par Jean-François Chicoine[1]
Trouvé
ici : http://www.pulsus.com/Paeds/06_05/chic_ed.htm
référé par mme Chantal Guérard, Québec.
« Si
tu veux vivre avec cette...fatalité, il n’y a qu’une ressource : c’est de
la transmettre. »
André Malraux – « La condition humaine
»
* *
*
Et
le bébé chinois? La question est si complexe pour l’intelligence humaine qu’on
aimerait pouvoir y répondre par l’absurde : il se coiffe toujours de la
même façon! Mais encore? Comment se fait-il qu’il soit encore si souvent
avorté, le bébé chinois? Tué? Ou abandonné? Ou encore adopté dans un pays
étranger?
Crime
ou nécessité? Droits de l’enfant ou politiques imposées par la collectivité? La
tradition chinoise préférant les bonnes questions aux mauvaises réponses, la
planète entière se trouve dès lors mal placée pour répondre. Mais le pédiatre
est à sa place quand il pose des questions.
Se
préoccuper des affaires humaines, c’est son affaire professionnelle en tant que
défenseur des droits des enfants et de leur famille. Dans un sens plus
largement civique, c’est également sa responsabilité en tant qu’intellectuel
capable d’éclairer des vérités concernant les droits humains, moins par
ingérence que par ouverture d’esprit ou propension à l’action. (1, 2)
La démographie chinoise est plus hydre que dragon. Il suffit de traverser la Chine, même vite,
pour se rendre compte de la multitude. Au XIIIe siècle, ils sont
déjà 100 millions. Quand Mao Zedong est élu président de la République en
octobre 1949, il hérite d’un bon 550 millions de sujets, déjà une large part de
l’humanité souffrante. Et comme si c’était insuffisant, dans les quatre
décennies qui vont suivre, le nombre de bouches à nourrir va doubler, malgré la
plus grande famine du siècle qui emporte en Chine, en 1959-1960, autour de
quarante millions de têtes. De fait, on dénombre actuellement en Chine
1,3 milliard de Chinois, sans compter ceux qui n’ont jamais été déclarés aux
autorités, soit près du quart de la population mondiale en l’an 2000, avec un
effectif impressionnant de vieillards mais, en chiffre absolu, des quantités
encore plus incroyables de bébés, dont une proportion troublante de garçons.
Une génération de fils uniques! (3-5)
Vers
la fin de 1995, on aurait recensé en Chine 118,5 hommes pour 100 femmes.
En d’autres mots, un Chinois sur six ne trouvera pas de fiancée dans les années
à venir. Cette curieuse observation génétique n’a pourtant rien
d’étonnant : la surabondance de futurs célibataires mâles privés de
frères, de sœurs, d’oncles, de tantes, de cousins et, qui plus est, de cousines,
constitue en quelque sorte l’effet yang de la politique de l’enfant unique sur
le démantèlement de la cellule familiale chinoise. L’effet yin, si on peut
dire, donne pour sa part du fil à retordre aux valeurs fondamentales de la
culture humaine. (5, 6)
Comment
supporter le destin des petites Chinoises avortées prématurément sous
appareillage échographique, tuées par leurs parents, nées sans acte de
naissance ou encore abandonnées et, en bout de course, pour une très faible
minorité d’entre elles, adoptées à l’étranger? En relativisant, sous prétexte
de culture? En calculant, sous prétexte de démographie? Le sort du yin dans
l’empire du Milieu serait-il effectivement le tribut payé par le peuple pour
lutter contre un étranglement des populations? « En attendant que le
nombre devienne une chance, écrivait Peyrefitte, il commence par être une
malédiction ». Mais encore une fois, à l’instar de l’analphabétisme et de
la pauvreté, la malchance est féminine. (3, 7)
Garçon
ou fille, le bébé chinois en a vu d’autres : des famines, des dysenteries
et des révolutions lui chipant ses parents et sa famille. Néanmoins, et pour
cause, c’est le destin du bébé fille qui marque encore les idées, les éditoriaux
et la conscience du monde entier. La naissance d’un enfant mâle étant une
bénédiction, comment pardonner que la venue d’un nouveau-né de sexe féminin
soit encore perçue comme une calamité?
Et
plus que jamais depuis vingt ans, conséquence d’une ouverture sur le marché
technologique et de la production nationale de plus de 10 000 appareils
d’échographie par année, les avortements sélectifs de bébés filles ont repris
du poil de la bête. Doit-on s’indigner, au risque de voir la Chine se refermer
comme une huître? Doit-on se taire et donner raison à la Chine sur toute la
ligne? (5)
Voyons
l’histoire : pendant les premières années du régime communiste, les
autorités en place luttent vigoureusement pour réduire la mortalité, favorisant
ainsi la croissance fulgurante d’une population déjà innombrable. Contrairement
à ce qu’on pourrait croire, pas question à l’époque de limiter les
naissances ; c’est même tout le contraire. Mao lui-même aurait déclaré à
plusieurs reprises que la multitude et les bras étaient les plus grands atouts
des Chinois : grande reproduction, grande armée, grande puissance! La loi
du 1er mai 1953, dite « loi sur le mariage », explique
d’ailleurs clairement la position de son gouvernement contre l’infanticide
traditionnel. De fait, jusqu’à cette date, la noyade des nouveau-nés – tout
particulièrement celle des bébés filles – n’était pas rare en Chine, « à
moins qu’ils ne fussent abandonnés au bord de la route, jetés au cochon ou
vendus ». (3)
Les voyageurs anglais du XVIIIe siècle ne cachaient
d’ailleurs pas leur perplexité devant les tueries de nouveau-nés :
« L’habitude semble avoir appris que l’existence à son aurore peut être
sacrifiée sans scrupule. » L’infanticide n’étant pas interdit, on laissait
faire, simplement. La loi de 1953 précise donc pour une première fois en Chine
que les parents ont le devoir d’élever leurs enfants, qu’ils ne doivent ni les
maltraiter, ni les abandonner et qu’il est strictement interdit de les noyer. (3, 8)
Mao,
on le sait, a toujours entretenu des rapports conflictuels avec la culture. Sa
révolution des années 1960 a eu des conséquences désastreuses sur la liberté et
les vies humaines. Mais attention, certaines de ses intentions initiales
étaient sensées, voire chevaleresques. Mao demeure longtemps persuadé qu’une
jeunesse nombreuse est, pour une nation, un atout incomparable. Extirper la
Chine des pratiques barbares et convaincre la société que la procréation est
une bonne chose constituent très clairement, avant 1953, la voie privilégiée
par son gouvernement. C’est alors qu’un premier recensement officiel confronte de plein
fouet sa dynastie rouge à une évidence dorénavant incontournable : baby
boom démesuré et économie font un ménage difficile. À l’époque, il s’en trouve
même pour expliquer les retards industriels de la Chine par la surabondance de
main-d’œuvre humaine à bon marché. À quoi bon, pense-t-on, imaginer et vendre
des machines quand on n’a pas à lésiner sur le labeur des hommes – et des
enfants! (3-5)
Dès
1954, lui et ses dirigeants chinois vont donc effectuer un véritable changement
de cap en instaurant une première campagne en faveur de la limitation des
naissances. Dorénavant, progrès économique et transition démographique
passeront par la maîtrise du bébé chinois. (3)
Au
départ, le « contrôle » du bébé se fait plutôt timide. Zhou Enlai,
premier ministre de Mao, parle plutôt jusqu’en 1957 de « régulation
convenable de la reproduction ». De 1957 à la fin des années 1960, entre
le Grand Bond et les années difficiles de la Révolution culturelle, l’application
des directives en matière de limitation des naissances se fait concrètement
plus soutenue, quoique encore peu coercitive. Sont encouragés à l’époque, par
des méga-campagnes de promotion, le mariage tardif à 23 ans plutôt qu’à
18 ans, la stérilisation des femmes, la vasectomie et l’avortement. On en
a
Pendant
toutes ces années, la Chine perd par contre un temps précieux à freiner la
croissance de sa population. Non seulement la mortalité amorce une chute
rapide, nous ra
Dans
les années soixante-dix, les autorités vont finalement mettre les bouchées
doubles. De 33 à 37 pour 1 000 en 1970 (selon la source!), le taux de
natalité serait tombé à 21,4 pour 1 000 dès 1979. Il en va de même pour le
taux de fécondité qui, à la différence de la natalité, fait référence non à la
population totale, mais aux seules femmes en âge d’avoir des enfants : on
constate alors que chaque Chinoise donne naissance en moyenne à deux fois moins
d’enfants à la fin qu’au début de la décennie. La politique de l’unicité, la
propagande anticonceptionnelle virulente, les interruptions de grossesse
tardives, pratiquées dans des conditions d’hygiène douteuses, les amendes et la
réprobation sociale des contrevenants, on peut dire que le planning familial
s’est alors terriblement endurci. Les coûts humains sont extrêmes. Ils sont
l’image d’Épinal de l’infanticide d’État. (5, 7)
Au
début des années 1980, les autorités n’hésitent pas à faire appliquer les lois
par des matrones capables d’avorter des femmes enceintes de six ou sept mois.
« Une femme pouvait dissimuler sa grossesse pendant quatre ou cinq mois,
puis, une fois découverte, résister encore un mois ou deux à la pression de
jour en jour plus intolérable des agents de la planification familiale et des
voisins eux-mêmes, mobilisés pour la circonstance », rapporte Lucien
Bianco. Un tiers des avortements recensés en 1982 dans la province du
Guangdong, nous apprend-il également, ont été pratiqués pendant ou après le
sixième mois. (5)
À
demander l’impossible aux couples, on les incite à désobéir. Des paysans, même
a
Si
l’aînée est une fille, les paysans peuvent dorénavant tenter leur chance une
seconde fois. La question de l’infanticide est reléguée au sort de la cadette,
à moins que la mère ait la force ou la faiblesse – selon notre façon de voir –
de l’abandonner en vie. Pour cette raison, la plupart des fillettes qu’on
trouve aujourd’hui à adopter dans les orphelinats chinois seraient des
deuxièmes de famille; ces petites Chinoises d’une diaspora nouveau genre se
partagent ainsi la Chine comme une sœur aînée.
En
1994, la loi sur « la protection de la femme et de l’enfant » va
révéler au monde une part insoutenable du sort du bébé en trop. La loi interdit la naissance
d’enfants porteurs d’une malformation physique ou mentale. Et hop l’échographie à la recherche
du handicap... et de la petite fille, tant qu’à y être! Le journaliste Phili
En
bon politique, on a longtemps parlé de la différence chinoise, le paradigme
économique des années 1990 commandant qu’on applaudisse la prospérité
fulgurante de la Chine. Il ne s’agit pas de nier les indicateurs du marché,
mais simplement de leur donner un relief qui convient mieux à l’éthique du
vivant que la statistique financière. (10-12)
En devenant un acteur accompli du commerce international, la Chine
a incidemment provoqué, à même ses frontières, des déséquilibres économiques
majeurs, notamment de fortes disparités régionales et de grandes inégalités
socioculturelles. Plus que jamais, il y a la Chine et la Chine, une opposition entre le Nord et le Sud et
un véritable clivage entre l’Est et l’Ouest. Les images qui nous sont
retransmises par les médias écrits ou électroniques sont souvent celles de la
côte est, opérationnelle et industrieuse, plus rarement celles du nord-ouest,
où le chômage se fait si grand qu’il provoque l’exode de millions de
travailleurs migrants. On sait par ailleurs qu’un groupe social défavorisé ou
appauvri est moins apte à faire valoir ses droits et à se voir confronté à des
idées nouvelles, notamment celles qui concernent la famille, bébé compris. (5, 7)
On
peut dorénavant parler du Chinois des villes, qui communique par le cellulaire,
gave, gâte et chérit son fils unique, traque les copies pirates des disques de
Céline Dion, et de l’autre Chinois, qui s’adonne encore au cycle de la terre et
du temps dans une pauvreté relativement inchangée par la modernité. À titre
d’exemple en matière de poids et de taille au sein d’une population d’enfants
de 24 à 72 mois, des données chinoises de 1990 rapportent respectivement
12 % et 28 % plus de retards de croissance sévères et modérés chez
les enfants des régions rurales que chez ceux du même âge habitant la ville. À
différentes échelles, les disparités s’inscrivent aussi dans le même sens que
la malnutrition face à l’éducation et à l’accès aux soins de santé, sans
oublier la manière de voir les traditions et les croyances. (13, 14)
Tandis
que l’homme de Pékin apprivoise quelques tâches ménagères, le paysan du
Jiangxi trime encore dur pour son pot de riz en enfer! Malgré ses
échanges internationaux, son programme spatial, son grand barrage, une partie
importante de la Chine affamée, illettrée et arriérée a encore un retard
considérable. (6, 12)
Au
moment de mourir, nombreux sont encore les Chinois imperturbables qui tendent à
mesurer leur vie matérielle, familiale et spirituelle par la pérennité de leur
fils, seul et unique responsable de la continuité de la lignée. Ici, les
enfants portent le nom du père : plus les enfants masculins sont nombreux,
mieux est assurée la postérité. Le chef du clan est traditionnellement le fils
aîné de la génération la plus élevée. Sans fils en Chine, on a donc peu à faire
d’une fille. À 18 ans, c’est qu’on la perd, sa fille. Elle s’en va
définitivement vivre et servir la belle-famille, laissant à son ou ses frères,
s’il y a lieu, le soin des parents vieux et retraités. En se voyant
universellement imposer un enfant unique, des millions de Chinois ont donc
décidé que bébé serait un garçon. Non seulement veillerait-il sur les vieux
jours de ses parents et assurerait-il leur culte après leur mort, selon la
tradition confucianiste, mais il enrichirait le foyer d’une servante… (15, 16)
« Quand
une fille voit le jour, écrivait Peyrefitte, qui aimait pourtant la Chine comme
sa mère, les voisins ont la délicatesse de ne pas présenter de condoléances;
ils préfèrent ne rien dire ». Cette différence de traitement n’est sans
doute pas propre au seul peuple chinois, mais la conséquence a toujours été
plus rigoureuse chez lui que nulle part ailleurs. (9)
Si
Shanghai et Pékin tournent le dos à ces idées ancestrales mais encore
actuelles, les nouvelles disparités économiques dans lesquelles elles
s’inscrivent n’ont certes pas enrayé de pareilles injustices : de riches
hommes d’affaires des villes s’achètent maintenant des filles à la campagne,
les obligeant à renier leur passé, question de ne pas s’encombrer de la
belle-famille! Certaines de ces jeunes filles sans famille et sans papiers ont
été retrouvées en sol canadien. Même épargnées à la naissance, le destin de
milliers de Chinoises n’a donc jamais été aussi peu garanti. (6)
En
Chine, écrivait aussi Massonnet : « tout s’achète et tout se vend,
même les femmes et les enfants ». (6) La seule
liberté dont puisse jouir le Chinois, c’est la liberté de consommer. « Si
tu as de l’argent, tu as de la démocratie ». (6,
12)
Pour
certaines personnes, l’écrivaine Han Suyin parmi les plus célèbres, la
politique de l’enfant unique doit être maintenue. En se débarrassant de la
contrainte, disent-elles, il n’y aurait certes plus d’obligation d’avortements,
de stérilisations forcées, certainement moins d’infanticides de bébés filles et
d’abandons de fillettes mais, en lieu et place, une explosion démographique qui
conduirait à une famine comme le monde n’en a jamais connue, à moins d’une
révolte, à un éclatement des frontières ou à une multiplication des boat
people, véritables péril jaune contre lesquels les États-Unis sont déjà en
train de s’armer. (15)
Pour
ces tenants de la politique de l’enfant unique, la persistance du non-respect des
droits des bébés filles en Chine est plutôt attribuable à la conjonction de la
pauvreté et du manque de valeur sociale. La loi du plus fort et la
mondialisation des marchés auquel participe le pays ne seraient pas la cause,
mais la conséquence d’un projet inégalitaire mondial où l’argent seul a sa
place, en Chine peut-être plus qu’ailleurs sur la planète. On reconnaît ici à
la Chine, historiquement flouée par le Japon autant que par l’Angleterre, une
pleine souveraineté et une autonomie suprême pour redresser ses torts et
corriger ses tirs manqués. (11, 12, 16-18)
Mais
en prônant ici le maintien de la politique, on opte vigoureusement moins pour
une lutte contre les infanticides et les ligatures de trompes policières. Une
accentuation des efforts locaux et internationaux pour l’amélioration de la
qualité de vie en orphelinat et de ses corollaires, adoptions locales et
internationales, est-ce vraiment suffisant? À qui cela profiterait-il, sinon à
une infime minorité de jeunes filles?
Reconnaissons
que l’adoption d’un enfant venu de Chine fait le bonheur de milliers de
familles en Occident. Plus de 140 000 enfants adoptés ont émigré aux
États-Unis depuis 1986; les Américains adoptent environ 16 000 enfants par
année dans le monde, principalement en Russie puis en Chine, maintenant plus
encore qu’en Corée. Pour leur part, les Canadiens et les Britanniques adoptent
surtout en Chine. Les Canadiens adoptent autour de 2 200 enfants par
année en pays étranger, dont près de 1 000 par année au Québec, et ce
dans plus de 44 pays, mais surtout, comme dans l’ensemble du Canada, en direct
de Chine plus que de partout ailleurs. Le nombre d’autorisations de filiation
délivrées aux parents adoptants par le Secrétariat à l’adoption internationale
du Québec était, pour la Chine, de 2 162 enfants entre 1992 et 1998 au
Québec seulement, de 226 enfants en 1992-1993 et jusqu’à 499 enfants en
1995-1996, puis 404 en 1997-1998, quasiment toutes des filles, quelques garçons
dits « handicapés » et, jusque-là, de rares garçons sans pathologies
annoncées. Puisqu’elles
sont adoptées relativement jeunes, souvent avant l’âge d’un an, qu’elles ne
sont généralement pas issues de la prostitution, de l’alcool, de la violence
familiale, mais simplement du surnombre, ces petites Chinoises, se révèlent,
pour une grande proportion du groupe, dans un état de santé extrêmement
satisfaisant. La revue de
l’expérience internationale, autant que la nôtre au CHU mère-Enfant
Ste-Justine, en témoigne d’ailleurs clairement. La faveur et la ferveur des
parents adoptants en Chine ne s’en trouvent donc aucunement diminuées. (19-23)
Selon
l’éthique inhérente à la Convention de La Haye sur l’adoption internationale,
l’adoption dans un pays étranger ne devrait être envisagée « que si
l’enfant ne peut être confié à une famille de son pays d’origine dans l’intérêt
supérieur de l’enfant et le respect de ses droits fondamentaux ainsi que pour
prévenir l’enlèvement, la vente ou la traite d’enfants ». Cette
convention, entérinée par le Canada et la Chine, reconnaît donc que l’adoption
internationale n’est que la dernière des meilleures solutions pour garantir le
bonheur des enfants abandonnés, quels que soient les succès apparents de
l’adoption en Chine par des étrangers. (24)
Si
les parents qui projettent adopter ou réalisent un projet d’adoption en Chine
méritent le soutien total des professionnels de la santé, ils ne devraient pas
pour autant croire que leur beau geste en arrive à changer les fondements de la
destinée des bébés filles en Chine. L’adoption sert au bonheur des familles et
de leurs enfants. Sans aucunement porter ombrage à sa portée humaine, il serait
exagéré d’y voir à tout coup un humanitarisme garant du sort des bébés excédentaires.
Préoccupées par ces
questions complexes qui dépassent les frontières de leurs cellules familiales,
certaines familles se sentiront embarrassées de participer aux rouages de
l’adoption en Chine, mais des centaines d’autres, malgré les imperfections du
monde, se diront tout à fait à l’aise de devenir parents d’un enfant qui,
autrement, n’aurait peut-être pas survécu.
Pour
d’autres groupes, non moins activistes mais opposés, eux, à la politique de
l’enfant unique, les violations systématiques des droits de l’enfant en Chine,
particulièrement ceux des bébés filles, sont une conséquence directement
imputable à la limitation des naissances. Ces violations contreviennent à
plusieurs articles de la Convention relative aux droits de l’enfant, notamment
à l’article 19 qui fait obligation à l’État de protéger ses enfants contre
l’abandon et les mauvais traitements, ainsi qu’à l’article 20 qui reconnaît « aux
enfants privés de leur milieu familial, le droit à une protection et à une aide
spéciale de l’État ». Il est d’ailleurs décevant que cette Convention ne
soit que partiellement mise en application en Chine, comme d’ailleurs dans des
dizaines d’autres pays du monde. (25-27)
Ces
groupes ont réagi notamment en 1996 à la diffusion du fameux reportage de la
BBC, accompagnée de la publication d’un rapport de l’organisation Human
Right Watch sur un orphelinat à Shangai. Le document de 300 pages
faisait état de milliers de morts d’enfants dans les institutions publiques
chinoises. Ces associations humanitaires, religieuses ou juridiques
reconnaissent le problème de surpopulation en Chine et l’autorité de la Chine
dans la gestion de sa démographie, tout comme les défenseurs de la politique de
l’enfant unique. Elles reprochent néanmoins, beaucoup plus activement, le
traitement intolérable du gouvernement chinois réservé aux filles en surnombre.
Elles en a
Devant
le scandale des orphelinats et le sort des filles de Chine, deux sons de cloche
polarisés se sont donc fait entendre et s’entrechoquent encore à tout
venant : maintenir ou effacer la politique de l’enfant unique. Deux
tendances qui naissent néanmoins d’une problématique commune, à savoir celle de
répondre à notre question : et le bébé chinois?
Fidèle
à son attitude universelle de conciliation sans provocation, l’Unicef s’engage
dans le débat en 1996 en regrettant que l’amélioration du sort des enfants dans
les orphelinats chinois s’effectue de manière épouvantablement lente, selon le
propre qualificatif de Carol Bellamy, malgré les renseignements antérieurs sur
la mort des enfants à Shanghai. La directrice de l’Unicef en profite à l’époque
pour réitérer dans les médias que l’approche de l’Unicef « n’est pas de
revenir sur le passé, mais de regarder vers l’avenir ». Et d’ajouter :
« néanmoins, il y a un vrai problème en Chine. » Même avec les yeux
de la médiation, la question du bébé chinois demeure donc sans réponse. (27, 29)
Mais
dans son rapport de 2000 sur la situation des enfants dans le monde, l’Unicef,
qui prend ailleurs un virage courageux et beaucoup plus vindicatif, parlant
même de scandale et de honte devant la dette des pays en dévelo
Permettons-nous
ici une parenthèse comme les Chinois aiment bien le faire quand ils vous
racontent une histoire en n’en faisant que le contour.
On
connaît cette affaire de pieds bandés. De fait, pendant plus de mille ans, la
Chine s’est obstinée à rétrécir les pieds des petites filles riches. Grâce à
cette torture spécifiquement chinoise les dispensant des travaux plébéiens, ces
enfants de bonne famille se trouvaient ainsi irrémédiablement paralysées à
domicile. Cette très cruelle mode de filles pas faciles à sortir, aux pieds
rabougris, mutilés puis érotisés, surnommés « lotus d’or », aurait
pris naissance à la cour impériale. Simple fantaisie de harem pour les uns,
l’étranglement du pied deviendrait néanmoins une véritable déformation
anatomique pour d’autres. Au-delà du bon sens biologique, la contrainte
devenait obligatoire pour les petites filles. (30-33)
Dès
leurs sept ans, on s’appliquait à masser vigoureusement leurs pieds. On
repliait ensuite tous leurs orteils, sauf le gros, en les pressant
artificiellement contre la plante pour qu’ils adhèrent chaque jour plus que le
précédent, tout en prenant soin de bien empaqueter le tout dans des bandages
étouffants. Les pieds étaient ensuite coincés dans des chaussures spéciales, de
plus en plus étroites à mesure que les pieds se miniaturisaient. Après deux ou
trois ans de sévices, les pieds avaient enfin la forme souhaitée, quelque chose
comme celle d’un cône dont l’exquise beauté faisait la joie des esthètes. Les
pieds handicapés recouverts de pantoufles brodées et parfumées étaient sans
pareil pour exciter la curiosité sexuelle. (30-33)
À
mesure qu’on avançait dans le XXe siècle, les questions sur la
coutume se bousculaient et les réponses justifiant la curieuse pratique se
raréfiaient. Pourquoi les pieds bandés? Pourquoi torturer les petites filles?
Tant et si bien que des politiques qui datent de 1920 environ auront
heureusement eu raison de cette perversité. De fait, dans les années soixante,
Zhou Enlai faisait déjà référence à la pratique comme d’une bien vieille
coutume du passé. (3)
L’histoire est très
chinoise, bien entendu, mais elle illustre l’intérêt de poser sans répit une question qui demeure si
longtemps sans réponse que le problème paraît ne plus exister ou ne plus
intéresser personne.
Teilhard
de Chardin disait de la Chine que « c’était un bloc plastique et
immobile ». Notre incapacité à la comprendre ne viendrait-elle pas de son
immobilisme fondamental qui s’oppose à notre idée de la course vers le futur?
L’auteur Guy Sorman rétorquerait par ailleurs « que bien des intellectuels
chinois... réfutent absolument ce relativisme culturel ». Y a-t-il
vraiment une façon chinoise inéluctable? Y a-t-il vraiment une manière empire
du Milieu de penser aux impératifs sociaux plutôt qu’aux droits
individuels? Le proverbe vietnamien « Un Chinois est un Chinois », est-il un
non sens? (3, 34)
Violentée
plus souvent qu’à son tour et cible de tous les impérialismes politiques,
religieux, économiques, la Chine demeure malgré tout une petite fille, nous
révélant une nature humaine qu’on ne croyait pas si mal connaître. Pour cette
seule raison, il faut aimer la Chine. Elle en dit long sur ce que nous sommes
et sur les enjeux qui sous-tendent la vie civique aussi bien que la pratique
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[1] Pédiatre à la clinique de pédiatrie internationale de l'Hôpital Sainte-Justine de Montréal, professeur adjoint de clinique à l'Université de Montréal et communicateur scientifique dans les médias écrits et électroniques, le Dr Chicoine est passionné par l'éducation pour la santé. Il est l'auteur de plusieurs articles, livres, séries vidéo ainsi que cofondateur d'un portail électronique « Abandon, adoption et autres mondes ».