Pratiques philosophiques 

par François Brooks

2011-07-08

 

 

Si Hitler est philosophe,
pourquoi pas aussi Mao et Staline ?
(Question de M. Frank Basille.) 

SOMMAIRE

Qu'est-ce qu'un philosophe ?

Pourquoi pas aussi Mao et Staline ?

La Haine ontologique

Faut-il haïr Hitler ?

Les 4 dangers d'exclure la haine de la philosophie

Penser la haine

Un philosophe, ce n'est pas quelqu'un qui contemple, et ce n'est même pas quelqu'un qui réfléchit. Un philosophe, c'est quelqu'un qui crée. Simplement, il crée un genre de chose tout à fait spécial. Il crée des concepts. Les concepts, ça n'existe pas tout fait ; ça ne se promène pas dans le ciel ; ça n'est pas des étoiles ; on ne les contemple pas. Il faut les créer ; il faut les fabriquer. [...] Faire de la philosophie, c'est créer de nouveaux concepts en fonction des problèmes qui se posent aujourd'hui.

Claire Parnet et Pierre-André Boutang, L'Abécédaire de Gilles Deleuze, 1989,
Lettre H comme Histoire.

* * *

Qu'est-ce qu'un philosophe ?

La notion de philosophe varie d'un individu à l'autre. Il faut donc commencer par répondre à la question Qu'est-ce qu'un philosophe ? [1] Il en existe quatre types :
                 1. le sage, 2. le professionnel, 3. l'amateur et 4. le créateur de concept.
On ne considère généralement que les deux premiers, mais les deux autres ouvrent des perspectives nouvelles. Alors le titre de philosophe, n'a pour moi rien d'honorifique.

Deux philosophes reconnus permettent de penser qu'Hitler répond aux critères d'admission. D'abord le philosophe français d'origine juive Levinas, écrivait déjà en 1934 : Quelques réflexions sur la philosophie de l'hitlérisme. Ce maître à penser du visage et de l'éthique avait reconnu la violence fondamentale qui habite tout humain, mais à l'opposé du haineux, il se servait de l'altérité pour grandir l'amour de l'humanité qu'il désirait entretenir en lui-même. Ensuite, Philo5 reprend simplement la définition au sens que lui donne Gilles Deleuze : Le philosophe est essentiellement un créateur de concept(s).

Si Hitler n'était que l'horrible personnage dont on diffuse l'image dans les médias, il faudrait en avoir pitié. Il ne serait alors que la misérable victime du destin voulu par « Dieu », comme le Judas de l'Histoire sainte. On se plait à le penser comme un monstre sadique ; une foule de témoignages le confirment ; c'est indéniable. Mais en faisant tant de mal, l'homme exerçait-il son libre arbitre ? Nous avons de bonnes raisons de le croire. Mais alors, « si Hitler est philosophe, pourquoi pas aussi Mao Tsé-toung et Staline ? ». Merci, Frank, pour la question si judicieuse. La réponse courte, c'est qu'il a renouvelé le concept de HAINE avec un génie pratique industriel exceptionnel, mais surtout parce que cette haine nouvelle est issue de réflexions philosophiques importantes inscrites dans une lignée que l'on va examiner ensemble.

Pourquoi pas aussi Mao et Staline ?

Il ne s'agit pas d'inclure les dirigeants les plus meurtriers dans la catégorie des philosophes ou d'ériger le plus efficace à la tête du palmarès de la haine. La philosophie n'est pas une compétition sportive ; loin de là. Il s'agit plutôt de déterminer parmi ceux-ci, lequel a redonné au concept de haine une définition radicalement nouvelle. Le créateur du nouveau concept de haine, apparu au XXe siècle, ne doit pas tant être « génial » par le nombre de morts ou sa cruauté que par le fait qu'il permet d'illustrer la haine dans ses moindres retranchements, et même là où nous refusons habituellement de la voir : dans la philosophie.

À l'époque, les chefs d'État ne nourrissaient pas la même attitude envers l'humanité. Les Droits de l'homme n'existaient pas encore. Contrairement aux images caricaturales de la propagande d'après-guerre, Hitler n'était pas idiot ; c'était un intellectuel manifeste qui lisait souvent tard la nuit. Sa bibliothèque personnelle comptait environ 16 000 volumes [2]. Staline et Mao disposaient de bibliothèques encore plus importantes.

L'hitlérisme comporte cependant un panorama idéologique qui se démarque de la pensée politique. Il apporte au concept de haine une convergence étonnante qui en fait un outil conceptuel utile pour expliquer les mécanismes en présence dans la ruse (Machiavel), le malthusianisme (Malthus), le racisme (Gobineau), l'eugénisme (Darwin) et le spécisme (Peter Singer). Il nous permet de voir comment l'hitlérisme est encore et toujours à l'oeuvre dans le génocide du Rwanda, les gangs de rue, la dévastation écologique et les conditions de détention concentrationnaires du bétail servant à notre alimentation.

Mao et Staline ont mis en place une politique écrasante et très meurtrière s'inspirant des idéologies marxiennes (notamment la lutte des classes) qui a fini par s'effondrer autant en Chine qu'en URSS. Mais l'hitlérisme est toujours actif — même s'il est rarement identifié comme tel — parce que ses fondements idéologiques posent des questions indispensables sans cesse renouvelées et de plus en plus urgentes à mesure que la démographie galopante resserre l'humain dans l'étau de notre petite planète — vous n'êtes pas sans savoir que nous célébrerons la naissance du 7 000 000e humain avant la fin de l'année.

La Chine et la Russie avaient imposé par la force une révolution politique comme l'ont fait avant eux, chacun à sa manière, tous les Robespierre de l'histoire. Suite à la révolution industrielle et à l'explosion démographique qui se profilait, leurs révolutions sanglantes essayaient d'instaurer le marxisme dont les prétentions s'arrêtaient aux réformes sociales et économiques. Hitler est allé beaucoup plus loin : il a institué la haine ontologique.

La Haine ontologique

Avec Hitler apparaît le totalitarisme expliqué par Hannah Arendt, où l'on retire à certains groupes le droit légal d'exister. Il ne s'agit pas seulement d'une haine ordinaire qui répond à l'instinct de vengeance ou à la conquête territoriale, mais une nouvelle forme de haine érigée en système où — Stanley Milgram l'a montré dans Soumission à l'autorité — le pouvoir, scindé en micro-tâches anodines, arrive à construire une fantastique machine à immoler, mue par une haine invisible dont chacun devient l'agent inconscient. Les totalitarismes de Staline et Mao peuvent rivaliser par l'ampleur de l'hécatombe, mais leurs actions se limitaient à la nation et à des fins idéologiques. Le citoyen soumis et obéissant pouvait survivre. Chez Hitler, la haine passe à un niveau supérieur : elle devient ontologique. Votre seul statut de Juif, Rom, Sinti ou de handicapé vous envoie à la chambre à gaz. Il ne s'agit plus simplement de conquête ou de châtiment : le Guide suprême veut instaurer de force l'ordre social parfait et exempt d'impuretés.

Hitler a exploité toutes les sphères d'influence possibles : philosophique, religieuse, politique, militaire, idéologique, légale, biologique, technologique et médiatique. Élu démocratiquement — et non pas instauré par renversement ou révolution —, il est parvenu à promulguer une loi interdisant de respirer à certaines catégories de personnes. Le programme était explicité clairement dans Mein Kampf ; personne ne peut lui reprocher d'avoir caché ses intentions. Les travaux de l'historien autrichien Othmar Plöckinger montrent que 241 000 exemplaires circulaient en Allemagne dès le 30 janvier 1933 (Geschichte eines Buches: Adolf Hitlers " Mein Kampf "). Le peuple y a consenti librement par la voie des urnes.

Aucun autre penseur n'a élaboré une conception de la haine aussi absolue, efficace et diversifiée. Une habile propagande lui a permis de canaliser les sentiments haineux déjà présents dans la population. Aujourd'hui, la loi de Godwin montre qu'Hitler est une figure extrêmement répandue. Il symbolise l'hyperbole haineuse la plus populaire de la planète, et il gêne d'autant plus qu'il est présent en nous chaque fois que nous exprimons notre dégoût contre ceux qui nous font penser que « notre vie serait bien meilleure si tel ou tel groupe n'existait pas », sans nous rendre compte qu'ils ne sont qu'une construction idéologique personnelle contre laquelle nous nous hérissons. On peut même se demander si, à la limite, détester Hitler ne serait pas lui donner raison en emboîtant le pas dans l'idéologie.

Faut-il haïr Hitler ?

Oserais-je aller encore plus loin en affirmant qu'il faut comprendre Hitler sans quoi nous risquons de sombrer à notre insu ? Lisez l'extrait troublant des Frères Karamazov de Dostoïevski : Le Grand Inquisiteur. Le génial écrivain donne la clé pour s'émanciper de la haine en même temps qu'il montre la parfaite cohérence de l'idéologie. Dans le récit, Jésus embrasse tendrement l'Inquisiteur ; c'est ce qui le sauve. Il aurait fait la même chose pour Hitler. L'amour sauve de la haine et de la destruction c'est le seul antidote efficace.

Faut-il alors louanger le Guide (Führer) d'avoir conceptualisé le miroir inestimable qui permet de se regarder tel que l'on est : humains haïssant et haïssables que nous sommes si souvent ? Certainement pas, mais on peut essayer de comprendre sans idolâtrer. Il n'a accompli, comme tout héros obscur, que la dictée de la conscience étroite qui l'obsédait. Aveuglé de puissance et d'honneurs, il ne voyait pas la dévastation que son idéologie allait engendrer. Fermé à tout sentiment, les yeux rivés sur son Idée comme un Platon croyant qu'elle est la chose la plus élevée, il avait écarté toute considération pour la souffrance des corps et des psychés. Seul un monde dont les humains obéissent aux catégories parfaitement ordonnées le séduisait. Dans la société, il faut de l'ordre, de la discipline, de la méthode et de la rigueur ; mais sans humanité, sans compassion, tout s'effondre (Paul de Tarse, La Charité).

En parfaite dichotomie corps-esprit, Hitler s'inscrit dans la lignée des idéalistes allemands profondément enracinés dans le platonisme, mais amputés de l'humanisme des Montaigne et Voltaire sans qui la philosophie devient un enfer parfaitement inhumain. Il n'avait pas compris ce que Shakespeare faisait dire à Hamlet dans cette répartie : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans les rêves de la philosophie. » Il s'était construit un idéal simple et s'acharnait à faire disparaître tout ce qui y était étranger. Dans son univers parfait, mécanique et militaire, il ne voyait pas la richesse de la diversité. Il n'avait pas prévu qu'après avoir exterminé Juifs, Roms et handicapés, d'autres catégories humaines « indésirables » surgiraient spontanément pour « infecter » son monde idéal. La pureté d'alors s'oppose à notre pluralité actuelle. Nous savons aujourd'hui, avec Antoine de Saint-Exupéry, que la pluralité est une richesse et non un danger : « Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente. » [3]

Les 4 dangers d'exclure la haine de la philosophie

On aimerait voir dans chaque philosophe l'expression de la sagesse et l'on refuse spontanément d'accorder à Hitler une place au panthéon des grands penseurs occidentaux. Mais cette position s'expose à quatre dangers.

1. Purifier la philosophie
L'idéologie frileuse qui trie sur le volet les philosophes à exclure du panthéon ne valide-t-elle pas le jeu de la haine ? N'est-ce pas se faire l'émule du Führer que de vouloir garder une philosophie pure et exempte de chiens galeux ? À ce titre, faudrait-il expulser Diogène de Sinope, faux-monnayeur et masturbateur en public, Nietzsche le dément, Machiavel le fourbe et tant d'autres dont certaines actions enfreignent les codes moraux actuels ? Y a-t-il un groupe de philosophes qui ne seraient pas philosophes parce qu'on juge certains aspects de leur humanité scandaleuse ? La haine pour Hitler ne nous rend-elle pas paradoxalement esclaves de son idéologie ? Alors, comment s'en libérer ?

2. Idéaliser les philosophes
Les philosophes ne sont pas des saints, loin de là. Rares sont ceux qui, à un moment ou l'autre, n'ont pas contrevenu à la loi ou aux moeurs de leur époque ou de la nôtre. Y en a-t-il ? D'ailleurs, tous leurs concepts s'effondrent si l'on considère qu'ils s'appuient sur un Mensonge fondateur. Idéaliser les philosophes c'est tomber dans le piège du Veau d'or. L'idolâtrie est le contraire de la sagesse, c'est un exercice romantique qui s'aveugle en adorant le messager. Le Bouddha nous avertit : Quand le sage montre la lune, l'idiot regarde le doigt. Les théologies bibliques et islamiques ont réglé le problème par l'interdit de représentation.

3. S'amputer d'une partie de notre humanité
La pensée humaine — celle que chaque philosophe a contribué à construire en Occident depuis vingt-six siècles — n'est pas un sanctuaire de noblesse à protéger de la souillure. L'humain est ce qu'il est : tantôt divin, tantôt malin, surtout banal. La richesse de la philosophie se manifeste lorsque l'on cherche à comprendre TOUS les aspects de l'humanité. Les marxistes ont paradoxalement montré qu'ils sont devenus de véritables idéologues religieux en évacuant la religion. [4] La philosophie n'est pas une religion sacrée ni une aristocratie de bien-pensants, mais une entreprise personnelle visant à se connaître soi-même (Socrate), humain, trop humain (Nietzsche). Peut-elle faire l'économie de la haine alors que ce vil sentiment est une composante fondamentale de l'humanité ? Et la levée de boucliers que suscite Hitler n'est-elle pas une indication évidente de la justesse de sa candidature pour illustrer le concept de haine dans un monde philosophique qui se croit sage ?

4. Se priver d'un précieux outil philosophique
Nous préférons l'occulter, mais exclure Hitler du « panthéon », nous priverait d'un outil très utile pour observer l'indéniable côté obscur présent en chacun de nous. Sans le concept de haine, la réflexion philosophique reste incomplète. Je m'en suis servi d'ailleurs, pas plus tard qu'hier, en visionnant le film sur Roméo Dallaire : J'ai serré la main du diable dans un registre d'espoir et d'action contre cette philosophie morbide. Je recommande aussi le film Écrire pour exister (Freedom Writers). Il s'agit de l'histoire vécue d'une enseignante d'école secondaire aux États-Unis, qui a utilisé l'idéologie hitlérienne pour aider ses étudiants à sortir de l'engrenage morbide de la haine qui tire vers le bas les gangs de rue qui s'engagent dans une guerre impitoyable entre clans racistes.

Penser la haine

Ceci dit, avant d'admettre Hitler dans le groupe des philosophes, il m'a fallu passer par trois étapes. 1. Comprendre que le concept de haine est une construction idéologique issue de nos sociétés ; il est présent partout à divers degrés dans chacun de nos jugements de valeur sur les groupes sociaux. Woody Allen l'a assez bien résumé dans cette boutade : « Les religions sont des clubs qui engendrent l'exclusion. [...] elles t'indiquent clairement qui tu dois haïr. » 2. Distinguer la haine systématique de groupes humains (ou envers les animaux) de la simple antipathie, la perversion sadique ou la misanthropie. C'est-à-dire distinguer la haine en tant qu'idéologie conceptuelle du sentiment personnel inaliénable — chacun ayant naturellement le droit d'aimer ou de détester qui bon lui semble à partir de ses expériences personnelles. 3. Essayer de trouver le penseur qui a matérialisé l'expérience la plus accomplie du concept de haine.

De fait, Hitler est la référence la plus évoqué lorsque l'on parle de haine — quoique je ne suis pas sûr qu'il se considérât lui-même comme le parangon de l'animosité. La culpabilité historique de l'Europe qui a collaboré aux exterminations de masse réveille de douloureux souvenirs. Il fut longtemps impossible de mettre la main sur Mein Kampf. C'est le sujet qui fâche par excellence. Il fallait donc m'attendre à une certaine levée de boucliers de la part de ceux qui font de la philosophie une église sainte. Peut-être est-ce même l'écueil le plus sournois menaçant aujourd'hui la philosophie : la penser comme une hiérarchie et distribuer les bonnes notes. La philosophie est avant tout l'art de penser par soi-même. Ne doit-on pas reconnaître ce droit à tous, quoi qu'ils pensent ? N'est-ce pas le fondement de la liberté de pensée tant adulée ? Avant Deleuze, certaines explorations de la pensée n'étaient pas encore possibles. Depuis, la philosophie est redevenue ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : l'instrument héroïque de la connaissance de soi à travers les concepts créés par l'humain depuis l'invention du langage.

La philo c'est pour tout le monde ; ce n'est pas une religion d'exclusion ; même les haineux ont droit à la reconnaissance de ce qu'ils éprouvent. On peut même penser le n'importe quoi. Tout se pense, et surtout l'impensable, puisque c'est dans ce que l'on n'a pas encore osé penser que résident les concepts qui demain renouvelleront la philosophie.

À l'opposé de la religion, la philosophie n'a pas de dogmes. Dès lors, l'affirmation « Je ne suis pas d'accord ! » perd son sens et se transforme en « Comment est-ce possible ? » La répulsion hitlérienne se transforme alors en compréhension spinoziste. Les religions naissent et meurent ; la philosophie est un perpétuel renouvellement de la pensée, toujours vivante et libre. Celle-ci est d'ailleurs la seule garantie de liberté.

Ceci dit, vous n'êtes bien entendu pas tenu d'y adhérer. J'espère seulement que ces lignes vous permettront d'enrichir favorablement votre réflexion et de mieux garnir votre coffre à outils philosophiques. Sans y consentir, il est néanmoins utile de comprendre les possibles conceptualisations de nos contemporains. Elles nous instruisent sur le pensable.

[1] Voir la page Présentation des philosophes sur Philo5.

[2] Voir Dans la bibliothèque de Hitler, Le Nouvel Observateur, 26 février 2009.
(Page consultée le 28 Sept.  2026.)

[3] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un otage, 1942.

[4] Voir le documentaire de Patrick Rotman et Patrick Barbéris, La foi du siècle : histoire du communisme .

Philo5
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