Passages choisis 840731

La réalité de la réalité [1]
Confusion, désinformation, communication

par Paul Watzlawick

Éditions du Seuil © 1978

Paradoxes

Schizophrénie, dépression, délinquance

Sois spontané!

Le pouvoir

Nous influençons les autres

Pupille dilatée

Hasard et règles

L'œuf et la poule

Jésus et l'inquisiteur

L'impasse paranoïde

Hasard et nécessité

L'émergence de règles

Théorème d'insuffisance

Le paradoxe de Maxwell

Le paradoxe de Newcomb

Flatland (la contrée plate)

Instant éternel et dernier paradoxe

* * *

Paradoxes

p. 24

« Penser que je ne vais plus penser à toi est encore penser à toi. Laisse-moi par conséquent essayer de ne pas penser que je ne vais plus penser à toi. » (Zen)

Selon une histoire très ancienne qui a autant dépité les philosophes que les théologiens, le diable mit un jour en cause la toute-puissance de Dieu en lui demandant de créer un rocher si énorme que Dieu lui-même ne saurait le soulever. Quel choix restait-il à Dieu? S'il ne pouvait soulever le rocher, il cessait d'être tout-puissant ; s'il pouvait le soulever, il était donc incapable de le faire assez gros.

Schizophrénie, dépression, délinquance

p. 27

Il existe trois variantes fondamentales du thème paradoxal :

1. Si un individu est puni d'une perception correcte du monde extérieur ou de lui-même par un autre individu significatif (par exemple un enfant par l'un de ses parents), il apprendra à douter des données que lui fournissent ses sens. Une telle situation se produit, disons, quand un père alcoolique exige de ses enfants qu'ils le considèrent comme un père doux et aimant, même ou particulièrement lorsqu'il rentre ivre à la maison et les menace tous avec violence. Les enfants sont ainsi contraints de percevoir la réalité non telle qu'elle se présente à eux, mais telle que leur père la leur définit. Une personne qui a été exposée de façon répétée à ce type de confusion trouvera très difficile d'adopter une attitude appropriée dans beaucoup de situations de la vie et pourra passer un temps démesuré à essayer de trouver comment il « doit » voir la réalité. Examiné hors de son contexte interpersonnel, son comportement satisferait les critères diagnostiques de la schizophrénie.

2. Si un individu attend d'un autre qu'il ait des sentiments différents de ceux qu'il éprouve réellement, ce dernier finira par se sentir coupable de ne pouvoir ressentir ce qu'on lui dit devoir être ressenti pour être approuvé par l'autre personne. Cette culpabilité elle-même pourra être rangée parmi les sentiments qui lui sont interdits. Il se produit très fréquemment un dilemme de ce genre quand la tristesse (la déception ou la lassitude) normale et occasionnelle d'un enfant est interprétée par les parents comme l'imputation silencieuse d'un échec parental. La réaction caractéristique des parents est le message : « Après tout ce que nous avons fait pour toi, tu devrais t'estimer heureux. » La tristesse se trouve ainsi associée au mal et à l'ingratitude. L'enfant, dans ses vaines tentatives de ne pas se sentir malheureux, engendre un comportement qui, examiné hors contexte, satisfait les critères diagnostiques de la dépression. La dépression survient aussi lorsqu'un individu se sent ou est tenu responsable de quelque chose sur quoi il n'a aucune emprise (par exemple un conflit conjugal entre son père et sa mère, la maladie ou l'échec d'un parent ou d'un frère ou sa propre incapacité à répondre aux attentes parentales qui excèdent ses ressources physiques et/ou émotionnelles).

3. Si un individu formule à l'intention d'un autre des injonctions qui à la fois exigent et interdisent certaines actions, une situation paradoxale s'ensuit dans laquelle ce dernier (là encore, un enfant surtout) ne peut obéir qu'en désobéissant. En voici le prototype : « Fais ce que je dis, non ce que je voudrais que tu fasses. » Tel est le message d'une mère qui veut son fils à la fois tête brûlée et respectueux des lois. Le résultat probable sera un comportement qui, examiné hors de son contexte, satisfait la définition sociale de la délinquance. D'autres exemples sont fournis par des parents pour qui tant il importe de vaincre que la fin justifie les moyens, mais qui disent à leur enfant qu' « on doit toujours être honnête » ; ou par une mère qui très tôt prévient sa fille des dangers et de la laideur de la vie sexuelle, tout en exigeant qu'elle ait des « succès » auprès des garçons.

Sois spontané!

p. 28

Il existe une quatrième variante de ce thème, probablement la plus fréquente dans l'interaction humaine. Elle survient chaque fois que quelqu'un exige de quelqu'un d'autre un comportement qui par sa nature même doit être spontané mais ne peut l'être en l'occurrence, précisément parce qu'il a été exigé. Les paradoxes du type « Sois spontané » varient en intensité, depuis les légers désagréments jusqu'aux blocages tragiques, selon l'importance du besoin qui s'exprime à travers eux. C'est l'un des inconvénients de la communication humaine que la satisfaction spontanée d'un besoin ne puisse être obtenue d'une autre personne sans créer cette sorte de paradoxe voué à l'échec. Une femme qui a besoin d'une marque d'affection de la part de son mari finira par lui dire : « J'aimerais bien que tu m'apportes des fleurs de temps à autre. » La demande est tout à fait compréhensible, mais en la formulant, la femme a définitivement compromis ses chances d'obtenir ce qu'elle désire : si son mari ne tient pas compte de sa requête, elle se sentira insatisfaite ; elle se sentira tout aussi insatisfaite s'il lui apporte maintenant des fleur, car il ne l'aura pas fait de son propre chef.

[...]

Le modèle « sois spontané » est un paradoxe universel. Comme l'ont montré de récents progrès de la logique, en particulier dans l'informatique mais aussi dans les mathématiques pures, de nombreux concepts apparemment sans ambiguïté sont en dernière analyse paradoxaux (par exemple calculabilité, démonstratibilité, cohérence, probabilité). Cela vaut aussi pour des concepts plus généraux tels que spontanéité, confiance, équilibre psychique et même pouvoir.

Le pouvoir

p. 30

Le pouvoir peut en effet engendrer ses propres paradoxes et doubles contraintes, comme l'illustre un article intitulé « Un Hamlet japonais », étudiant les relations entre les États-Unis et le Japon vers le milieu des années soixante. Son auteur, Peter Schmid, journaliste allemand connu pour ses analyses des relations internationales, y voit le Japon déchiré entre deux idées s'excluant mutuellement : la sécurité et le bien.

Le pouvoir, selon l'argument en vigueur, est le mal : j'y renonce donc, pas entièrement mais autant qu'il est possible. Un ami me protège. Il est puissant ... et par conséquent mauvais ... Je le méprise, je le déteste pour cela, et je dois pourtant lui tendre la main. Je n'ai aucun pouvoir parce que voudrais être bon ... ce qui implique que mon mauvais ami a barre sur moi. Je condamne ce qu'il fait, lui le puissant, et je tremble néanmoins qu'il ne chute. Car si mon protecteur chute, comme il incombe au méchant, moi, le bon, je tomberai donc aussi.

Le pouvoir, dit Lord Acton, tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Il est aisé de voir les effets malfaisants du pouvoir ; beaucoup plus difficile est de reconnaître les conséquences paradoxales engendrées par la négation de l'existence du pouvoir. L'idée d'une société libérée du pouvoir et de la contrainte est un vieux rêve utopique qui connaît actuellement l'un de ses retours périodiques. Les idéalistes contemporains ont redécouvert dans Rousseau le concept d'un homme naturel fondamentalement bon mais corrompu par la société. Peu semble leur importer qu'aujourd'hui comme au temps de Rousseau, cette thèse échoue à expliquer comment la somme totale des hommes naturels est parvenue à se changer en ce pouvoir sombre et sinistre responsable de l'oppression, des maladies mentales, des suicides, des divorces, de l'alcoolisme et de la criminalité. Ils persistent à penser que l'humanité peut et doit être ramenée à l'état serein d'une liberté totale, par la force si nécessaire. Mais comme l'indique Karl Popper dès 1945 dans un célèbre ouvrage, The open society and its enemies, le paradis de la société heureuse et primitive (qui, soit dit en passant, n'a jamais réellement existé) est pour toujours fermé à ceux qui ont goûté le fruit de l'arbre du savoir : « Plus nous tentons de revenir à l'âge héroïque du tribalisme, plus sûrement nous parvenons à l'Inquisition, à la police secrète, à un banditisme romancé ».

Donnons à ce paradoxe un cadre plus concret : on déploie de grands efforts dans les hôpitaux psychiatriques modernes pour éviter tout semblant de pouvoir dans les relations entre les médecins, le personnel et les patients. Le but du traitement est de faire revenir le malade à l'état normal, un but qu'il ne peut atteindre lui-même car, dans le cas contraire, il n'aurait pas eu besoin d'être hospitalisé. Peu importe la définition médicale, psychologique ou philosophique qu'on veuille donner de la normalité ; dans la pratique, elle renvoie à des normes de comportement très spécifiques, qui doivent en tout cas être satisfaites spontanément et non parce que le patient ne dispose d'aucun autre choix. C'est là que réside le paradoxe : tant que le patient a besoin d'aide pour se conduire de façon appropriée, il demeure un patient. Il n'est pas bien difficile de montrer le caractère illusoire de la non-coercition, de la spontanéité et de l'égalité. Ainsi, au cours d'un récent pique-nique collectif dans un hôpital psychiatrique, un des malades grillait des steaks. Un médecin vint le trouver et tandis qu'il engageait avec lui une conversation, les steaks se carbonisèrent. Quand l'incident, fut plus tard commenté, il apparut que le patient avait considéré que s'ils étaient en l'occasion vraiment égaux, le médecin pouvait et devait aussi bien que lui faire quelque chose pour sauver la viande, alors que le psychiatre avait décidé de ne pas intervenir afin de ne pas donner au malade le sentiment qu'il le pensait incapable de faire cuire un steaks.

Nous influençons les autres

p. 44

[...] nous influençons nous-mêmes les autres, quelles que soient la prudence et la discrétion que nous nous attribuons par des moyens dont nous ne pouvons qu'être faiblement ou aucunement conscients. Nous pouvons en vérité être inconsciemment responsables d'influences dont notre conscience ignore tout et qui nous paraîtraient, si nous les connaissions, totalement inacceptables.

Cela est particulièrement évident dans l'interaction familiale. Dans les exemples de double-contrainte décrits p. 26-29, la moitié du message paradoxal est souvent donnée non verbalement ou à mots couverts. Ainsi, dans le cas de la mère d'un délinquant juvénile qui déploie deux attitudes très différentes envers son rejeton : l'une « officielle », punitive et répressive, qui exige verbalement bonne conduite et respect des règles sociales ; l'autre non verbale, relevant de la séduction, dont elle peut sincèrement ne pas avoir conscience mais que ne manquera pas de remarquer l'observateur extérieur, et au premier chef le garçon, qui n'est que trop sensible à la lueur du regard de sa mère et à l'admiration secrète qu'elle voue à ses contestables exploits. De la même façon, un thérapeute pourra tout à fait involontairement ajouter au problème de son patient si, pour une raison ou pour une autre, il y met désespoir ou répulsion. Cela pourra se produire si le problème est l'un de ceux qu'il ne peut lui-même résoudre dans sa propre vie personnelle : par exemple boire. Il en parlera d'une manière positive tout en provoquant à son insu chez son patient des effets très négatifs. (De même les craintes professionnelles d'un thérapeute sont propres à provoquer l'issue redoutée, comme l'illustre le vieux bon mot de l'hypnothérapie : les effets de l'hypnose peuvent présenter un danger si le thérapeute croit que les effets de l'hypnose peuvent présenter un danger.)

Pupille dilatée

p. 45

Eckhard Hess menait à l'université de Chicago une nouvelle recherche en ce domaine, extrêmement imaginative, qui  fournit certaines réponses. Ce fut un événement fortuit qui engagea Hess dans ce travail :

Un soir, il y a environ cinq ans, je feuilletais dans mon lit un livre contenant des photographies d'animaux d'une beauté étonnante. À l'occasion d'un regard qu'elle me lança, ma femme dit que la lumière devait être insuffisante car mes pupilles étaient anormalement grandes. La lampe de chevet me semblait donner une lumière abondante et je le lui dis. Mais elle maintint que mes pupilles étaient dilatées.

Au cours d'expériences ultérieures suscitées par cet incident, Hess découvrit que la dimension de la pupille n'est en aucune façon déterminée par la seule intensité lumineuse (comme on le suppose généralement), mais aussi en grande partie par des facteurs émotionnels.

Comme c'est souvent le cas, les écrivains semblent l'avoir su depuis longtemps : « ses yeux se rétrécirent de colère », « ses yeux s'emplirent d'amour ». Restait pour Hess à montrer que de telles expressions étaient plus que des images poétiques. Il s'aperçut que les prestidigitateurs étaient souvent attentifs aux variations de la taille de la pupille ; lorsqu'on retournera une carte à laquelle une personne pensait, ses pupilles s'agrandiront. Les vendeurs de jade chinois guettent la même réaction dans les yeux d'un acheteur éventuel, pour se faire ainsi une bonne idée des pierres qui lui plaisent et qu'il est prêt à payer d'un prix élevé.

L'une des expériences de Hess consista à soumettre à ses sujets deux photographies représentant le visage d'une jeune femme appétissante. Elles étaient identiques puisque tirées d'après le même négatif, sauf que sur l'une des deux on avait retouché les pupilles pour qu'elles soient beaucoup plus grandes. La réponse moyenne que cette dernière photo s'attira, écrit Hess,

eut plus de deux fois plus de force que celle provoquée par la photographie non retouchée ; cependant, lorsqu'à la suite de l'expérience on interrogea les hommes, la plupart répondirent que les deux photographies étaient identiques. Certains dirent bien que la seconde était « plus féminine », « plus jolie » ou « plus douce », mais aucun ne remarqua que les pupilles y étaient plus grandes que sur l'autre. Il fut en fait besoin de leur montrer la différence. II y a bien longtemps, au Moyen Âge, les femmes se mettaient de la belladone (de l'italien belladonna, belle dame) pour dilater leurs pupilles. Il est clair que les hommes sont attirés par les grandes pupilles, mais la réponse qu'ils y apportent — au moins chez nos sujets — se situe apparemment à un niveau non verbal. On pourra risquer l'hypothèse que les grandes pupilles sont, chez une femme, attirantes parce qu'elles témoignent d'un intérêt extraordinaire pour l'homme avec qui elle se trouve.

La recherche à l'intérieur de ces itinéraires extrêmement subtils de la communication n'a jusqu'ici fait que survoler un domaine fertile à coup sûr. Nous savons déjà que la dimension de la pupille n'est qu'un des nombreux modes de la communication non verbale, fondée sur des réactions spécifiques du corps impliquant non seulement la vue et l'ouïe, mais aussi l'odorat et le toucher.

Hasard et règles

p. 63

[...] Mais les suites réellement aléatoires doivent bien exister, et par « réellement » nous entendons que de telles suites seraient libres de tout ordre interne, quoi qu'en dise Spinoza. Les choses vont dès lors surprendre le profane, car la plupart des mathématiciens s'accordent aujourd'hui à affirmer qu'une telle suite n'existe ni ne peut exister. Leur raisonnement est troublant :

Supposons que nous disposions d'une « machine à produire du hasard » qui imprime des chaînes de nombres d'un chiffre, et supposons de plus qu'en un endroit d'une longue chaîne apparemment sans ordre nous rencontrions la séquence 0123456789. Notre première impression sera que la machine est ici tombée en panne car ces dix chiffres sont « de toute évidence » parfaitement ordonnés et en conséquence non aléatoires. Mais c'est là l'erreur même que nous avions commise à propos des cartes : la séquence 0123456789 est tout aussi ordonnée ou aussi aléatoire que n'importe quelle autre séquence de dix chiffres.

L'essence du hasard — écrit G. Spencer Brown dans son beau petit livre Probability and scientific inference

a été prise pour l'absence de modèle. Mais ce qu'on n'a pas envisagé jusqu'ici, c'est que l'absence d'un modèle exige logiquement la présence d'un autre. Dire qu'une suite n'a pas de modèle est une contradiction mathématique : on peut tout au plus dire qu'elle n'a aucun modèle susceptible d'être recherché. Le concept de hasard ne fait sens qu'en rapport à l'observateur : si deux observateurs ont l'habitude de rechercher chacun différentes sortes de modèle, ils ne manqueront pas d'être en désaccord sur les suites qu'ils attribuent au hasard.

Cela nous ramène par la porte de derrière, en quelque sorte, dans le champ de la communication — au moment précis, probablement, où le lecteur commençait à se demander ce qu'avait à faire tout cela avec le sujet de ce livre. Il est pour une fois entendu que, contrairement à l'opinion générale, l'ordre et le chaos ne sont pas des vérités objectives mais — comme tant d'autres choses déterminés par le point de vue de l'observateur [2]. Il devient dès lors possible de regarder la communication et certaines de ses altérations d'une manière plus intéressante. Et nous devons être préparés à la possibilité que nos découvertes diffèrent énormément des idées reçues de la psychologie, de la philosophie, et même de la théologie.

Mais avant de nous tourner vers elles, une brève incursion dans un autre aspect du phénomène s'impose.

L'œuf et la poule

p. 68

[...] remarque d'Einstein : « C'est la théorie qui décide de ce que nous sommes en mesure d'observer. » Mais dans les relations humaines la « théorie » est elle-même le produit de la ponctuation, et décider qui fut le premier, c'est le problème de l'œuf et de la poule. Les gens persistent à ignorer la divergence de leurs points de vue et imaginent naïvement qu'il n'existe qu'une réalité et d'elle qu'une seule vision (à savoir la leur) ; avec la conséquence que quiconque voit les choses différemment doit être ou méchant ou fou. Il fait pourtant peu de doute qu'un modèle circulaire gouverne l'interaction entre organismes : la cause produit l'effet et l'effet retentit sur la cause, devenant lui-même une cause. Le résultat ressemble à s'y méprendre à deux personnes cherchant à communiquer en parlant deux langues différentes, ou à deux joueurs voulant jouer avec deux règles de jeu distinctes.

Jésus et l'inquisiteur

p. 73

Quand tout est vrai, ainsi que son contraire

Hermann Hesse, dans un essai peu connu, intitulé « Gedanken zu Dostojewski Idiot » pense que cette dissolution ultime de la « réalité », sous la forme où nous tendons naïvement à la concevoir, est particulièrement prononcée dans l'œuvre de Dostoïevski. Pour Hesse, le Prince Michkine, le protagoniste de l'Idiot, « ne brise pas les Tables de la Loi mais les retourne pour montrer que le contraire des Commandements est écrit de l'autre côté ». Mais c'est avec le Grand Inquisiteur des Frères Karamazov que Dostoïevski donne de cette démarche un exemple suprême, peut-être seulement égalé en cela par les deux grands romans de Kafka, le Procès et le Château.

Ivan Karamazov, un athée, et Aliosha, son très pieux frère, se livrent à un débat métaphysique. Ivan ne peut admettre l'idée de la souffrance, en particulier celle d'enfants innocents. Il parvient à la conclusion que quand bien même cette souffrance serait une condition nécessaire à l'harmonie ultime éternelle, il ne voudrait point d'une telle harmonie : « D'ailleurs, on a surfait cette harmonie ; l'entrée coûte trop cher pour nous. J'aime mieux rendre mon billet d'entrée. En honnête homme, je suis même tenu à le rendre au plus tôt. C'est ce que je fais. Je ne refuse pas d'admettre Dieu, mais très respectueusement je lui rends mon billet. » Aliosha réplique en invoquant le seul Être qui ait le droit de pardonner pour toute la souffrance de l'humanité : le Christ. C'est alors qu'Ivan, qui attendait cette objection, lit en réponse à Aliosha son poème en prose : « Le Grand Inquisiteur ».

L'histoire se situe à Séville, au XVIe siècle, à l'apogée de l'Inquisition. Le jour suivant un superbe autodafé, au cours duquel on a brûlé une centaine d'hérétiques ad majorent Dei gloriam, Jésus descend une nouvelle fois : il est immédiatement reconnu et adoré par ses fidèles torturés et souffrants. Mais le cardinal Grand Inquisiteur le fait arrêter et jeter en prison. La nuit vient ; la porte du cachot s'ouvre à l'entrée solitaire du vieil et ascétique cardinal. Après un silence de quelques minutes, le Grand Inquisiteur se livre à la plus virulente et terrible attaque jamais conçue contre le christianisme :

Jésus a trahi l'humanité, car Il a délibérément rejeté l'unique moyen par lequel aurait pu être assuré le bonheur des hommes. Ce moment unique et capital, c'est celui où « l'Esprit terrible et profond, l'Esprit de la destruction et du néant » L'a tenté dans le désert en Lui posant trois questions « qui expriment en trois phrases toute l'histoire de l'humanité future. Crois-tu », demande le Grand Inquisiteur, « que cet aréopage de la sagesse humaine pourrait imaginer rien d'aussi fort et d'aussi profond que les trois questions que te posa alors l'Esprit? » L'Esprit a tenté d'abord Jésus en Lui demandant de changer les pierres en pains. Mais II a refusé pour ne pas priver l'homme de la liberté : car quelle serait la valeur d'une obéissance achetée par le pain? Ce faisant, II a privé l'homme de son aspiration la plus profonde : trouver quelqu'un que l'humanité tout entière puisse adorer, et qui la délivrerait du fardeau terrifiant de la liberté. Lorsqu'il a refusé la seconde tentation — Se jeter du pinacle du Temple, « car il est écrit que les anges le soutiendront et le porteront, il ne se fera aucune blessure » Il a rejeté les miracles. Mais l'homme ne saurait supporter l'absence de miracles ; si on l'en prive, il s'en forge immédiatement de nouveaux. Jésus voulait une foi librement consentie qui ne fût point fondée sur les miracles. Mais l'homme en est-il capable? L'homme est par nature plus faible et plus vil que ne le pensait Jésus. « La grande estime que tu lui portais lui a fait tort, que c'est  pitié. »

Le Grand Inquisiteur en vient à la troisième tentation, le troisième présent que Jésus a rejeté : gouverner le monde, unir l'humanité « dans la concorde en une commune fourmilière, car le besoin de l'union universelle est le troisième et dernier tourment de la race humaine. (...) Nous ne sommes pas avec toi, mais avec Lui, depuis longtemps déjà. (...) Nous avons pris le glaive de César et, ce faisant, nous t'avons abandonné pour Le suivre. Oh! il s'écoulera encore des siècles de licence intellectuelle, de vaine science et d'anthropophagie. (...) Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l'autorité. Et les hommes se sont réjouis d'être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. (...) Et tous seront heureux, des millions de créatures, sauf une centaine de mille, leurs directeurs, sauf nous les dépositaires du secret. (...) Ils mourront paisiblement, ils s'éteindront doucement en ton nom, et dans l'au-delà ils ne trouveront que la mort. » En achevant son terrible réquisitoire, le Grand Inquisiteur dit à Jésus qu'il ne Lui sera point permis d'apporter le malheur aux hommes une seconde fois : le lendemain, II sera Lui-même brûlé sur le bûcher.

Jésus a écouté tout ceci sans mot dire. « Tout à coup, le Prisonnier s'approche en silence du nonagénaire et baise ses lèvres exsangues. C'est toute la réponse. Le vieillard tressaille, ses lèvres remuent ; il va à la porte, l'ouvre et dit : " Va-t'en et ne reviens plus... plus jamais! " Et il le laisse aller dans les ténèbres de la ville. Le Prisonnier s'en va. »

« Mais... c'est absurde! s'écria [Aliosha] en rougissant. Ton poème est un éloge de Jésus, et non un blâme... comme tu le voulais ».

Cette exclamation d'Aliosha n'a cessé d'être répétée depuis la publication des Frères Karamazov. Que signifie « réellement » cette histoire écrite par un homme pieux, dont les yeux s'emplissaient de larmes à chaque fois qu'on profanait en sa présence le nom du Christ? Une histoire mise dans la bouche d'un personnage dont l'athéisme est si fort, nous dit Dostoïevski, qu'il représente le dernier stade avant la foi totale.

Il s'agit d'une fiction, mais ses implications sont tout à fait réelles. Jésus et le Grand Inquisiteur ont tous deux consacré leur vie à la disparition de la souffrance, et n'en sont pas moins à l'opposé l'un de l'autre. Entre eux, le paradoxe de qui veut porter secours et du pouvoir inévitablement associé à ce secours surgit dans toute son éclatante contradiction. Nous l'avons rencontré auparavant dans l'histoire banale de l'interprète albanais (p. 22)  ; il nous heurte maintenant de toute sa force métaphysique. Jésus, accuse le Grand Inquisiteur, veut une soumission spontanée, créant ainsi un paradoxe dont la résolution dépasse les capacités humaines. Comment le faible peut-il être libre? Pour le cardinal, l'unique solution consiste à soulager les hommes du terrible fardeau de la liberté. Pour Jésus, le but de l'homme n'est pas le bonheur mais la liberté. Le poème d'Ivan Karamazov prend une signification toute différente selon que nous partageons unilatéralement la vision du monde du Christ ou bien celle du Grand Inquisiteur. Ceux qui embrassent en même temps les deux points de vue se retrouvent en suspens, dans un univers où tout est vrai, ainsi que son contraire.

L'impasse paranoïde

p. 85

[...] C'est là un exemple classique d'hypothèse auto-validante, à savoir une hypothèse qui est aussi bien justifiée par une preuve que par une réfutation —, cela étant identique à la façon dont un paranoïaque ponctue son interaction avec les autres : il « sait » qu'ils veulent lui faire du mal, et s'ils tentent de l'assurer de leurs intentions amicales ou s'ils lui montrent en particulier que ses soupçons sont sans fondements, ça « prouve » qu'ils lui en veulent — car sinon pourquoi s'acharneraient-ils à le convaincre?

Hasard et nécessité

p. 86

Il y a quelque chose de compulsif et de fatal dans l'hypothèse initiale d'un contexte de désinformation, d'où tout le reste suit presque obligatoirement. L'ennui est que la plupart d'entre nous ont du mal à accepter que telle est la façon dont les « réalités » sont engendrées. Nous préférons de loin imaginer derrière le déroulement des choses l'œuvre d'une puissance secrète, ou — si nous sommes plus versés dans la psychologie — de quelque loi de l'esprit. Mais comme l'a fait remarquer Schopenhauer, l'étude d'intentions et de desseins présumés dans la nature

n'est importée dans la nature que par notre intellect qui s'émerveille ainsi d'un miracle dont il est en premier lieu l'auteur. C'est comme si l'intellect (si je peux me permettre d'expliquer une chose aussi sublime par une comparaison aussi plate) s'étonnait de trouver que chaque multiple de 9 donne à nouveau 9, lorsqu'on additionne les chiffres qui le composent, soit ensemble, soit à un autre nombre dont les chiffres ajoutés un à un de nouveau forment 9 ; et pourtant, il a préparé lui-même ce miracle par le système décimal [Über den Willen in der Natur, dans Arthur Schopenhauers sämtliche Werke, vol. III, Munich, R. Piper, 1912, p. 346].

Il semble que nous devrons nous résigner à une idée beaucoup moins noble de l'origine des visions du monde que ce que nous ont enseigné la métaphysique et la psychologie — une idée très simplement fondée sur l'interaction de deux composantes élémentaires : le hasard et la nécessité, soit justement la matrice qu'ont proposée à l'origine de la vie des biologistes comme Jacques Monod :

Les événements élémentaires initiaux qui ouvrent la voie de l'évolution à ces systèmes intensément conservateurs que sont les êtres vivants sont microscopiques, fortuits et sans relation aucune avec les effets qu'ils peuvent entraîner dans le fonctionnement téléonomique.

Mais une fois inscrit dans la structure de l'ADN, l'accident singulier et comme tel essentiellement imprévisible va être mécaniquement et fidèlement répliqué et traduit, c'est-à-dire à la fois multiplié et transposé à des millions ou milliards d'exemplaires. Tiré du règne du pur hasard, il entre dans celui de la nécessité, des certitudes les plus implacables. Car c'est à l'échelle macroscopique, celle de l'organisme, qu'opère la sélection.

Beaucoup d'esprits distingués, aujourd'hui encore, paraissent ne pas pouvoir accepter ni même comprendre que d'une source de bruit la sélection ait pu, à elle seule, tirer toutes les musiques de la biosphère. La sélection opère en effet sur les produits du hasard, et ne peut s'alimenter ailleurs ; mais elle opère dans un domaine d'exigences rigoureuses dont le hasard est banni. C'est de ces exigences, et non du hasard, que l'évolution a tiré ses orientations généralement ascendantes, ses conquêtes successives, l'épanouissement ordonné dont elle semble donner l'image [Monod (Jacques), Le hasard et la nécessité, Paris, Le Seuil, 1970] (c'est moi qui souligne).

L'émergence de règles

p. 96

La terreur pure inhérente à des contextes de désinformation même relativement mineurs met en évidence la nécessité d'imposer un ordre aux événements, de ponctuer leur séquence — une nécessité partagée par les humains et les animaux. Si ces individus se trouvent aux prises avec une situation si totalement inédite que leur expérience passée ne fournit aucun précédent, ils ne la ponctuent pas moins immédiatement, souvent sans s'en rendre compte.

Un simple exemple : un garçon a son premier rendez-vous avec une fille qui arrive vingt minutes en retard. Négligeons la possibilité (très vraisemblable) qu'il ait déjà en tête une règle concernant la ponctualité — par exemple, qu'on doit être exact, ou que les femmes ne sont jamais à l'heure, ou n'importe quel autre postulat. Imaginons plutôt que la nouveauté de cette expérience, doublée de la conviction que les filles sont des êtres surhumains et angéliques, lui laisse voir une loi de l'univers dans tout ce qu'elle fait, de sorte qu'il se gardera bien de faire allusion à ces vingt minutes. En ne commentant pas son retard, il a laissé s'établir la première règle de leur relation : elle a maintenant le « droit » d'être en retard, tandis que lui n'a « aucun droit » de s'en plaindre. (Bien entendu, une autre règle se serait aussi établie s'il avait fait allusion à son retard.) En fait, s'il devait plus tard lui reprocher de toujours le faire attendre, elle serait fondée à lui demander : « Comment se fait-il que tu ne t'en sois pas plaint plus tôt? ».

Cet exemple banal montre qu'il est tout aussi impossible de ne pas ponctuer une interaction que de construire une série arbitraire. Des règles sont tenues d'émerger et tout échange, en particulier dans l'interaction humaine, réduit invariablement les possibilités jusque-là ouvertes aux deux partenaires. (Cela montre l'absurdité des arrangements modernes de « mariage libre », où les deux époux sont censés être « libres de faire ce qu'ils veulent ».)

L'émergence de règles dans un groupe de  psychothérapie nouvellement formé donne un autre exemple. Là aussi, certains comportements deviennent règles simplement à cause de leur occurrence et de leur acceptation (ou modification) incontestées par les autres membres du groupe. Dans les recherches sur la communication, ce phénomène est appelé limitation et renvoie au fait que chaque échange de messages, quelle que soit sa forme, réduit inévitablement le nombre possible des mouvements suivants. Autrement dit, même si un événement donné n'a fait l'objet d'aucune allusion explicite — sans parler d'une approbation —, le simple fait qu'il se soit produit et qu'il ait été tacitement  accepté crée un précédent et par conséquent une règle. La rupture d'une telle règle devient un comportement intolérable ou au moins erroné. Cela vaut tout autant pour les animaux délimitant leur territoire que pour les relations inter­personnelles ou  internationales.

Théorème d'insuffisance

p. 186

Depuis que Kurt Gödel, alors jeune mathématicien à l'université de Vienne, a énoncé son « théorème d'insuffisance », nous savons qu'aucun système ne peut expliquer ou démontrer sa propre cohérence sans recours à des concepts que ce système est incapable d'engendrer lui-même, mais qu'il doit emprunter à l'extérieur dans un système plus large — qui devient lui-même sujet à une insuffisance ultime, et ainsi de suite au fil d'une régression infinie de l'explication, de l'explication de l'explication, etc.

Le paradoxe de Maxwell

p. 198

Condillac avait ébauché ce qui allait devenir le fondement de la psychologie associationniste en imaginant une statue tout d'abord inanimée, qui devenait de plus en plus humaine au fur et à mesure qu'il lui attribuait un pouvoir de perception. Mais l'exemple ici classique est le démon de Maxwell : un petit portier imaginaire qui contrôle le passage entre deux compartiments remplis du même gaz. Les molécules d'un gaz circulent toujours en tous sens, et à des vitesses différentes. Le démon actionne sa petite porte de façon à permettre le libre passage à toute molécule s'échappant du compartiment (A) vers le compartiment (B), mais referme vite la porte chaque fois qu'une molécule veut parcourir le chemin en sens inverse. Il s'ensuit que (B) se remplit peu à peu de la plupart des molécules agitées, tandis que (A) conserve les molécules lentes (qui ont peu d'énergie). La discrimination opérée par le démon aboutit donc à une élévation de la température en (B) tandis que (A) se refroidit, bien que leur température interne eût été au début identique. Or, cela est en contradiction  avec  la deuxième  loi  de  la thermodynamique. Quoique « pur » exercice intellectuel, cette fiction embarrassa longtemps les théoriciens de la physique. Le paradoxe de Maxwell, ainsi qu'on le nomma, fut en fin de compte résolu par le physicien Léon Brillouin qui montra, en se fondant sur un article de Szilard, que le guet des molécules par le démon revenait à un accroissement d'information à l'intérieur du système, accroissement qui devait être exactement équilibré par l'énergie que dépensait le Démon. Ainsi, tandis qu'elle paraît tout entière absurde aux yeux du profane, l'idée du Démon de Maxwell a conduit les physiciens vers d'importantes découvertes sur l'interdépendance entre énergie et information.

Le paradoxe de Newcomb

p. 199

La longue liste des paradoxes ne manque pas de s'enrichir régulièrement de paradoxes nouveaux, tels le dilemme des prisonniers ou le paradoxe de prévision (plus l'action d'un ennemi paraît vraisemblable, plus elle devient invraisemblable ; mais moins elle devient vraisemblable, plus il est vraisemblable que l'ennemi s'y résoudra) ; tous deux ayant donné naissance à une vaste littérature.

En 1960 le Dr William Newcomb, spécialiste de physique théorique aux Laboratoires des radiations de l'université de Californie à Livermore, rencontra un nouveau paradoxe tandis qu'il tentait, raconte-t-on, de résoudre le dilemme des prisonniers. Le philosophe Robert Nozick, de l'université d'Harvard, en eut à son tour connaissance par divers intermédiaires et publia en 1970 un article véritablement confondant sur la question. Martin Gardner en fit mention dans le Scientific American en 1973, suscitant un courrier si considérable qu'il publia, après s'être concerté avec Newcomb, un deuxième article sur le même sujet.

Ce paradoxe s'établit sur une communication avec un Être imaginaire, un Être qui a la faculté de prévoir les choix humains avec une précision presque absolue. Nozick définit comme suit la faculté de cet Être : « Vous savez que cet Être a dans le passé souvent prédit vos choix avec justesse (et n'a jamais, pour autant que vous le sachiez, formulé de prévision incorrecte sur vos choix), et de plus vous savez que cet Être a souvent prédit avec justesse les choix d'autres personnes, dont beaucoup sont semblables à vous-même, dans la situation particulière ci-dessous décrite. »

L'Être vous montre deux boîtes et vous explique que la boîte (1) contient mille dollars, tandis que la boîte (2) contient soit un million de dollars, soit rien du tout. Vous avez deux possibilités : prendre ce qui se trouve dans les deux boîtes, ou bien ne prendre que ce qui est dans le seconde boîte. L'Être a arrangé les choses comme suit : si vous choisissez la première possibilité et prenez le contenu des deux boîtes, l'Être (qui l'a prévu) laissera la boîte (2) vide ; vous ne recevez donc que mille dollars. Si vous décidez de prendre seulement la boîte (2), l'Être (qui l'a prévu) y met le million de dollars. Voici la séquence des événements : l'Être opère sa prévision, puis (selon ce qu'il a prédit de votre choix) met ou bien ne met pas le million de dollars dans la boîte (2), puis il vous communique les conditions, puis vous faites votre choix. Vous comprenez parfaitement les conditions, l'Être sait que vous les comprenez, vous savez qu'il le sait, et ainsi de suite — exactement comme dans les autres contextes d'interdépendance que nous avons rencontrés au cours de la deuxième partie.

La beauté de cette situation imaginaire tient dans ce qu'il y a deux cas de figure, également possibles et également plausibles, mais totalement contradictoires. Qui plus est, comme l'a tout de suite vu Newcomb et comme le déluge de lettres qu'a reçues Gardner le montre amplement, l'un des deux choix vous apparaîtra immédiatement comme « évident » et « logique », et de votre vie vous ne comprendrez pas comment quiconque pourrait considérer l'autre un seul instant. Et pourtant, chacune des deux stratégies peut trouver de solides défenseurs, ce qui nous renvoie à une réalité où « tout est vrai, ainsi que son contraire ».

Suivant le raisonnement initial, vous pouvez avoir une confiance presque totale dans la faculté qu'a l'Être de prédire. En conséquence, si vous décidez de prendre les deux boîtes, l'Être l'aura prévu presque à coup sûr et aura laissé la boîte (2) vide. Mais si vous décidez de ne prendre que le contenu de la deuxième boite, l'Être aura presque certainement tout aussi bien prévu ce choix et y aura mis le million de dollars. Il est par conséquent raisonnable de ne choisir que la boîte (2). Où est donc le problème?

Le problème réside dans la logique du second raisonnement. Souvenez-vous que l'Être élabore d'abord sa prévision, puis vous informe des conditions, et que vous décidez ensuite. Ce qui veut dire qu'au moment où vous prenez votre décision, le million de dollars est ou n'est pas déjà dans la boite. Donc, s'il est dans la boîte (2) et si vous choisissez de prendre le contenu des deux boites, vous recevez un million et mille dollars. Mais si la boîte (2) est vide et si vous prenez les deux boîtes, vous recevez au moins les mille dollars de la boîte (1). Dans les deux cas, vous recevez mille dollars de plus en choisissant les deux boîtes qu'en prenant seulement le contenu de la boîte (2). La conclusion inévitable est que vous avez intérêt à décider d'ouvrir les deux boîtes.

Oh non! disent aussitôt les partisans de la première position : c'est précisément ce raisonnement que l'Être a (presque certainement) prévu, ayant donc laissée vide la boîte (2).

Vous ne saisissez pas, répliquent les défenseurs du second point de vue : l'Être a achevé sa prévision et le million de dollars est (ou n'est pas) déjà dans la boîte (2). Peu importe ce que vous décidez, car l'argent était déjà là (ou n'était pas là) depuis une heure, un jour ou une semaine avant que vous ne prissiez votre décision. Cette décision ne va pas le faire disparaître s'il est déjà dans la boîte, pas plus qu'elle ne le fera d'un seul coup apparaître en résultat de votre décision de ne prendre que le contenu de la boite (2). Vous commettez l'erreur de croire ici en une sorte de « causalité a posteriori », à savoir que votre décision est susceptible de faire apparaître ou disparaître, selon le cas, le million de dollars. Mais l'argent est déjà là ou non avant que vous décidiez. Et dans les deux cas, il serait stupide de ne prendre que la boîte (2), car si la boîte (2) est pleine, pourquoi négliger les mille dollars de la boîte (1)? Et si la boite (2) se révèle vide, vous serez certainement content de gagner au moins les mille  dollars.

Nozick invite le lecteur à essayer ce paradoxe sur des amis et des étudiants, et prédit qu'ils se diviseront assez également en partisans de chacun de ces deux raisonnements contradictoires. La plupart penseront en outre que les autres sont des idiots. Mais, prévient Nozick, « il ne suffira pas de se contenter de sa propre croyance sur la bonne conduite à tenir. Pas plus qu'il ne servira de répéter simplement l'un des deux raisonnements, fût-ce fort et lentement. » Il insiste à juste titre pour qu'on poursuive le raisonnement contraire jusqu'à la patence de son absurdité. Mais à cela, personne jusqu'ici n'a réussi.

Il est possible — quoique autant que je le sache, on n'y ait pas pensé auparavant — que ce dilemme, comme certains des paradoxes et contradictions que nous verrons quand nous traiterons du voyage dans le temps, s'établisse sur une confusion fondamentale entre deux sens très distincts de la proposition apparemment sans ambiguïté si, alors. Dans la phrase « Si Tom est le père de Bob, alors Bob est le fils de Tom », si, alors renvoient à une relation logique atemporelle entre les deux termes. Mais dans la proposition « Si vous appuyez sur ce bouton, alors la sonnerie retentira », la relation est purement causale, et toutes les relations causales sont temporelles au sens où il y a nécessairement un laps de temps entre la cause et l'effet, serait-ce la milliseconde dont a besoin le courant électrique pour aller du bouton à la sonnerie.

Or, il se pourrait fort bien que les gens qui défendent la première position (ne prendre que le contenu de la boîte (2)) fondent leur raisonnement sur le sens logique et atemporel de la relation si, alors : « Si je décide de ne prendre que le contenu de la boite (2), alors la boîte contient un million de dollars. » Les partisans du second point de vue (prendre le contenu des deux boîtes) paraissent raisonner sur la base de la relation si, alors causale et temporelle : « Si l'Être a déjà fait sa prévision, alors, selon ce qu'elle est, il a, ou n'a pas, mis le million dans la boîte (2), et dans les deux cas je gagne mille dollars de plus si je prends le contenu des deux boîtes. » Cette deuxième position se fonde, comme on peut voir, sur la séquence causale et temporelle : prédiction — (non-) mise de l'argent — mon choix. Dans cette perspective, mon choix intervient à la fois après la prévision de l'Être et la (non-)mise consécutive de l'argent ; il ne peut exercer aucune influence a posteriori sur ce qui a eu lieu avant lui.

Cette éventuelle solution du paradoxe de Newcomb et d'autres problèmes qu'on discutera plus loin demande un examen minutieux depuis les premiers principes pour lequel je suis malheureusement incompétent ; mais la gageure pourra intéresser les étudiants en philosophie.

Plusieurs fils laissés en suspens dans les pages de ce livre commencent ici à converger en un tissu perceptible. Nous avons vu qu'il est de la plus grande importance de savoir si notre réalité a ou non un ordre, et qu'il y a trois réponses possibles :

  1. Elle n'a aucun ordre ; auquel cas la réalité est, dans la même mesure, confusion et chaos, la vie étant quant à elle un cauchemar psychotique.

  2. Nous compensons notre état existentiel de désinformation en inventant un ordre, oublions que nous l'avons inventé, et l'éprouvons comme quelque chose qui se trouve « là autour » et que nous appelons réalité.

  3. Il y a un ordre, qui est la créature de quelque Être supérieur dont nous dépendons, quoiqu'il soit lui-même tout à fait indépendant de nous. La communication avec cet Être devient donc pour l'homme le but le plus important.

La majorité d'entre nous parvient à ignorer la première possibilité. Mais aucun de nous ne peut éviter un certain penchant — si vague ou inconscient soit-il — pour l'une ou l'autre des possibilités 2 et 3. C'est à mes yeux ce que le paradoxe de Newcomb introduit avec tant de force : ou bien vous croyez que la réalité, et avec elle le cours des événements, est rigidement et inéluctablement ordonnée, comme le définit la possibilité 3, auquel cas vous prenez seulement le contenu de la boîte (2) ; ou bien vous souscrivez à la possibilité 2, croyant, parce qu'elles ne sont pas prédéterminées, à l'indépendance de vos décisions ; vous pensez qu'il n'y a pas de « causalité a posteriori » (rendant les événements à venir susceptibles de déterminer le présent ou même le passé) et vous prenez le contenu des deux boites.

Ce qui revient comme l'a souligné Gardner à un rétablissement de la vieille controverse entre déterminisme et libre arbitre. Et cet innocent petit jeu de l'esprit nous ramène tout à coup à l'un des plus vieux problèmes non résolus de la philosophie.

Le problème se résume à ceci. Lorsque je suis confronté à la nécessité quotidienne de faire un choix quel qu'il soit, comment choisis-je? Si je crois vraiment que mon choix, comme tout autre événement, est déterminé par (est l'effet inéluctable de) toutes les causes passées, alors l'idée de libre arbitre ou de libre choix est une illusion. Peu importe comment je choisis, car, quel que soit mon choix, il est le seul que je puisse faire. Il n'y a aucune alternative, et même si je pense qu'il y en a une, cette pensée n'est elle-même rien d'autre que l'effet d'une certaine cause dans mon propre passé. Quoi qu'il m'arrive et quoi que je fasse, c'est prédéterminé par quelque chose que, selon ma préférence (pardon — je veux bien entendu dire : selon quelque cause inévitable de mon passé), j'appellerai causalité, Être, expérimentateur divin ou destin.

Si — en revanche — je crois vraiment en mon libre arbitre, je vis alors dans une réalité complètement différente. Je suis le maître de mon destin et ce que je fais ici et maintenant crée ma réalité.

Les deux positions sont malheureusement intenables et personne, si « fort et lentement » qu'il la soutienne, ne peut vivre suivant l'une ou l'autre. Si tout est rigoureusement déterminé, à quoi bon tenter, prendre des risques, comment puis-je être tenu pour responsable de mes actes, que reste-t-il de la morale et de l'éthique? Il en résulte un fatalisme, qui souffre lui-même d'un paradoxe fatal : il faut pour embrasser cette vue de la réalité prendre une décision non fataliste — il faut, par ce qui revient à un libre acte de choix, décider que tout ce qui survient est totalement déterminé et qu'il n'existe aucune liberté de choix.

Mais si je suis seul maître à bord, si je ne suis pas déterminé par des causes passées, si je peux librement prendre mes décisions, sur quoi diable les fondé-je? Sur une machine aléatoire logée dans ma tête, comme l'énonce si justement Gardner? Nous avons eu un avant-goût des étranges ennuis liés à l'aléatoire, qui se sont avérés aussi troublants que ceux inhérents à l'idée d'un expérimentateur divin.

Il ne semble pas y avoir de réponse, quoiqu'on en ait proposé un bon nombre au cours des deux derniers millénaires, depuis Héraclite et Parménide jusqu'à Einstein. Je ne citerai que quelques-unes des plus récentes : pour Leibniz, le monde est un immense mécanisme d'horlogerie remonté par Dieu une fois pour toutes, dont le mouvement s'écoule maintenant pour l'éternité, le divin horloger lui-même ne pouvant modifier son cours. Pourquoi donc adorer ce Dieu s'il est Lui-même impuissant à influencer sa propre création, sa causalité? C'est un paradoxe en essence identique à celui que nous avons rencontré (p. 24) : Dieu est pris au piège de ses propres règles ; ou bien Il ne peut créer un rocher si lourd qu'il soit incapable de le soulever, ou bien Il ne peut le soulever — et dans les deux cas Il n'est pas tout-puissant. Laplace est l'avocat le plus célèbre d'un déterminisme extrême :

Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers, comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé, serait présent à ses yeux [Laplace (Pierre Simon de), Essai philosophique sur les probabilités, 6e édition Paris, Bachelier, 1840, p. 3-4)].

On ne trouvera pas trace dans les textes que Laplace ait fondé sa propre vie sur cette conception du monde pour aller jusqu'à sa conclusion logique : le fatalisme. Il fut en fait un savant et un philosophe très actif et très inventif, extrêmement intéressé au progrès social.

Monod, nous l'avons vu (p. 86-87), cherche la solution du côté de la complémentarité entre hasard et nécessité. Dans une conférence donnée à l'université de Göttingen en juillet 1946, le célèbre physicien Max Planck proposa une issue en postulant une dualité de points de vue : l'externe, ou scientifique, et l'interne, ou volitif. Ainsi qu'il l'écrit en résumant dans une publication postérieure, la controverse entre libre arbitre et déterminisme est un faux problème :

(...) Nous pouvons dire par conséquent : vue du dehors, la volonté est causalement déterminée. Vue du dedans, elle est libre. Ce qui résout la question du libre arbitre, question qui s'est seulement posée parce qu'on n'a pas assez pris soin de spécifier explicitement le point de vue de l'observation, ni de s'y maintenir avec conséquence. C'est un exemple typique de faux problème. Même si cette vérité est encore parfois discutée, il ne fait aucun doute à mes yeux que sa reconnaissance universelle n'est qu'une question de temps [Plank (Max), Wissenschaftliche, Selbstbiographie, Leipzig, J. A. Barth, 1948].

Trente ans ont passé depuis cet écrit, et il n'y a pourtant aucun signe qu'il ait été universellement reconnu comme résolvant le dilemme du libre arbitre. Si c'est un faux problème, Planck semble lui avoir apporté une fausse solution.

Dostoïevski n'en cherche, quant à lui, aucune. Il met le dilemme carrément sous nos yeux : Jésus et le Grand Inquisiteur représentent respectivement le libre arbitre et le déterminisme, tous deux ayant à la fois raison et tort. Quand tout est dit, nous nous retrouvons là-même où s'achève le poème d'Ivan Karamazov : aussi incapables d'embrasser le paradoxe « Sois spontané » de libre obéissance dont Jésus est le tenant, que l'illusion mystificatrice imposée par le Grand Inquisiteur. Au lieu de cela, nous préférons et préférerons ignorer chaque jour de notre vie les deux pendants du dilemme, en fermant notre esprit à la contradiction éternelle, en vivant comme si elle n'existait pas. La conséquence est cet étrange état qu'on appelle « santé mentale » ou, plus drôlement encore, « adaptation à la réalité ».

Flatland (la contrée plate)

p. 206

Il y a près d'une centaine d'années, le Révérend Edwin A. Abbott, proviseur du lycée de la Cité de Londres, écrivit un petit livre sans prétention [...] intitulé Flatland [3]. Flatland est raconté par un habitant d'un monde bidimensionnel — c'est-à-dire ayant longueur et largeur mais point de hauteur —, un monde aussi plat qu'une feuille de papier couverte de lignes, triangles, carrés, etc. Les gens se meuvent librement à, ou plutôt dans, sa surface, mais ne peuvent, telles des ombres, s'élever au-dessus du plan ou s'y enfoncer. Inutile de dire que cette incapacité échappe à leur conscience : l'existence d'une troisième dimension — la hauteur — leur est inimaginable.

Le narrateur vit une expérience accablante précédée d'un songe étrange, dans lequel il se voit transporté à Lineland (la Contrée Ligne), un monde unidimensionnel où tous les êtres sont des lignes ou des points se déplaçant d'avant en arrière le long d'une même ligne droite. Cette ligne est ce qu'ils appellent l'espace, et l'idée de se mouvoir à gauche ou à droite, plutôt que d'avant en arrière, passe complètement l'imagination des habitants, les Linelanders. Le rêveur tente en vain d'expliquer à la plus longue ligne de Lineland (le monarque) ce qu'il en est de Flatland. Le Roi le prend pour un illuminé, et le narrateur finit par perdre patience :

Pourquoi user plus de mots? Qu'il me suffise d'être le complément de votre incomplète personne. Vous êtes une ligne, mais je suis moi une ligne de lignes, que dans mon pays on nomme un carré. Et encore suis-je moi-même, quoique infiniment supérieur à vous, de peu de rang auprès des grands princes de Flatland, d'où je viens vous voir dans l'espoir d'éclairer votre ignorance.

Entendant ces folles insultes, le Roi et tous ses sujets lignes et points se préparent à attaquer le Carré, que la cloche du petit déjeuner éveille à cet instant aux réalités de Flatland.

Un autre événement déconcertant intervient au cours de la journée. Le Carré enseigne à son jeune petit-fils, un Hexagone [4], des notions fondamentales d'arithmétique appliquées à la géométrie. Il lui montre comment on peut calculer le nombre de pouces carrés d'un carré en élevant tout simplement à sa deuxième puissance le nombre de pouces de son côté :

Le petit Hexagone médita un moment la chose et me dit ensuite : « Mais vous m'avez appris à élever les nombres à la troisième puissance : j'imagine que 33 veut dire quelque chose en géométrie. Qu'est-ce que cela veut dire? » « Rien du tout », répondis-je, « du moins rien en géométrie. Car la géométrie n'a que deux dimensions. » Puis je montrai au garçon comment un point fait, en se déplaçant sur une distance de trois pouces, une ligne de trois pouces, qu'on peut représenter par le nombre 3 ; et comment une ligne de trois pouces, en se plaçant parallèlement à elle-même à une distance de trois pouces, fait un carré de trois pouces de tous côtés, qu'on peut représenter par le nombre 32.

Sur ces entrefaites, mon petit-fils, revenant encore à sa première idée, m'interpella assez brusquement et s'exclama : « Eh bien donc, si un point, en se déplaçant de trois pouces, fait une ligne de trois pouces représentée par 3, et si une ligne droite de trois pouces, en se plaçant parallèlement à elle-même, fait un carré de trois pouces de tous côtés représenté par 32, il est certain qu'un carré de trois pouces de tous côtés doit, en se déplaçant de quelque manière (mais je ne saurais dire laquelle), faire quelque chose d'autre (mais je ne saurais dire quoi) de trois pouces de tous côtés qu'on doit représenter par 33. » « Va te coucher », dis-je un peu irrité de cette interruption. « Si tu disais moins de non-sens, tu retiendrais plus de sens. »

Ainsi le Carré, ne prêtant pas attention à la leçon qu'il aurait pu tirer de son rêve, répète exactement la même erreur qu'il aurait tant voulu faire comprendre au Roi de Lineland. Tandis que la soirée avance, il n'arrive pourtant pas à chasser de son esprit le bavardage du petit Hexagone ; et comme il finit par s'exclamer : « Ce garçon est idiot. 33 ne saurait avoir aucune signification en géométrie, » une voix lui répond aussitôt : « Ce garçon n'est pas idiot. 33 a une signification géométrique évidente. » La voix est celle d'un étrange visiteur, qui prétend venir de Spaceland (la Contrée Espace) — un univers inimaginable où les choses ont trois dimensions. L'étranger tente d'expliquer au Carré ce qu'est une réalité tridimensionnelle et combien Flatland est, en comparaison, limitée. Et de même que le Carré s'était présenté au Roi comme une ligne de lignes, le visiteur se définit comme un cercle de cercles, qu'à Spaceland on nomme une sphère. Ceci, le Carré ne peut bien sûr le saisir, car tout ce qu'il voit de son visiteur est un cercle — mais un cercle aux propriétés aussi déconcertantes qu'inexplicables : il croit et décroît en diamètre, se réduisant parfois à un simple point avant de disparaître complètement. La Sphère explique sans impatience qu'il n'y a là rien d'étrange : elle est un nombre infini de cercles superposés dont la taille varie d'un point à un cercle de treize pouces de diamètre. Quand elle approche la réalité bidimensionnelle de Flatland, elle est tout d'abord invisible aux Flatlanders puis, lorsqu'elle entre en contact avec le plan de Flatland, elle paraît être un point. Tandis qu'elle continue son mouvement, elle ressemble à un cercle dont le diamètre ne cesse de s'accroître, jusqu'à ce qu'elle commence à se réduire pour finalement disparaître.

Ce qui explique encore comment la Sphère a réussi à s'introduire dans Flatland malgré ses portes verrouillées : elle est tout simplement passée par en haut. Mais l'idée d'un « en haut » est si étrangère à la réalité du Carré qu'il ne peut la pénétrer. Et comme il ne le peut, il refuse d'y croire. La Sphère ne voit finalement pas d'autre recours que de soumettre le Carré à ce que nous appellerions aujourd'hui une expérience transcendantale :

Une horreur indicible s'empara de moi. L'obscurité se fit ; puis j'eus une sensation étourdissante, écœurante, celle d'un voir qui n'était pas comme voir : je vis une ligne qui n'était point ligne, un espace qui n'était point espace. J'étais moi-même, et non moi-même. Quand je retrouvai ma voix, je me mis à hurler d'agonie : « C'est ou bien la folie ou bien c'est l'Enfer. » « Ce n'est ni l'un ni l'autre », répondit calmement la voix de la Sphère, « c'est la connaissance. Ce sont les trois dimensions. Ouvrez encore les yeux et tâchez de regarder droit ».

Les choses prennent après ce moment de mysticisme un tour comique. Saturé par l'expérience confondante de son entrée dans cette réalité entièrement nouvelle, le Carré est maintenant avide de découvrir les mystères de mondes toujours plus élevés, d'un « espace plus spacieux, d'une dimensionnalité plus dimensionnelle », la contrée aux quatre, cinq, six dimensions. Mais la Sphère ne veut rien entendre de telles balivernes : « Il n'est pas de semblable contrée. Son idée même est rigoureusement inconcevable. » Et comme le Carré ne voudra pas en démordre, la Sphère finira par le renvoyer dans l'espace confiné de Flatland.

La morale de cette histoire est tristement réaliste. Le Carré voit devant lui une glorieuse carrière : se mettre en chemin sans attendre pour évangéliser tout Flatland et chanter le cantique des trois dimensions. Mais outre qu'il lui est de plus en plus difficile de se rappeler ce qu'il a exactement perçu de la réalité tridimensionnelle, il est en fin de compte arrêté et jugé par l'équivalent pour Flatland de l'Inquisition. Au lieu du bûcher, il est condamné à la prison à vie ; une prison qui ressemble fort, tant l'intuition de l'auteur est étrange, à certains hôpitaux psychiatriques d'aujourd'hui. Le Grand Cercle — c'est-à-dire le Grand Prêtre — lui rend visite chaque année dans sa cellule et lui demande s'il se sent mieux. Et chaque année le pauvre Carré ne peut s'empêcher de vouloir encore convaincre son interlocuteur qu'une troisième dimension existe bel et bien. Sur quoi le Grand Cercle secoue la tête et repart pour une autre année.

Ce que Flatland dépeint avec éclat est la complète relativité de la réalité. Sans doute l'élément le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité est-il l'illusion d'une réalité « réelle », avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement. Il faut par ailleurs un haut degré de maturité et de tolérance envers les autres pour vivre avec une vérité relative, avec des questions auxquelles il n'est pas de réponse, la certitude qu'on ne sait rien et les incertitudes résultant des paradoxes. Mais si nous ne pouvons développer cette faculté, nous nous relèguerons, sans le savoir, au monde du Grand Inquisiteur, où nous mènerons une vie de mouton, troublée de temps à autre par l'âcre fumée de quelque autodafé, ou des cheminées d'un crématoire.

Instant éternel et dernier paradoxe

p. 226

[... Il y a un] aspect du temps dont les mystères sont encore plus grands que ceux du futur et du passé : le présent infiniment court, à la charnière de ces deux étendues infinies qui s'allongent dans les deux directions opposées. Il est notre expérience de la réalité à la fois la plus immédiate et la plus impalpable. « Maintenant » est un instant sans durée, et pourtant il est le seul moment du temps où ce qui arrive arrive, et ce qui change change. Il est passé avant même que nous n'en prenions conscience et pourtant, comme tout instant présent est immédiatement suivi d'un nouvel instant présent, « Maintenant » est notre seule expérience directe de la réalité [...].

Comme le Carré de Flatland qui ne pouvait saisir la nature d'un solide tridimensionnel sauf en termes de mouvement dans le temps, nous ne pouvons concevoir le temps comme une quatrième dimension qu'à travers l'image d'un écoulement. Notre esprit ne peut saisir le temps dans le sens parménidien de « total, unique, immuable et sans fin », sauf en des circonstances très particulières et fugitives, qu'à tort ou à raison on dit mystiques. Leurs descriptions ne se comptent plus ; et si différentes qu'elles soient leurs auteurs semblent être tous d'accord qu'elles sont de quelque manière atemporelles et plus réelles que la réalité. Le prince Mychkine de Dostoïevski (l'Idiot) est épileptique. Comme bien des gens qui souffrent de ce mal, les dernières secondes (ce qu'on appelle l'aura) précédant une crise lui révèlent cette réalité :

À ce moment (...) j'ai entrevu le sens de cette singulière expression : « il n'y aura plus de temps ». Sans doute (...) était-ce d'un instant comme celui-là que l'épileptique Mahomet parlait lorsqu'il disait avoir visité toutes les demeures d'Allah en moins de temps que sa cruche pleine d'eau n'en avait mis à se vider [5]

Mais on perçoit rarement l'instant éternel sans les distorsions et les contaminations que lui imprime l'esprit, par l'expérience passée et les attentes futures. Nous avons vu tout au long de ce livre comment suppositions, croyances, hypothèses, superstitions, espoirs, etc., peuvent devenir plus réels que la réalité en engendrant ce tissu d'illusions appelé maya dans la philosophie indienne. Faire le vide en soi, se libérer de ses liens avec le passé sont ainsi le but de la mystique. « Le Soufi », écrit Jalad-ud-din Rumi, poète persan du XIIIe siècle, « est le fils du temps présent. » Et Omar Khayyam brûle d'être délivré du passé et du futur, mais au moyen d'une autre illusion, quand il chante : « Ô mon aimée, emplis la coupe qui écarte d'aujourd'hui les regrets passés et les craintes futures. »

[...]

Et voici un dernier paradoxe. Tous ceux qui ont tenté d'exprimer l'expérience de l'instant pur y ont trouvé le langage tristement inadéquat. « Le Tao qu'on peut exprimer n'est pas le vrai Tao », écrivait Lao Tzu il y a 2 500 ans. Quand on demanda au maître Shin-t'ou d'expliquer l'ultime enseignement du Bouddhisme, il répondit : « Vous ne le comprendrez pas jusqu'à ce que vous le possédiez. » Bien entendu, quand vous le posséderez, vous n'aurez plus besoin d'explication. Et Wittgenstein, ayant poussé sa recherche de la réalité jusqu'aux limites de l'esprit humain, conclut son Tractatus par la célèbre phrase : « De quoi on ne peut pas parler, sur quoi on doit se taire. »

Un bon endroit pour conclure ce livre.


[1] Paul Watzlawick, La réalité de la réalité, Éditions du Seuil © 1978.

De la réalité chacun se fait son idée. Dans les discours scientifique et politique, dans les conversations de tous les jours, nous renvoyons en dernière instance au référent suprême : le réel.

Mais où est donc ce réel? Et surtout, existe-t-il réellement? « De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu'il n'existe qu'une seule réalité. En fait, ce qui existe, ce sont différentes versions de la réalité, dont certaines peuvent être contradictoires, et qui sont toutes l'effet de la communication et non le reflet de vérités objectives et éternelles. » Ce qu'on appelle réalité n'est donc, selon Paul Watzlawick, que la résultante des compromis, détours, et aveuglements réciproques, à travers quoi passe l'information : la somme des confusions, désinformations et communications qui surgissent entre êtres parlants.

L'auteur donne ici, de sa « Pragmatique de la communication », un vaste éventail d'illustrations : situations tirées d'œuvres littéraires, mots d'esprit, vie politique internationale, traductions, jeux, devinettes, enquête criminelle, psychologie des masses, psychothérapie, espionnage et contre-espionnage, communication avec les animaux, communication (éventuelle, celle-ci) avec des extra-terrestres.

Traduit de l'américain par Edgar Roskis.

[2] Il est évident que ce principe a été formulé bien avant Brown ; toujours est-il que la pilule est dure à avaler, car elle menace notre foi en la cohérence et l'ordre du monde. Même un génie comme Heisenberg soutint, dans une célèbre conversation avec Einstein en 1926, que seules les grandeurs observables devraient être prises en compte dans l'élaboration d'une théorie. On raconte qu'Einstein, qui avait autrefois lui-même émis ce même postulat, répondit : « II est tout à fait erroné de vouloir fonder une théorie sur les seules grandeurs observables. C'est exactement le contraire qui se passe en réalité. C'est la théorie qui décide de ce que nous sommes en mesure d'observer » (c'est moi qui souligne).

[3] Abbott (Edwin A.), Flatland : A Romance in Many Dimensions, 6e éd. New York, Dover, 1952 ; trad. Fr., Flatland...une aventure à plusieurs dimensions, Paris, Denoël, 1968.

[4] Comme l'explique le narrateur, c'est à Flatland une loi de la nature que tout enfant mâle ait un côté de plus que son père, à condition que le père soit au moins un carré et non un humble triangle. Lorsque le nombre des côtés devient si grand qu'on ne puisse plus distinguer cette figure d'un cercle, la personne est faite membre de l'ordre circulaire des prêtres.

[5] Selon les commentateurs du Coran (XVII, 1), le Prophète fut enlevé aux sept Cieux et revint à temps dans sa chambre pour rattraper une cruche d'eau qu'il avait fait chavirer en s'élevant. (Traduction et notes d'Albert Mousset. La Pléiade, 1953. — NdT.)


Philo5...
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