Passages choisis 981110

Penser par soi-même [1]

par Michel Tozzi

Éditions Chronique Sociale © 1996

p. 14

Si ceux qui réfléchissent aux méthodes peuvent débroussailler le terrain, le chemin reste toujours à tracer personnellement par l'apprenti-philosophe. On ne pourra jamais penser à la place d'autrui, et par là s'affirme la liberté de l'esprit.

Dégager les présupposés de mes opinions

Types de questions

Types de relations entre les notions

Les arguments qui fondent mes positions

* * *

Dégager les présupposés de mes opinions

p. 50

Analyser les présupposés

Pour remonter d'une de ses convictions à la question (ou aux questions) à laquelle elle répond positivement de manière implicite, il est utile d'analyser les présupposés de son affirmation.

Un présupposé est une affirmation impliquée par une proposition, et sans laquelle elle ne pourrait être valide. Il faut l'expliciter, car il est généralement contenu implicitement dans la proposition.

Qu'est-ce que la réincarnation?

Si par exemple je crois à la réincarnation, cela présuppose :

et avec la doctrine de la métempsycose :

Un seul des trois premiers présupposés manque, et l'idée de réincarnation perd son sens. Ces présupposés sont bien implicites dans l'idée, et il faut faire un effort pour la déplier, lui faire exprimer, "avouer" ses implications. Ils sont bien par ailleurs des affirmations qui répondent chacune à une question essentielle :

1) Qu'est-ce que l'homme, quelle est sa réalité?

2) La vie d'un individu s'arrête-t-elle à sa mort?

3) Qu'advenons-nous dans l'au-delà?

La contraception est-elle condamnable?

Je suis allé ici d'une opinion à ses présupposés, puis aux problèmes qu'ils sont censés résoudre.

Donnons un dernier exemple avant de passer à un exercice :

— Si je pense "la contraception (mettre un préservatif, prendre la pilule) est religieusement condamnable, parce qu'elle détourne la sexualité de sa finalité naturelle, la reproduction de l'espèce", cette position présuppose notamment que :

Présupposés qui répondent eux-mêmes aux questions fondamentales suivantes : Dieu existe-t-il? Est-il le créateur des lois de la nature? Le fondement de la moralité? Quelle est la fonction de la sexualité chez l'homme? La reproduction de l'espèce est-elle la seule légitimité des relations sexuelles? La contraception est-elle légitime? (Par exemple pour ne pas attraper ou donner le Sida ; pour ne pas ou plus avoir d'enfant ; pour recevoir et donner du plaisir en tant qu'individu sans être piégé par l'espèce ; pour pouvoir vivre librement son corps et sa sexualité, notamment en tant que femme, etc.?).

Exercice 8

Dans les positions ci-dessous, vous dégagerez les présupposés implicites, et les questions auxquelles ils sont censés répondre. Prenez les phrases une par une, en commençant par celle qui vous convient.

  1. "La valeur d'une civilisation se juge au développement de sa technique."

  2. "Le Sida est un châtiment de Dieu pour punir les homosexuels de leur vice."

  3. "L'euthanasie d'un incurable en coma prolongé reste un crime, parce qu'il s'agit de supprimer un être humain".

Types de questions

p. 54

Question philosophique

Est [...] philosophique toute question qui pose le problème du sens, de la finalité, de la valeur d'une situation ou d'un phénomène pour l'homme, et qui ne peut se réduire à l'explication scientifique des faits ou à la modification technique de la réalité.

Si je me demande maintenant "puis-je me suicider?", ma phrase peut revêtir deux significations différentes :

Question de fait

S'il s'agit d'une question de fait, la réponse positive est évidente, même s'il y a plusieurs moyens (par pendaison, pistolet ou poison par exemple). Une question de fait porte sur un phénomène observable, ou un renseignement que l'on peut obtenir. [...] Si "peut-on se suicider" est une question "technique", de l'ordre de l'efficacité, elle ne pose aucun problème philosophique.

Question de droit

S'il s'agit d'une question de droit : "Peut-on (moralement) se suicider?", le problème va ici résonner autrement. Il y a ceux qui pensent que l'homme peut librement disposer d'une vie qui lui appartient, et donc choisir le moment d'en sortir. Caton par exemple s'est donné la mort après avoir lu le Phédon de Platon, où Socrate explique — sans d'ailleurs aucunement faire l'apologie du suicide! — qu'il n'y a pas lieu d'avoir peur de la mort, puisqu'elle réalise de fait ce à quoi aspire le philosophe : la séparation de l'âme et du corps, et son élévation. Et il y a ceux, comme Épictète, qui pensent que la vie nous ayant été donnée par Dieu, lui seul peut nous retirer ce rôle à jouer ; ou bien comme Kant, qu'une liberté ne peut se proposer comme fin sa propre destruction, ce qui est rationnellement contradictoire, donc pratiquement illégitime.

La question est ici philosophique parce qu'elle relève de l'ordre de l'éthique : elle soulève un problème de légitimité, qui ne peut être tranché qu'en référence à des valeurs morales. Ce problème de légitimité ne se réduit pas à une question de légalité. À la question : "Peut-on brûler un feu rouge?", on répond oui au niveau des faits, mais non au niveau du droit français, car c'est interdit par le code de la route. Mais poser la question légalement n'est pas la poser philosophiquement : je peux avoir moralement raison de brûler un feu pour transporter un accidenté à l'hôpital dans ma voiture personnelle. Je n'en reste pas moins juridiquement passible d'une contravention. L'illégal peut être légitime, et inversement : une révolte d'opprimés est légitime aux yeux de la liberté, illégale aux yeux du pouvoir établi (Ex.: la Révolution Française) ; Hitler est arrivé à la tête de l'État allemand par les urnes, mais son régime est moralement condamnable...

Une interrogation éthique est donc philosophique non parce qu'elle pose une question de fait ou de légalité juridique, mais parce qu'elle aborde un problème de légitimité morale.

Nous allons maintenant essayer de mettre toutes ces distinctions en pratique.

Exercice 11

Parmi les quinze questions ci-dessous, lesquelles sont :

Justifiez par une phrase chacun de vos choix, en particulier si vous attribuez à la même phrase plusieurs qualificatifs.

Question

Catégorie

[P,F,S,T,J]

Justification du choix

1) Pourquoi le mal?

 

 

2) Quel est l'écart moyen de salaire entre une femme et un homme?

 

 

3) Peut-on apprendre à mourir?

 

 

4) Le rap et le tag peuvent-ils être de l'art?

 

 

5) Lors de la formation de l'univers, quel a été le mécanisme du Big Bang?

 

 

6) Comment stocker, sans danger pour l'environnement présent et à venir, les déchets nucléaires?

 

 

7) Pourquoi la femme devrait-elle être l'égale de l'homme?

 

 

8) Quel est le philosophe qui a dit : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant »?

 

 

9) Comment être heureux?

 

 

10) Qui doit être le père de l'enfant qu'une femme a eu avec son amant?

 

 

11) Comment un homme pourrait-il être enceint?

 

 

12) Les fichiers informatiques sont-ils une menace pour les libertés?

 

 

13) Peut-on vivre séparément sans être juridiquement divorcé?

 

 

14) Le Christ a-t-il historiquement existé?

 

 

15) Peut-on avorter?

 

 

Types de relations entre les notions

p. 62

Relation au sens large : comment concevez-vous les relations entre l'État et l'individu? (cf. anarchisme, fascisme, démocratie...)

Identité : Peut-on identifier plaisir, joie et bonheur? peur et angoisse? besoin et désir?

Analogie : Le regret est-il à notre vie psychologique ce que le remords est à notre vie morale?

Différence : En quoi peut-on différencier l'erreur et le mensonge? le désir et les passions? le devoir et l'intérêt?

Contrariété, contradiction, opposition : la passion est-elle contraire à (ou le contraire de) la sagesse? (Épictète) La croyance est-elle contradictoire avec la raison? Le corps s'oppose-t-il à l'élévation de l'âme (Socrate)?

Complémentarité : Justice et charité peuvent-ils être complémentaires?

Conciliation : Liberté et égalité sont-ils conciliables dans la vie sociale? Peut-on réconcilier la technique et la nature?

Origine : La motivation s'enracine-t-elle dans le désir ou la volonté?

Antériorité (chronologique, logique ou métaphysique) : l'existence chez l'homme précède-t-elle l'essence (Sartre)? La pensée précède-t-elle le langage?)

Dépendance, influence, causalité linéaire ou réciproque : la science pourrait-elle exister sans la croyance en la raison? La publicité influence-t-elle illégitimement notre inconscient? L'homme est-il déterminé par son passé (Freud)? Quelles sont les influences mutuelles entre la structure économique d'une société et son idéologie dominante (Marx)?

But poursuivi, finalité : Le désir ne tend-il pas vers l'absolu? Les sens ne sont-ils pas faits pour connaître (empirisme)

Inclusion : L'art est-il un langage (= une espèce de communication incluse dans le genre langage)?

Exclusion : L'irrationnel exclut-il le sens? L'existence de l'inconscient sup-prime-t-elle la notion de responsabilité morale?

Condition facilitante ou nécessaire : La raison permet-elle l'accès à l'universel (rationalisme)? La connaissance de soi est-elle nécessaire pour accéder à la sagesse (Philosophie antique)?

Condition suffisante : Suffit-il de paraître ou d'avoir pour être?

Possibilité : L'objectivité est-elle possible en histoire?

Degré, mesure : Peut-on évaluer la valeur d'une civilisation au degré de développement de sa technique? Jusqu'à quel point l'illusion aide-t-elle à supporter l'existence? (Dans quelle mesure, jusqu'où, à partir de quand...)

Limite (s) : La folie est-elle la limite de l'imagination? Dans quelles limites l'amour peut-il satisfaire l'homme?

Hiérarchie de valeurs : La matière est-elle inférieure à l'esprit (spiritualisme)? le noir au blanc (racisme)? la femme à l'homme (machisme)?...

Les arguments qui fondent mes positions

p. 128

Le classement et la hiérarchisation des arguments
La pertinence d'un argument
La force d'une argumentation dépend de la pertinence de ses arguments. Or les arguments ne sont pas tous de même type, et se situent dans des registres différents. Il faut donc apprendre à discerner les genres d'argument, ce qui fait la spécificité de leur caractère convaincant.

L'argument d'efficacité
Je dis par exemple : je suis pour la peine de mort parce que c'est une sanction dissuasive. Comme tout être humain a peur de la mort, c'est par cette menace qu'il faut intimider celui qui veut tuer. Aux USA, on a constaté que les bandits vont dans les États où elle a été supprimée. Un seul hésitant évite une victime... J'argumente ainsi l'utilité de la peine de mort, son efficacité pour la paix sociale. On peut qualifier cet argument de type technique, car cherchant à résoudre un problème pratique (Comment éviter les assassinats révoltants?), il trouve ce qui lui paraît le meilleur moyen. L'utile, c'est "ce qui a sa valeur non pas en soi-même, mais comme moyen d'une autre fin jugée bonne" (Lalande). L'efficacité, c'est la pertinence du moyen utilisé par rapport à l'objectif poursuivi, celui qui produit l'effet visé.

L'argument de rentabilité
Je peux soutenir maintenant que la peine de mort coûte moins cher au contribuable que d'entretenir des délinquants en prison : moins de bouches à nourrir, de cellules à construire, de gardiens à payer, donc moins d'impôts. J'argumente ici sa rentabilité, je me situe à un niveau financier, celui du meilleur coût d'une solution à un problème. Il s'agit d'un argument de type économique. La rentabilité, c'est ce qui permet d'abaisser le prix ou de dégager des bénéfices.

L'argument éthique
Par contre je peux affirmer que la société, et l'État qui organise sa vie en commun, a le devoir de protéger ses membres : c'est de la légitime défense que de prévoir dans la loi la suppression des assassins. Je change ici de registre, je me place d'un point de vue juridique, politique, plus largement éthique, parce que je pose un problème de légitimité, ici d'une sanction pénale, au nom d'un certain nombre de valeurs ; par exemple le respect de l'intégrité physique des individus, la cohésion sociale, l'ordre public, etc.

L'argument logique
Les arguments de type technique et économique s'appuient sur la logique d'une certaine rationalité : l'efficacité, c'est la relation adéquate des moyens engagés aux buts escomptés ; la rentabilité, c'est le rapport optimum entre les moyens utilisés et leur coût. Il y a là une rationalité opératoire, celle de l'objectif atteint.

Tout argument a par ailleurs une cohérence, qu'il tire de sa non-contradiction interne, et une pertinence, en ce qu'il fait appel à l'adhésion par l'interlocuteur de valeurs implicitement partagées : puisque vous êtes pour l'efficacité (ou la justice) voilà un argument qui vous montre que la peine de mort est efficace (ou juste). Mais parfois l'argument fait explicitement appel à la logique pour elle-même : il est logique de tuer quelqu'un qui a supprimé la vie d'un autre, puisqu'il ne l'a pas respectée : la loi du talion rétablit l'équilibre rompu, en proportionnant la sanction à la faute.

L'argument esthétique
Maintenant si je prétends que la peine de mort, par son caractère exemplaire, donne à réfléchir aux éventuels candidats au crime, j'en appelle à l'efficacité. Mais si j'ajoute qu'il faut rétablir les exécutions publiques, pour que cette dissuasion s'enracine dans la vue horrible de la tête qui tombe, je suis dans le registre de la sensibilité, et par exemple de l'esthétique (au sens large).

Critères de classement des arguments
Pour classer des arguments, il faut des critères. Ceux-ci sont toujours relatifs aux divisions qu'on introduit, et comportent donc des choix philosophiques, qui pourront être contestés. Nous proposons, à titre provisoire, car chacun établira sa propre classification, quelques distinctions pédagogiquement utiles : des arguments fondés sur des valeurs "classiques" depuis Platon (le Vrai, le Bien, le Beau), et des concepts très présents dans notre société (l'Efficace, le Rentable). L'intérêt de s'entraîner à classer est de mettre de l'ordre dans ses arguments, et d'examiner ceux des autres avec méthode.

Un exemple pratique de typologie d'arguments

Je suis pour

parce

Je suis contre

 que

Type d'argument

- ça sert, ça marche, c'est utile, efficace, performant, réalisable

- c'est inutile, inefficace, inadapté, dépassé, impossible.

Technique (1)

- c'est gratuit, économique, rentable, du meilleur coût, rapport qualité-prix, temps-argent.

- trop cher, coûteux, d'un mauvais rapport effort-résultat.

Économique (2)

- c'est logique, cohérent, rationnel, prouvé, démontré, vérifié, compatible.

- illogique, incohérent, contradictoire, indémontrable, invérifiable, hypothétique, imaginaire, illusoire.

Logique (3)

- c'est moral, correct, légitime, légal, un droit, un devoir, une vertu, une sagesse.

- illégitime, illégal, irrespectueux, injuste, inégalitaire, dominateur, exploiteur, aliénant, égoïste, un péché, une infraction.

Éthique (4)


[1] Michel Tozzi, Penser par soi-même, Éditions Chronique Sociale, EVO © 1996.

Objectif : Ce livre est écrit pour celui qui veut apprendre à penser par lui-même. Il veut aider à prendre du recul par rapport aux préjugés ambiants, à accéder à l'autonomie intellectuelle, à devenir un adulte de la réflexion.

Public visé : Il s'adresse aux lycéens, étudiants qui vont se confronter à cette expérience ou commencent à la vivre, et à tous ceux qui n'ont pas eu l'occasion de rencontrer la philosophie dans leurs études.

Contenu : S'interroger sur le sens et la valeur de son existence, dans le monde et la société, sur les problèmes que posent la vie personnelle et professionnelle, les engagements individuels et collectifs auxquels on est confronté, c'est se mettre en situation philosophique. Il n'y a pas de « petite philosophie », opposée aux grands philosophes, ces monuments de la pensée : tout questionnement essentiel aiguise en l'homme et en tout homme la passion de comprendre.

Mais les certitudes ou au contraire le relativisme nous détournent de la recherche de la vérité. Il faut donc d'abord une volonté et du courage. Puis de la méthode, pour apprendre à poser correctement ces questions, en saisir le sens profond, se donner intellectuellement les moyens de cheminer vers des réponses. C'est cet apprentissage méthodique de la pensée sur son rapport au monde, à autrui, à soi-même, qui est ici proposé.

Démarche : L'ouvrage a été conçu pour être abordé de façon personnalisée : il peut être lu chapitre après chapitre, il peut aussi être commencé par tel ou tel chapitre ou encore être consulté à partir d'une notion, d'une question, d'un auteur que l'on trouvera en index, ou même au fil des pages, si l'on veut aborder un contenu précis.

Michel Tozzi est professeur de philosophie, formateur et chercheur en didactique de cette discipline. Docteur ès Sciences de l'Éducation, il a écrit plusieurs ouvrages et de nombreux articles. Il est le coordinateur du livre Apprendre à philosopher dans les lycées d'aujourd'hui (CNDP - Hachette).


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