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2011-07-08 |
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Si Hitler est philosophe, |
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SOMMAIRE |
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Claire
Parnet et Pierre-André Boutang, L'Abécédaire de Gilles Deleuze, 1989, * * *
La notion de philosophe varie d'un individu à l'autre. Il faut donc commencer par répondre à la question
Qu'est-ce qu'un philosophe ? [1]
Il en existe quatre types :
Deux philosophes reconnus permettent de penser
qu'Hitler
répond aux critères d'admission.
D'abord le philosophe français d'origine juive
Si Hitler n'était que l'horrible personnage dont on diffuse l'image dans les médias, il faudrait en avoir pitié. Il ne serait alors que la misérable victime du destin voulu par « Dieu », comme le Judas de l'Histoire sainte. On se plait à le penser comme un monstre sadique ; une foule de témoignages le confirment ; c'est indéniable. Mais en faisant tant de mal, l'homme exerçait-il son libre arbitre ? Nous avons de bonnes raisons de le croire. Mais alors, « si Hitler est philosophe, pourquoi pas aussi Mao Tsé-toung et Staline ? ». Merci, Frank, pour la question si judicieuse. La réponse courte, c'est qu'il a renouvelé le concept de HAINE avec un génie pratique industriel exceptionnel, mais surtout parce que cette haine nouvelle est issue de réflexions philosophiques importantes inscrites dans une lignée que l'on va examiner ensemble. Pourquoi pas aussi Mao et Staline ?
L'hitlérisme comporte cependant un panorama idéologique qui se démarque de la pensée politique. Il apporte au concept de haine une convergence étonnante qui en fait un outil conceptuel utile pour expliquer les mécanismes en présence dans la ruse (Machiavel), le malthusianisme (Malthus), le racisme (Gobineau), l'eugénisme (Darwin) et le spécisme (Peter Singer). Il nous permet de voir comment l'hitlérisme est encore et toujours à l'oeuvre dans le génocide du Rwanda, les gangs de rue, la dévastation écologique et les conditions de détention concentrationnaires du bétail servant à notre alimentation. Mao et Staline ont mis en place une politique écrasante et très meurtrière s'inspirant des idéologies marxiennes (notamment la lutte des classes) qui a fini par s'effondrer autant en Chine qu'en URSS. Mais l'hitlérisme est toujours actif — même s'il est rarement identifié comme tel — parce que ses fondements idéologiques posent des questions indispensables sans cesse renouvelées et de plus en plus urgentes à mesure que la démographie galopante resserre l'humain dans l'étau de notre petite planète — vous n'êtes pas sans savoir que nous célébrerons la naissance du 7 000 000e humain avant la fin de l'année. La Chine et la Russie avaient imposé par la force une révolution politique comme l'ont fait avant eux, chacun à sa manière, tous les Robespierre de l'histoire. Suite à la révolution industrielle et à l'explosion démographique qui se profilait, leurs révolutions sanglantes essayaient d'instaurer le marxisme dont les prétentions s'arrêtaient aux réformes sociales et économiques. Hitler est allé beaucoup plus loin : il a institué la haine ontologique.
Hitler a exploité toutes les sphères d'influence possibles : philosophique, religieuse, politique, militaire, idéologique, légale, biologique, technologique et médiatique. Élu démocratiquement — et non pas instauré par renversement ou révolution —, il est parvenu à promulguer une loi interdisant de respirer à certaines catégories de personnes. Le programme était explicité clairement dans Mein Kampf ; personne ne peut lui reprocher d'avoir caché ses intentions. Les travaux de l'historien autrichien Othmar Plöckinger montrent que 241 000 exemplaires circulaient en Allemagne dès le 30 janvier 1933 (Geschichte eines Buches: Adolf Hitlers " Mein Kampf "). Le peuple y a consenti librement par la voie des urnes.
Aucun autre penseur n'a élaboré une conception de la haine aussi absolue, efficace et diversifiée.
Une habile propagande lui a permis de canaliser les sentiments haineux déjà présents dans la population.
Aujourd'hui, la
Faut-il alors louanger le Guide (Führer) d'avoir conceptualisé le miroir inestimable qui permet de se regarder tel que l'on est : humains haïssant et haïssables que nous sommes si souvent ? Certainement pas, mais on peut essayer de comprendre sans idolâtrer. Il n'a accompli, comme tout héros obscur, que la dictée de la conscience étroite qui l'obsédait. Aveuglé de puissance et d'honneurs, il ne voyait pas la dévastation que son idéologie allait engendrer. Fermé à tout sentiment, les yeux rivés sur son Idée comme un Platon croyant qu'elle est la chose la plus élevée, il avait écarté toute considération pour la souffrance des corps et des psychés. Seul un monde dont les humains obéissent aux catégories parfaitement ordonnées le séduisait. Dans la société, il faut de l'ordre, de la discipline, de la méthode et de la rigueur ; mais sans humanité, sans compassion, tout s'effondre (Paul de Tarse, La Charité). En parfaite dichotomie corps-esprit, Hitler s'inscrit dans la lignée des idéalistes allemands profondément enracinés dans le platonisme, mais amputés de l'humanisme des Montaigne et Voltaire sans qui la philosophie devient un enfer parfaitement inhumain. Il n'avait pas compris ce que Shakespeare faisait dire à Hamlet dans cette répartie : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans les rêves de la philosophie. » Il s'était construit un idéal simple et s'acharnait à faire disparaître tout ce qui y était étranger. Dans son univers parfait, mécanique et militaire, il ne voyait pas la richesse de la diversité. Il n'avait pas prévu qu'après avoir exterminé Juifs, Roms et handicapés, d'autres catégories humaines « indésirables » surgiraient spontanément pour « infecter » son monde idéal. La pureté d'alors s'oppose à notre pluralité actuelle. Nous savons aujourd'hui, avec Antoine de Saint-Exupéry, que la pluralité est une richesse et non un danger : « Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente. » [3] Les 4 dangers d'exclure la haine de la philosophie On aimerait voir dans chaque philosophe l'expression de la sagesse et l'on refuse spontanément d'accorder à Hitler une place au panthéon des grands penseurs occidentaux. Mais cette position s'expose à quatre dangers.
1.
Purifier la philosophie
2.
Idéaliser les philosophes
3.
S'amputer d'une partie de notre humanité
4.
Se priver d'un précieux outil philosophique
Ceci dit, avant d'admettre Hitler dans le groupe des philosophes, il m'a fallu passer par trois étapes. 1. Comprendre que le concept de haine est une construction idéologique issue de nos sociétés ; il est présent partout à divers degrés dans chacun de nos jugements de valeur sur les groupes sociaux. Woody Allen l'a assez bien résumé dans cette boutade : « Les religions sont des clubs qui engendrent l'exclusion. [...] elles t'indiquent clairement qui tu dois haïr. » 2. Distinguer la haine systématique de groupes humains (ou envers les animaux) de la simple antipathie, la perversion sadique ou la misanthropie. C'est-à-dire distinguer la haine en tant qu'idéologie conceptuelle du sentiment personnel inaliénable — chacun ayant naturellement le droit d'aimer ou de détester qui bon lui semble à partir de ses expériences personnelles. 3. Essayer de trouver le penseur qui a matérialisé l'expérience la plus accomplie du concept de haine. De fait, Hitler est la référence la plus évoqué lorsque l'on parle de haine — quoique je ne suis pas sûr qu'il se considérât lui-même comme le parangon de l'animosité. La culpabilité historique de l'Europe qui a collaboré aux exterminations de masse réveille de douloureux souvenirs. Il fut longtemps impossible de mettre la main sur Mein Kampf. C'est le sujet qui fâche par excellence. Il fallait donc m'attendre à une certaine levée de boucliers de la part de ceux qui font de la philosophie une église sainte. Peut-être est-ce même l'écueil le plus sournois menaçant aujourd'hui la philosophie : la penser comme une hiérarchie et distribuer les bonnes notes. La philosophie est avant tout l'art de penser par soi-même. Ne doit-on pas reconnaître ce droit à tous, quoi qu'ils pensent ? N'est-ce pas le fondement de la liberté de pensée tant adulée ? Avant Deleuze, certaines explorations de la pensée n'étaient pas encore possibles. Depuis, la philosophie est redevenue ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : l'instrument héroïque de la connaissance de soi à travers les concepts créés par l'humain depuis l'invention du langage. La philo c'est pour tout le monde ; ce n'est pas une religion d'exclusion ; même les haineux ont droit à la reconnaissance de ce qu'ils éprouvent. On peut même penser le n'importe quoi. Tout se pense, et surtout l'impensable, puisque c'est dans ce que l'on n'a pas encore osé penser que résident les concepts qui demain renouvelleront la philosophie. À l'opposé de la religion, la philosophie n'a pas de dogmes. Dès lors, l'affirmation « Je ne suis pas d'accord ! » perd son sens et se transforme en « Comment est-ce possible ? » La répulsion hitlérienne se transforme alors en compréhension spinoziste. Les religions naissent et meurent ; la philosophie est un perpétuel renouvellement de la pensée, toujours vivante et libre. Celle-ci est d'ailleurs la seule garantie de liberté. Ceci dit, vous n'êtes bien entendu pas tenu d'y adhérer. J'espère seulement que ces lignes vous permettront d'enrichir favorablement votre réflexion et de mieux garnir votre coffre à outils philosophiques. Sans y consentir, il est néanmoins utile de comprendre les possibles conceptualisations de nos contemporains. Elles nous instruisent sur le pensable. |
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[1] Voir la page Présentation des philosophes sur Philo5.
[2]
Voir
Dans la bibliothèque de Hitler, Le Nouvel Observateur, 26 février 2009.
[3] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un otage, 1942. [4] Voir le documentaire de Patrick Rotman et Patrick Barbéris, La foi du siècle : histoire du communisme .
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