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2007-02-19 |
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Jeu de rôle philosophique [1] |
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SOMMAIRE |
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Heidegger, Lettre sur l'humanisme, 1946 * * * Que peut-on penser ? Non pas sur un sujet précis, mais dans le sens : quelles sont les possibilités de ma machine à penser ? Voilà une question qui m'aiguise l'intérêt ! Il me semble qu'on utilise assez peu notre faculté de penser, que nos univers intérieurs sont plutôt restreints. Alors que nous pourrions en faire de vastes espaces, on se contente généralement d'adopter les valeurs les plus médiatisées. On colle religieusement à une échelle de valeurs qui nous apporte la tranquillité d'esprit et l'on va se targuant d'avoir l'esprit plus ouvert que les dévots. On se croit athée et laïque, alors qu'on est calé dans les mêmes ornières : on pense avoir raison sur l'autre. Si bien que nous n'arrivons bientôt plus à nous reconnaître dans les autres pour peu qu'ils cultivent un rapport différent au monde. L'exploration de la pensée est à l'esprit, ce que l'exploration du mouvement est au corps. Je fus jadis élève de Nicole Laudouar, professeure de mouvement singulière, qui m'avait montré comment nous n'utilisons généralement, dans la vie courante, qu'une toute petite partie de notre corps. Dans l'ensemble de nos muscles, en général, il est rare qu'on s'utilise pour autre chose que les postures habituelles : s'asseoir, marcher, monter ou descendre l'escalier, porter des paquets, ouvrir une porte et quelques mouvements somme toute assez répétitifs et caractéristiques de notre profession. Elle a développé un cours pour petits groupes qui amène à explorer une myriade de possibilités corporelles. J'étais surpris de constater combien elle avait raison le surlendemain alors que j'étais souvent courbaturé à des muscles dont je ne soupçonnais même pas l'existence, moi qui pensais pourtant faire un usage très varié de mon corps : vélo, construction, marathons, haltérophilie, etc. Je vois maintenant la possibilité d'appliquer cette idée à la pensée. Depuis que je m'intéresse aux philosophes et à leurs diverses façons de concevoir l'existence, je me suis adonné à l'exploration d'une grande variété d'exercices mentaux. Par exemple, comment regarder le monde en spiritualiste, en idéaliste, en matérialiste, en pragmatiste, économiste, humaniste, existentialiste, etc. ? Je propose la pratique d'un nouveau jeu de rôle : le jeu de rôle philosophique. Il s'agit d'exercer notre esprit à essayer d'imiter un philosophe et se mettre en présence d'un partenaire qui prendrait le rôle d'un autre ou le même, à loisir. Le but de l'exercice est de confier son esprit à d'autres visions du monde et d'élargir notre panorama. Le citoyen de l'Antiquité ne lisait jamais le texte d'un autre ; il le faisait lire par l'esclave. À l'époque, on considérait que la lecture du texte que l'on n'avait pas écrit équivalait à laisser pénétrer en soi la pensée d'un d'autre : se profaner. Avons-nous vraiment changé ? Sur nombre de sujets, n'éprouvons-nous pas l'inconfort naturel de lire des idées que nous ne partageons pas, comme si elles nous souillaient l'esprit ? Et lorsque nous le faisons, ne s'ensuit-il pas souvent un jugement et un discours sévères pour exorciser l'idée qui inconforte ? Mais comment puis-je me dire ouvert aux autres si je ferme mon esprit à l'exercice d'essayer leurs idées ? Il ne s'agit pas d'adhérer à une pensée qui nous répugne, il s'agit de lui prêter notre réflexion, le temps de la comprendre. |
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Être c'est aussi travailler à être davantage que les simples lignes d'idées dans lesquelles notre éducation et les médias nous entretiennent. Mais comment augmenter notre existence ? Comment faire en sorte que notre esprit étroit devienne le vaste jardin où fleurit une variété de fleurs fantastiques et ordinaires ? Les jeux de rôles qui sont apparus il y a quelques années (par exemple, Magic : The Gathering © 1993) proposent un monde virtuel dans lequel nous pouvons créer notre personnage de toutes pièces autour de qualités magiques. Ce jeu a puisé ses thèmes et ses couleurs principalement dans le médiéval fantastique. Enchantements, artefacts, rituels, lieux et époques se combinent pour nous faire vivre avec des amis quelques heures d'évasion dans un monde fantastique. On y élabore les personnages fictifs d'un monde imaginaire souvent limité à une seule philosophie, somme toute assez contemporaine et plutôt nietzschéenne : le Surhomme. On incarne un personnage prodigieux qui devra se doter du maximum d'attributs de puissance : force, vigueur, apparence, manipulation, intelligence, charisme, perception, astuce, santé et équipement, dans le but d'éliminer les adversaires. Ces pouvoirs varient selon l'apparition des cartes (à collectionner) qui figurent la bonne ou mauvaise fortune. Le jeu se joue généralement autour d'une table entre amis. Bien qu'il apporte une variété appréciable de concepts, et de mystérieuses saveurs médiévales, il véhicule somme toute des valeurs très actuelles gravitant autour de la compétition : beauté, mystère, puissance et mercantilisme. Le jeu a occasionné une surenchère fabuleuse de la valeur de certaines cartes dont les producteurs ont créé une rareté artificielle. Son succès tient à la nouveauté sans cesse renouvelée par la publication de cartes qui viennent ajouter des personnages et des attributs nouveaux. Si on le compare au traditionnel jeu de Monopoly, on voit la fantastique évolution : d'un jeu simple qui ne mettait en valeur que l'appât du gain et le hasard, nous sommes passés à un jeu évolutif qui ajoute au hasard une myriade de possibilités en puissance. Chacun peut bien sûr y projeter facilement sa propre personnalité ; mais le but du jeu n'en reste-t-il pas toujours le même : gagner sur les autres ? Je souhaite proposer maintenant un jeu qui donne davantage de possibilités, notamment, gagner sur soi-même. Le jeu de rôle philosophique se veut vraiment universel quant à la variété des rôles qu'il offre parce qu'il puise dans l'immense bassin des concepts que nous proposent les philosophes. Son universalité tient au fait qu'il s'ouvre sur l'autre et ne lui impose aucune limite idéologique. Il s'agit essentiellement de l'exploration de la pensée. Le jeu consiste à appréhender les différents systèmes et concepts philosophiques comme des terres inexplorées à conquérir, à s'approprier. Comme nous sommes humains, et que rien de ce qui est humain ne devrait nous être étranger, le connais-toi toi-même devient : explore ce que tu peux devenir et deviens ce que tu es. Quand je cherche le produit le plus avantageux, est-ce que j'achète le premier flacon qui se présente à l'étalage ? Comment puis-je vraiment devenir ce que je veux être en toute liberté si je n'accepte d'exposer mon esprit qu'aux concepts qui me plaisent et qui me sont familiers ? Dans le jeu de rôle philosophique, tout philosophe peut être interprété. Le but principal n'est pas de vaincre l'autre, mais le comprendre. Il s'agit en fait de se vaincre soi-même, vaincre mes propres fermetures parce que je sais que les seuls obstacles sont mes propres conceptions atrophiées du monde. C'est comme au théâtre, en ce sens, que le comédien sait qu'il n'y a pas de gagnant puisque le jeu consiste à prêter son esprit à un personnage ; on gagne dans la mesure où on affiche une maîtrise évidente du personnage, à mesure qu'il devient plus crédible. Chacun peut le juger à partir de sa propre compréhension du philosophe choisi. Il y a bien sûr différents niveaux possibles puisque le débutant devra se familiariser avec les philosophes pour comprendre la variété d'univers possibles. On ne joue pas le même jeu si l'on a huit ans que si l'on en a trente. Notre expérience de vie transforme l'interprétation. On commence là où on se trouve, mais à force de jouer, on rencontre des personnages qui nous exercent à élargir notre conception du monde. Quel que soit l'âge, ce jeu contribue à augmenter l'univers intérieur et nous rapproche de celui des autres. Il nous aide non pas à juger, mais à comprendre notre propre machine à penser (Spinoza). |
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Le principal obstacle à vaincre dans le jeu de rôle philosophique est de laisser s'installer dans notre cerveau (momentanément) un « logiciel » auquel on n'a pas l'habitude. On peut y arriver plus facilement si l'on se laisse prendre au jeu en utilisant l'analogie ordinée. Le cerveau est à l'ordinateur ce que nos pensées sont au logiciel. Si j'accepte, par exemple, le programme « Descartes », je devrai penser comme lui. Un ordinateur est très fidèle dans cette tâche parce qu'il n'a pas d'attaches émotionnelles à sa mémoire. Il lui est indifférent de faire fonctionner tel ou tel programme. L'humain est une machine qui ne peut pas être reprogrammée à zéro chaque fois qu'on se réveille et c'est tant mieux parce que c'est ce qui crée l'identité. Mais pour comprendre Descartes, je devrai accepter le jeu et lever mes résistances momentanément. Il faudra me dire : je ne discute pas Descartes, je l'accepte. Non pas une acceptation passive et religieuse, mais dynamique. En levant mes résistances, je ne deviens pas passif, je devrai, par exemple, affirmer les idées cartésiennes en m'aidant de la « boîte à outils » qu'il a l'habitude d'utiliser : la Méthode, le Cogito, l'Homme-Machine, le Dualisme (Pensée / Étendue), le Doute méthodique, etc. Je devrai, non pas « accepter que Descartes croie en Dieu », mais reconnaître sa bonne foi et utiliser dans mon discours les preuves qu'il a utilisées pour s'en convaincre. Il ne s'agit pas non plus de se laisser prendre à ce rôle comme si on devenait Descartes. À tout moment, on sait que c'est un jeu, on accepte de jouer et l'on peut instantanément redevenir soi-même et réintégrer sa propre pensée. On devra d'ailleurs le faire fréquemment pour vérifier notre fidélité aux concepts du philosophe. |
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Il y a plusieurs niveaux dans le jeu de rôle philosophique. Le degré le plus facile consiste à choisir un philosophe avec lequel on sent des affinités. Si l'on se sent l'âme d'un gauchiste, par exemple, on peut jouer le rôle de Marx. Mais attention, ce degré comporte aussi la difficulté de lui être fidèle. Il ne s'agit pas de projeter simplement ce que l'on pense des idées de Marx, mais d'en faire un rôle cohérent du point de vue de Marx. Même au niveau facile, il faut faire l'effort de connaître les éléments fondamentaux de sa philosophie. Il ne s'agit pas nécessairement de l'approfondir, mais surtout pas de mystifier ou d'épater par nos connaissances ; l'intérêt est de comprendre et d'évaluer ce qu'on a compris. Un niveau intermédiaire serait de choisir un philosophe peu connu qui a exploré un aspect de la pensée qui nous a laissés jusqu'ici plus ou moins indifférent. Je pense par exemple à Schleiermacher qui nous a donné l'herméneutique et la traduction linguistique. À ce niveau, on ne se sent pas en lutte contre un système de pensée antipathique, mais peut être seulement rébarbatif. Nous n'avons pas encore ici à lutter contre les valeurs auxquelles nous sommes habitués. Le niveau de difficulté le plus élevé, par exemple, consisterait à démontrer que Dieu n'existe pas, comme Feuerbach l'aurait fait, même si l'on est un fervent croyant attaché aux enseignements d'Ieschoua de Nazareth. Ici, on entre dans les ligues majeures, comme se plaisait à dire mon professeur Pierre Bégin. La maîtrise, je le répète, ne vise pas tant à acquérir une vaste érudition philosophique qu'une souplesse et une force qui permet d'être à l'aise dans quelque groupe de pensée que ce soit. À ce jeu, l'habileté ne se réduit pas à la maîtrise rhétorique ni au nombre d'années universitaires. Elle se perçoit dans la cohérence et la justesse de l'emploi des concepts que chaque philosophe a apportés à la pensée occidentale, et aussi aux limites senties : là où toute thèse s'annule quand elle boucle sur elle-même (comme dans l'aporie « Je mens. »). Il est important de comprendre que le niveau de difficulté est relatif au joueur. Il n'y a donc pas, à proprement parler de philosophe qui soit plus facile ou difficile ; chacun l'est en fonction de qui l'aborde. Le joueur définira pour lui-même quels sont les rôles avec lesquels il se sent davantage d'affinités ou de répulsion. Selon l'âge et l'aisance de l'animateur, celui-ci aidera le joueur à choisir en fonction de ses aptitudes philosophiques actuelles. |
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On joue souvent le jeu de rôle philosophique à notre insu. Quand on parle, sans le réaliser, nous utilisons une série de symboles pour exprimer des concepts qui traduisent nos valeurs. « Le langage est la maison de l'Être (Heidegger) » ; nous l'habitons comme le poisson vit dans l'eau. La pratique de ce jeu vise à nous conscientiser de l'eau dans laquelle nous baignons. Le jeu est d'autant plus utile qu'avec la déterritorialisation qui se produit actuellement dans le monde, les moyens de communication permettent d'entretenir des relations immédiates avec une variété de cultures comme jamais. Le foisonnement médiatique nécessite un certain recul philosophique pour comprendre et agir adéquatement dans le monde. Il importe donc de se donner les outils qui permettent d'augmenter notre capacité de conceptualisation culturelle. Les philosophes ont produit les outils ; apprenons comment les utiliser. |
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