par Laurent-Michel
Vacher
Extrait de « Dialogues en ruine
», Laurent-Michel Vacher, Liber © 1996, pages 37 à 39
et 67 à 72.
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L'Autre[1] venait de
publier un livre. Lui avait, comme de coutume, tenté de l'en dissuader durant des
mois. Ensemble, ils prenaient place dans l'autobus 56 (ligne que,
peu de temps après, les bureaucrates de la STCUM allaient saboter pour des
raisons fallacieuses, à la grande indignation de l'Autre).
L'AUTRE – Comme quoi?
– Qu'est-ce que j'en sais, moi? Être
inventive, être folle, être belle, être provocante, être critique, être riche, être
stimulante, être profonde, être érudite, bref tout ce que tu voudras. Nous
faire changer de posture, d'optique,
d'horizon. Nous montrer les problèmes, les choses, la vie, sous une perspective
inédite et féconde. Contribuer, si c'est possible, à faire de nous des êtres
différents – dans le meilleur des cas, comment dire, des êtres un peu moins
pourris.
Note qu'il est très loin d'être évident
que la « vérité » puisse spécialement contribuer à tout ça. Pourtant,
admettons-le un instant pour les besoins de la discussion. Si la philo devait
satisfaire à la vérité, mais aussi être toutes ces autres choses et davantage,
ne crois-tu pas qu'alors il serait absolument improbable qu'au bout du compte
elle soit prosaïque, non?
– Eh bien, c'est-à-dire…
– En outre, tu devrais tout de même savoir
mieux que personne que les grandes philosophies, les plus excitantes, en
général sont probablement fausses[2]! Fausse la
théorie platonicienne
d'un « lieu intelligible », fausse la thèse cartésienne du
dualisme de l'âme et du corps, faux le scepticisme de Hume quant à la
causalité, fausse la doctrine kantienne de la
constitution transcendantale, fausse la dialectique hégélienne de la raison
dans l'histoire, fausse la prédiction marxienne de
l'effondrement inéluctable des sociétés capitalistes. Faux Husserl et Wittgenstein,
Habermas et Foucault. Tout faux, chacun sait ça!
Faux, peut-être – mais passionnant,
enthousiasmant. Alors que, excuse-moi de te le dire, même si tout ce que racontent
tes Dewey, Moore, Farber, Hertel ou Bunge était plus ou moins « vrai », ça n'en
serait pas moins plate, figure-toi. Plate,
exactement.
Or, tout est la!
– Tu ferais n'importe quoi pour me contrarier, toi, hein?
– Rassure-toi, Le Fou. C'est vrai que nous
sommes en désaccord complet sur tout. Mais tu devrais te consoler en songeant à
quel point notre entente est profonde sur le reste!
Ils se séparèrent,
vaguement fâchés, à l'entrée de la station de métro Jarry.
* * *
La discussion s'engagea
subitement sur les États généraux de l'éducation, alors à leurs débuts et qui
semblaient devoir être l'occasion d'une réforme en profondeur.
L'AUTRE – J'ose pas le proclamer
publiquement, mais puisque tu veux le
savoir, je me demande si
on ne devrait pas carrément supprimer les cégeps, renvoyer tout le technico-professionnel
(même dit postsecondaire) aux
commissions scolaires, ajouter une année complémentaire à la fin du secondaire et une autre, de
formation générale ou propédeutique, au
début de l'université, et puis répartir les bâtiments et les enseignants
actuels entre ces divers niveaux.
LUI – Ce serait
une erreur attristante. Les cégeps sont une invention absurde, donc précieuse à
l'extrême. Ils ont l'avantage inouï d'exister sans la moindre raison valable,
sans aucun modèle (ni imitateur) nulle part au monde, et d'être ainsi un cas tératologique,
une monstruosité institutionnelle, sans statut précis ou bien défini – ni
secondaire, ni supérieur ; ni professionnel, ni général –, une entité
improbable, immature, transitionnelle et médiatrice, c'est-à-dire un reposoir
potentiel de liberté, d'anomie, d'inventivité, de désorientation.
C'est le genre de chose qui me tient à
cœur.
– Il me semblerait plutôt qu'il s'agit
d'une école comme les autres. La division en plusieurs paliers ne fait que
créer des illusions. À ce compte-là, pourquoi ne pas séparer en deux types
d'institutions les premier et second cycles du secondaire et de l'université?
On créerait sûrement pas mal d'emplois dans le bâtiment et dans la gestion
administrative!
– Tu vas à l'autre extrême.
Non, il vaut mieux sauvegarder les cégeps
en mettant l'accent sur leur devoir d'innovation. Pour y arriver, il faudrait
d'abord démanteler la bureaucratie provinciale, celle du ministère de
l'Éducation, qui s'imagine désormais que toute occasion est bonne pour
réglementer, encadrer, uniformiser les programmes et les examens, alors qu'il
s'agit d'un ramassis d'incompétents qui ne
font que débiter du jargon.
Notre pire mal québécois, c'est le fonctionnalisme
technocratique et la logorrhée qui en découle inévitablement. Je serais curieux
de connaître les résultats d'une étude comparative internationale portant sur
le taux (relatif à la population) de textes bureaucratiques produits dans
différentes nations. Il me semble que nous l'emporterions haut la main, et que
nous aurions droit au record Guinness de la paperasse tablettée. C'est ce flot
d'insanités qu'on a
Tu vas voir, les États généraux n'y écha
Mais ces choses-là, tu vois, ça relève du sens
pratique, qu'on ne valorise pas assez. Au lieu de penser utile, de penser pratico-pratique, comme on devrait toujours le faire, dans
tous les domaines de cette foutue vie, on pense beaux discours, grandes théories
verbeuses, histoire d'avoir l'air important et de cacher sa maladresse.
Tu te ra
Mais pour ça, tu repasseras, que les
cégeps soient supprimés ou pas!
–
De
toute façon, tu crois que les profs sauraient quoi faire de toute cette liberté
dont tu veux les abreuver?
– Comme disait mon père, à propos d'une de
nos grèves mémorables de l'époque héroïque : « Vous faites un beau
groupe »
C'est vrai qu'en réunion, la plupart du
temps, on a l'air d'une bande de demeurés, des vrais arriérés mentaux. Tout ce
qui nous préoccupe, ce sont les petits privilèges individuels d’horaire ou de
tâche, et ensuite les garde-fous contre la fantaisie, l'improvisation et
l'originalité (programmes, règlements, politiques, etc.).
Pourtant, le meilleur prof de latin que
j'ai connu ne nous parlait que de Godard et de John Ford, le meilleur prof de
lettres : que des romans érotiques mis à l'index, le meilleur prof de
maths : que des échecs, et tout à l'avenant. Aucun d'eux ne suivait le programme,
ni de près ni de loin, et c'était merveilleux parce qu'ils nous parlaient normalement,
avec chaleur, de choses compliquées et intéressantes, qu'ils aimaient visiblement.
La plupart des profs, voilà, sans parler
de la peur de soi-même, ils ont peur des élèves – tout simplement parce que la
plupart des gens, ils ont peur d'autrui en général. Et devant les jeunes, bien
sûr, c'est pire, c'est vraiment spécial. La jeunesse, ça juge vite et bien. Ça
perçoit l'inauthenticité ou l'aigreur dès le premier cours.
Les jeunes, ils savent qu'ils ont droit au
meilleur de nous-mêmes et que l'avenir de la vie leur appartient. Alors ce
qu'on leur doit, c'est d'essayer vraiment. Oh, on ne réussit pas toujours. Des
fois, t'es en classe, t'as tout
bien préparé tu crois, et puis crac, c'est pas bon, ça lève pas.
Donc je dis pas que les profs méritent le
maximum de liberté en vertu de leur talent inné. Je sais qu'il y en a plein qui
sont pas des génies. Malgré tout, ma conviction de base, c'est encore qu'il
vaut mieux un mauvais prof libre qu'un bon prof ligoté.
– Étant entendu, cela va sans dire, qu'il
est toujours préférable d'être riche et bien portant que pauvre et malade… (Ils
sourirent.)
Sur la bibliothèque de
leur bureau, les volumes jaunis et fatigués du Rapport Parent semblaient attendre que quelque chose se passe enfin
– qu'on les jette à la poubelle, peut-être.
[1] L’AUTRE, c’est l’auteur Laurent-Michel Vacher qui nous rapporte une conversation avec son grand ami, LUI, Jean Papineau. Ce dernier enseignait la philosophie au cégep, tout comme Laurent-Michel Vacher qui, quelques années auparavant, avait été son professeur de philosophie.
[2] Voir le texte Mensonge fondateur.
[3] Voir le texte Course Japon-Québec. J