alors que ce
vil sentiment est une composante fondamentale de notre humanité ? Et la levée de
bouclier que suscite Hitler n'est-elle pas une indication évidente de la
justesse de sa candidature pour illustrer ce concept dans un monde philosophique
qui se croit sage ?
4.
Se priver d'un
précieux outil philosophique
Exclure Hitler du « panthéon » c'est se priver d'un des outils les plus
perfectionnés pour traiter le côté obscur de notre « être », bien présent en
chacun de nous, même s'il nous est très difficile de le reconnaître et que nous
préférons ne pas le voir. Je m'en suis servi d'ailleurs, pas plus tard qu'hier,
en visionnant le film sur Roméo Dallaire
Shake Hands With The Devil (version documentaire) et aussi, dans un
registre d'espoir et d'action contre cette philosophie morbide, le film
Freedom Writers (Écrire pour exister) que je vous recommande
chaudement. Il s'agit de l'histoire vraie d'une enseignante d'école secondaire
aux États-Unis qui a utilisé l'idéologie hitlérienne pour aider ses étudiants à
sortir de l'engrenage morbide de la haine qui attire vers le bas les gangs de
rue qui s'engagent dans une guerre de clans racistes sans merci.
Ceci dit, avant de recevoir Hitler dans le groupe des philosophes, il m'a fallu passer par trois étapes. 1. Comprendre que le concept de haine est une construction idéologique issue de nos sociétés, présent partout à divers degrés dans chacun de nos jugements de valeur sur les groupes sociaux. Woody Allen l'a assez bien résumé dans cette boutade : « Les religions sont des clubs qui engendrent l'exclusion… elles t'indiquent clairement qui tu dois haïr. » ; 2. Distinguer la haine systématique des groupes humains ou des animaux de la simple antipathie, la perversion sadique ou la misanthropie. C'est-à-dire distinguer la haine en tant qu'idéologie conceptuelle du sentiment personnel inaliénable — chacun ayant naturellement le droit d'aimer ou de détester qui bon lui semble à partir de ses expériences personnelles. ; 3. Essayer de trouver le penseur qui a matérialisé l'expérience la plus accomplie du concept de haine.
Il fallait donc m'attendre à une certaine levée de bouclier de la part de ceux qui font de la philosophie une église sainte. Peut-être est-ce même l'écueil le plus sournois menaçant aujourd'hui la philosophie : la penser comme une église, donner des médailles à certains, en priver les autres. La philosophie est avant tout l'art de penser par soi-même et il faut reconnaître ce droit à tous, quoi qu'ils pensent. Avant Deleuze, il y avait des explorations de la pensée qui n'étaient pas encore possibles. Depuis ce génial penseur, la philosophie est redevenue ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : l'instrument royal de la connaissance de soi au travers des concepts créés par l'humain depuis l'invention du langage.
La philo c'est pour tout le monde ; ce n'est pas une religion d'exclusion ; même les haineux ont droit à la reconnaissance. On peut même penser le n'importe quoi. Tout se pense et surtout l'impensable, puisque c'est dans ce que l'on n'a pas encore osé penser que résident les concepts qui demain renouvelleront la philosophie. À l'opposé de la religion, la philosophie n'a pas de dogmes. Dès lors l'affirmation « Je ne suis pas d'accord ! » perd son sens et se transforme en « Mais comment est-ce possible ? » ; la répulsion hitlérienne se transforme en compréhension spinoziste. Les religions naissent et meurent ; la philosophie est un perpétuel renouvellement de la pensée, toujours vivante et libre. Celle-ci est d'ailleurs la seule garantie de notre liberté ; l'autre vise notre endoctrinement.
Ceci dit vous n'êtes bien entendu pas tenu d'adhérer à cet essai. J'espère seulement que ces lignes vous permettront d'enrichir favorablement votre réflexion et de mieux garnir votre coffre à outils philosophiques. En effet, sans y adhérer, il est néanmoins utile de comprendre les possibles conceptualisations de nos contemporains. Elles nous instruisent sur le pensable. L'ouvrier est libre de choisir les outils qu'il veut pour effectuer son travail. Il lui est cependant utile de connaître tous les outils disponibles. Ceci lui permet, à l'occasion, de savoir qu'il existe d'autres outils pour penser le monde que ceux qu'il affectionne
François Brooks
Montréal, Québec