Mes lectures  861204

De l’amour plein la tête

ou la biologie de l’amour

par Dr Marc Schwob

Hachette © 1984

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p. 26 – DEUX SUBSTANCES CLEFS DANS L’HUMEUR

p. 58 – MORPHINES ENDOGÈNES

p. 67 – L’AMOUR : REMÈDE UNIVERSEL

p. 99 – LES HORLOGES DE L’AMOUR

p. 120 – DON JUAN

p. 121 – LE BONHEUR AMOUREUX : UNE DROGUE

p. 123 – L’HABITUDE TUE L’AMOUR

p. 125 – LE CHAGRIN D’AMOUR : UN MANQUE D’ENDORPHINES

p. 148 – LES MÉDICAMENTS DU CHAGRIN D’AMOUR

 

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p. 26 – DEUX SUBSTANCES CLEFS DANS L’HUMEUR

Deux  substances   sont  en   effet principalement utilisées par le système limbique pour mettre en mémoire les impacts émotionnels qu'il reçoit : la dopamine, qui est la substance clef du système de plaisir du cerveau, et la sérotonine ou 5 HT, qui joue un rôle fondamental dans la régulation de l'humeur (c'est ainsi qu'il existe un déficit important de sécrétion de sérotonine lors des dépressions nerveuses, de même que lors  des  chagrins   d'amour,   dont  la  correction   par certains médicaments est primordiale pour un retour rapide de l'humeur à la normale).

 

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p. 58 – MORPHINES ENDOGÈNES

L'activité des morphines endogènes, endorphines et encéphalines, se répartit de la façon suivante :

*     les encéphalines agissent uniquement contre la dou­leur ;

*     l'« alpha-endorphine »  a un effet tranquillisant en plus de son action antalgique ;

*     la « gamma-endorphine » a, de surcroît, une fonc­tion de régulation des comportements agressifs ;

*     enfin, la « bêta-endorphine » possède des propriétés euphorisantes et sédatives.

 

Le rôle que peuvent jouer les morphines natu­relles de notre cerveau, au sein d'un ensemble nerveux et hormonal centré sur les phénomènes de la douleur et du plaisir, ainsi que sur l'émotivité et l'affectivité, comporte des implications formidables. C'est en effet toute la régulation de notre comportement, envers nous-mêmes, mais surtout envers les autres, qui se trouve ainsi liée à ce que l'on a appelé les propriétés psychoactives des endorphines.

 

Ainsi, on estime à l'heure actuelle que les endorphines :

  agissent   contre  les   sensations  douloureuses, non seulement en bloquant le passage de l'influx doulou­reux dans la moelle épinière, mais aussi en augmentant la tolérance individuelle à la souffrance par leur action au niveau du cerveau ;

  permettent de ne plus sentir la douleur en cas de stress intense mettant en jeu la vie de l'individu (cas du soldat blessé et en danger de mort et qui ne sent pas sa blessure) ;

  modulent la sécrétion par le cerveau de certaines substances utilisées par les neurones, appelées les neuromédiateurs, augmentant ainsi, par exemple, la sécrétion d'adrénaline en cas d'excitation ou dimi­nuant celle responsable de l'anxiété ou de la douleur (appelée substance P, comme «pain », douleur en anglais) ;

  régulent leur propre sécrétion par la glande hypo­physe, mais elles y modifient également la synthèse des hormones de stress  qu'elles   ont  tendance  à diminuer (donnant ainsi à l'organisme une « détente » nerveuse et hormonale) ;

  agissent au niveau de notre cerveau émotionnel, le système limbique, mais aussi au niveau de notre cerveau « intelligent » en induisant dans les deux cas une amélioration des performances et des comportements accompagnée d'une tendance à l'euphorie.

 

Cet effet sur le comportement des endorphines est certainement à la fois l'aspect qui reste encore le plus mystérieux, tout en étant aussi le plus riche de promes­ses. C'est également pourtant celui que chacun et chacune d'entre nous peut connaître sans difficultés. En effet, la paix des sens et de l'âme, cette « petite mort » dont parlait Colette, qui suit l'acte sexuel et son aboutissement dans l'orgasme, cette impression de plénitude, d'apaisement qui mène à la fois vers l'assou­pissement et la détente tout en laissant paradoxalement l'esprit plus clair et plus dispos, ce sentiment de bonheur et d'euphorie que procure l'acte amoureux, tout cet ensemble qui s'apparente aux effets ressentis par les fumeurs d'opium, tout être humain ayant fait l'amour l'a connu : il est le résultat de la formidable sécrétion d'endorphines (vérifiée par de nombreuses expériences et analyses) qui se produit à ce moment-là dans notre cerveau. L'amour, une drogue universelle? Et si l'amour était le véritable « opium du peuple »? Révolu­tionnaire? Non, peut-être...

 

Ce qu'est le génie?

 

L'orgasme, qui provoque une brutale augmen­tation du taux d'endorphines dans l'organisme, et le système de plaisir ont leur siège dans le cerveau émotionnel. Le génie humain y a-t-il également sa place ?

C'est ce que prône un psychiatre français, le Dr Amoroso dans un ouvrage récent « Les Méca­nismes du génie » (Presses de la Cité). Se penchant sur le plaisir de la création et sur l'excitation cérébrale qu'elle produit, il en rap­proche les effets produits expérimentalement par la stimulation du système de plaisir avec en particulier la sécrétion à ce niveau de neuro­transmetteurs particuliers, les catécholamines. Au premier rang d'entre elles, la dopamine, cette substance utilisée par les synapses hédoniques, aussi appelées « synapses du plaisir ». Selon un chercheur américain, le Pr Nahas, la stimulation des centres du plaisir peut être également provoquée chez l'homme par l'effort créateur, la découverte ou l'expérience mysti­que. La conséquence en est une excitation du système de récompense cérébral avec d'une part production de dopamine en grande quantité, au niveau des synapses du plaisir, et d'autre part sécrétion d'endorphines correspondant à la sen­sation d'euphorie, d'apaisement et de bien-être qui suit tout acte créateur mené à son but. Le chercheur américain va plus loin : cette stimulation neurohormonale « gratifiante » va entraîner à son tour une nouvelle hyperactivité cérébrale afin que le système de récompense soit de nouveau mis en action dès l'acte de création recommencé avec succès, et ce sans fin. Tel serait le mécanisme neurobiologique du génie : une autostimulation du système de plaisir, une « autotoxicomanie », aux endorphines naturel­les du cerveau. Beethoven, Proust, Wagner, Verdi, Mozart, Michel-Ange, Clemenceau, Balzac, Hugo, Nietzsche font ainsi partie de ces « drogués de génie » ; ne faudrait-il pas dire drogués « par le génie »?

 

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p. 67 – L’AMOUR : REMÈDE UNIVERSEL

La décharge hormonale, sexuelle et nerveuse entraînée par l'acte sexuel a des effets positifs chez tout individu : elle stimule le tonus de l'organisme, augmente sa vitalité et apaise ses tensions de manière remarquable. Et contrai­rement à bien des médicaments prétendument revitali­sants sans aucun effet secondaire.

 

L'amour, comme remède universel ? Cette notion de l'« Amour médecin » ne date pas de Molière : elle lui est en fait bien antérieure, et nous ne faisons actuellement que redécouvrir des vérités vieilles de plus de… deux mille ans! Socrate et Platon, à la différence d'Épicure, qui préférait raréfier le plaisir pour mieux le savourer, avaient en effet, comme leurs concitoyens helléniques, vis-à-vis de l'amour physique une attitude faite de sérénité et de joie, dénuée de toute gêne et de tout complexe.

 

L'amour était une manière de fusionner avec la vie et de retrouver l'harmonie de l'univers établie par les dieux. C'était aussi parvenir à un idéal d'existence où l'acte amoureux avec l'autre était indispensable, non seulement à la plénitude de soi, mais aussi tout simple­ment à la bonne santé de l'individu et ce, dès sa jeunesse, jusqu'à son plus grand âge. Ces vérités premières, la civilisation judéo-chétienne et le Moyen Âge vont les effacer, en faisant découvrir à l'Occident le péché, la peur du physique et la culpabilisation de l'amour, jusqu'au XIXe siècle. C'est alors qu'un « obscur » psy­chiatre viennois, Sigmund Freud, va amorcer la grande révolution sexuelle de notre époque en nous faisant redécouvrir la nécessité de l'acte sexuel pour l'équilibre de notre organisme, le caractère naturel — même chez les petits enfants — du désir et de la libido et l'aspect bénéfique de la jouissance amoureuse pour le corps comme pour l'esprit, car l'esprit est loin d'être oublié dans l'amour physique : il en est même le grand bénéficiaire.

 

L'amour antidéprime

 

Faire l'amour a de tout temps été reconnu comme un des meilleurs remèdes contre le spleen, le cafard, la tristesse, la dépression. En nous permettant de retrouver le rythme naturel de notre corps dans un de ses instincts les plus puissants et les plus profondément ancrés en nous, l'instinct amoureux, l'acte sexuel nous donne une arme antidéprime d'une remarquable effica­cité. Il nous oblige, en douceur, à reprendre la commu­nication avec autrui, à le retrouver, à s'en faire écouter, caresser, câliner, aimer, tout ce dont nous avons besoin pour nous sortir du chagrin lorsqu'il nous envahit. Mais faire l'amour agit aussi comme « remède préventif » de la dépression : c'est surtout lorsque nous sommes sur­menés, épuisés, harassés, en proie aux doutes, à la peur et à la solitude que l'acte d'aimer, en nous restituant nos premières sensations affectives et physiques, celles que nous avons ressenties au tout début de notre vie, la peau contre la peau de notre mère, l'oreille bercée par sa voix et le corps par l'étreinte de ses bras, nous rend notre sérénité et nous rassure.

 

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p. 99 – LES HORLOGES DE L’AMOUR

« Le temps est un grand maître… »

« … Il règle bien des choses », écrivait Cor­neille. En particulier nos sécrétions hormonales et neurohormonales, si fondamentales pour notre com­portement. Nos cellules et nos glandes ne font pas n'importe quoi n'importe quand, bien au contraire. Le rythme de nos sécrétions hormonales, de notre fabrica­tion de protéines, de notre synthèse de substances neurotransmettrices se fait avec une régularité extraor­dinaire, non seulement dans la journée, mais également dans l'année.

 

C'est ainsi que l'on a pu constater, de façon tout à fait formelle depuis une vingtaine d'année que

  chaque hiver,  vers janvier-février, existait dans la race humaine un pic de mortalité, alors

  qu'à l'inverse, un pic de natalité se produisait au mois de mai.

 

Hasard, coïncidence? Non. Puisqu'à toute nais­sance correspond une conception, donc un acte sexuel, cherchons quelle est la période d'activité sexuelle maxi­male dans l'année. C'est le mois d'août, soit… neuf mois plus tôt que le pic des naissances. Rien que de très logique cependant à cela, de même que le chiffre de vente maximal annuel des contraceptifs (mas­culins comme féminins) qui se situe également au mois d'août.

 

Mais cela devient troublant lorsque l'on consi­dère les taux d'hormones sexuelles circulant dans le sang. Elles augmentent chez l'homme à partir du mois de juin. Or, c'est la période à laquelle l'activité sexuelle humaine commence à augmenter avec le maximum aoûtien, jusqu'en décembre, époque à laquelle elle ralentit considérablement.

 

Faut-il y lier le fait que c'est également de juin (pour le trichomonas et les gonococcies) à décembre (pour la syphilis) qu'apparaissent des pics de maladies sexuellement transmissibles, et ce chaque année invaria­blement?

 

La sécrétion des hormones mâles est à son maximum aux mois d'août et de septembre. Ne doit-on pas noter que ce sont aussi les mois de l'année pendant lesquels sont commis le plus grand nombre de viols? La vie amoureuse de l'être humain semble donc bien suivre un rythme annuel dont nous sommes incons­cients, mais auquel notre organisme est tout à fait soumis.

 

Cependant les rythmes hormonaux sexuels de la femme apparaissent différents de ceux de l'homme. Ils en sont même l'opposé : à leur maximum en mars, c'est de janvier à juin que les neurohormones sexuelles hypophysaires féminines, qui stimulent la sécrétion en œstrogènes et en progestérone des ovaires, sont fabriquées en grande quantité, alors qu'elles diminuent de juin à décembre! Cette discordance hormonale entre les deux sexes a pour conséquence essentielle, compte tenu du rôle excitant pour la libido et la sexualité fémi­nine de ces neurohormones (appelées aussi stimulines), que l'homme ressent un besoin amoureux majeur en été et à l'automne, alors que la pulsion sexuelle féminine se produit à l'inverse en hiver et au prin­temps!

 

Le grand responsable de cette « dispute » des rythmes annuels amoureux de l'homme et de la femme est le Soleil, qui intervient sur la sécrétion neurohormo­nale féminine. Mais comment, malgré cet effet solaire « néfaste » à la rencontre amoureuse, l'espèce humaine a-t-elle pu se perpétuer? Grâce à deux éléments qui sont deux autres rythmes amoureux :

 

Tous les mois, au quatorzième jour de son cycle menstruel, la sécrétion neurohormonale féminine, subit une brutale élévation. Les stimulines, nommées FSH et LH, sécrétées en grande quantité,  entraînent alors, non seulement l'ovulation, mais provoquent également une poussée de désir sexuel chez la femme qui favorise donc les chances de sa fécondation.

 

Tous les jours, le système de plaisir, situé dans le système limbique, se trouve stimulé par la sécrétion en fin de nuit de substances neuroexcitantes appelées les catécholamines, qui sont sécrétées à la fois par les glandes surrénales et dans le cerveau lui-même par certains neurones. La conséquence en est une activation du cerveau émotionnel et du centre de plaisir poussant la personne à rechercher le plaisir sexuel à ce moment. Par contre l'émotivité — et son corollaire amoureux, la tendresse — est à son maximum en fin d'après-midi. entre 16 et 20 heures. (Faut-il rapprocher ce phénomène de l'horaire amoureux si particulier aux couples illégiti­mes : le fameux « 5 à 7 »?)

 

Établir la « carte temporelle » de la vie amou­reuse de l'être humain, son biorythme affectif, apparaît alors comme une tâche passionnante, mais ô combien complexe!

 

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p. 120 – DON JUAN

Don Juan : une malédiction, une anomalie génétique ou hormonale?

« Mais, en Espagne, elles sont 1300 » MOZART, Don Giovanni

 

L'histoire de Don Juan, revue par la psychana­lyse, a donné naissance à une affection psycho­logique : le « donjuanisme ». En souffrent ceux ou celles qui ne peuvent rester longtemps unis à un seul être, et qui, de séduction en séduction, de conquête en conquête, accumulent les cœurs bri­sés. La théorie freudienne rattache ce comporte­ment volage, toujours insatisfait, en amour, à un complexe d'Œdipe mal résolu lors de la petite enfance, qui laisse dans l'esprit de la personne devenue adulte un vide affectif impossible à combler malgré tous ses « efforts ».

 

Mais le donjuanisme ne reposerait-il pas sur un trouble neurohormonal d'origine génétique concernant les synapses du système de plaisir? En effet, la dopamine sécrétée dans ces synapses est normalement inactivée de façon très rapide par une enzyme : la mono-amine-oxydase (ou MAO). Cela permet au cerveau émotionnel de contrôler sa propre stimulation. La sécrétion de MAO varie selon les personnes : certaines en sécrètent plus que d'autres, cela dépendant de leur « programme génétique ». On peut le constater par une simple prise de sang, en dosant le taux de MAO existant dans les plaquettes sanguines : il s'agit là d'un bon témoin du taux de MAO cérébral. Or, il appa­raît que les sujets au comportement de Don Juan ont un taux de MAO plus faible que la normale. Cela aurait pour résultat une stimula­tion chronique de leur système de plaisir entraî­nant une accoutumance. Pour ressentir un réel plaisir amoureux, il leur faut donc hyerstimuler ce système en hypersécrétant des catécholamines lors de cette phase privilégiée de la rencontre amoureuse : la conquête. Don Juan ne serait-il donc qu'un être génétiquement condamné par son système de plaisir à tomber amoureux de façon répétée pour pouvoir le satisfaire?

 

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p. 121 – LE BONHEUR AMOUREUX : UNE DROGUE

Une fois passée la phase d'excitation due aux catécholamines du « choc amoureux », le cerveau émo­tionnel s'installe dans un état que l'on pourrait qualifier d'euphorie-dépendance.

 

En effet, cette phase correspond, pour la per­sonne amoureuse, à une période de bonheur liée à la présence de l'autre : à elle seule, elle suffit à donner une joie intérieure, tout à fait différente de l'excitation amoureuse initiale, faite de calme et de sérénité. Mais cette présence, de suffisante, devient peu à peu néces­saire, puis indispensable. L'absence de l'être aimé crée un état d'angoisse que seul son retour apaise ; les séparations, même temporaires, entraînent un état de malaise psychologique, fait d'ennui, d'anxiété, de désin­térêt pour le monde extérieur, mais aussi physique : troubles de l'appétit, du sommeil, irritabilité et énervement. Seules les retrouvailles calment cet état, mais en revanche de façon remarquablement rapide, avec réap­parition quasi immédiate de l'euphorie et du bonheur.

 

Tout cela représente l'exemple même du phéno­mène appelé la dépendance, c'est-à-dire un besoin sans cesse renforcé d'une drogue dont on ne peut plus se passer, tel qu'on l'observe chez les toxicomanes à la morphine.

 

Il faut se rappeler que le système limbique, avec en son sein le septum, centre de l'orgasme, fonctionne en grande partie avec des morphines endogènes. Ces endorphines qui voient leur sécrétion accrue lors de l'état amoureux, grâce à la stimulation du système de plaisir, entraînent la sensation d'euphorie ressentie par la personne qui a trouvé l' « élu de son cœur ». Saturant les circuits nerveux du système limbique, elles imprègnent de bonheur toute la vie affective de la personne. Mais, par voie de conséquence, ces circuits nerveux s'habi­tuent à ce taux élevé d'endorphines, qui a tendance à diminuer spontanément en cas d'absence de l'être aimé (cette absence entraînant en effet une baisse de stimula­tion du système de plaisir). Cette réduction des endor­phines circulant dans le système limbique provoque alors un « effet de manque » dont nous avons vu les effets sur le psychisme et le comportement, effets étrangement proches, bien qu'à un degré moindre, de ceux observés chez les toxicomanes en manque de drogue.

 

De surcroît, comme chez eux, la recharge des synapses en substances morphiniques après une période de sevrage (lors des retrouvailles qui suivent une sépa­ration, par exemple) provoque un effet plus vif que l'effet habituel : c'est le phénomène du « rebond ». Le manque de morphines sensibilise les récepteurs morphi­niques du cerveau qui y étaient accoutumés, et leur réaction est plus forte lorsque la drogue est de nouveau administrée. Les endorphines sécrétées par le système limbique jouent par conséquent un rôle important qui a d'ailleurs été mis en évidence chez l'animal dans un autre sentiment d'amour exclusif, celui du tout-petit envers sa mère. Sa similitude avec le phénomène d'attachement affectif très puissant existant dans une relation amou­reuse adulte réussie ne laisse que peu de doute quant à la place  qu'occupent les morphines endogènes  dans le mécanisme du bonheur amoureux : elle est fondamen­tale.

 

Il existe à ce moment une dépendance du système limbique à ses propres morphines. Le « lien » amoureux n’est donc pas seulement psychologique, il est aussi biologique. L'amour est une drogue. Et nous pourrions dire avec Voltaire :

 

« Qui que tu sois, voici ton Maître

Il l'est, le fut ou le doit être. »

 

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p. 123 – L’HABITUDE TUE L’AMOUR

« Bien sûr, nous eûmes des orages, Vingt ans d'amour et l'amour passe… »

dit Jacques Brel dans un de ses plus remarquables poèmes chantés.

 

Il est certain que l'habitude, la vie commune, mais en fait la connaissance même de l'autre, diminue souvent progressivement le sentiment amoureux jus­qu'à ce que la brillante flamme du départ ne soit plus qu'une étincelle qui s'éteint un jour sans bruit.

 

Mais il est vrai aussi que certains aiment à la façon des feux de paille : vite embrasés, vite disparus, leur sentiment amoureux lassé en l'espace de quelques semaines, voire de quelques jours seulement. Ils laissent alors souvent l'autre désemparé, en proie à l'angoisse, à l'incompréhension, puis à la tristesse. Comment cela s'explique-t-il? C'est que le cerveau émotionnel de chacun fonctionne selon un rythme d'activation diffé­rent. Dans le système limbique, la « lassitude amou­reuse », devrait-on dire, correspond à une diminution de la stimulation du système de plaisir qui fonctionne peu à peu de moins en moins souvent. Les causes en sont multiples : diminution du nombre des rapports sexuels par « habitude physique », des événements excitants comme les soirées, les sorties imprévues, les cadeaux dont la cause essentielle — « faire la cour » — a disparu (l'autre semblant maintenant « attaché » à soi), dispari­tion aussi du plaisir ressenti à conquérir l'autre[1]. Tout cela contribue à un même effet : le système de récom­pense ne joue plus, n'étant plus activé. Par là même, c'est la stimulation de tout le système de plaisir qui diminue et avec elle la production des morphines naturelles. Cela alors même que le cerveau émotionnel en a le plus grand besoin.

 

Il se produit en effet avec les endorphines le même phénomène qu'avec toutes les morphi­nes : l'accoutumance. C'est-à-dire que pour obtenir un même effet de joie, d'euphorie et de plénitude, la dose de morphiniques stimulantes doit être de plus en plus grande. Or l'organisme ne peut sécréter des endorphines de façon illimi­tée : il atteint au bout d'un certain temps un palier maximal, qu'il ne peut dépasser alors que de façon exceptionnelle.

 

Le cerveau émotionnel connaît alors une phase de satisfaction progressivement décroissante. L'accou­tumance précède l'habitude, qui précède l'ennui, qui précède la rupture d'avec le partenaire habituel pour en rechercher un autre qui stimulera à nouveau le système de plaisir.

 

À moins que l'on n'ait su compenser cette accoutumance aux endorphines par une stimulation régulière du système de récompense par le biais des synapses du plaisir. On sait que ces dernières fonction­nent, non avec des endorphines, mais avec de la dopamine. Celle-ci est une des principales catécholamines, hormones sécrétées par l'organisme, dans toutes les situations de stress. Le stress doit être ici considéré dans son bon sens : une situation excitante pour le système nerveux et hormonal du corps. Danser, chanter, faire du sport, peindre, créer, découvrir des activités nouvelles ou des pays inconnus sont ainsi autant de stress positifs pour l'individu qui, amené à s'adapter ainsi à un nouvel environnement, sécrète alors des catécholamines exci­tantes pour son système de plaisir. C'est pourquoi le renouveau, la surprise, les changements dans la vie commune sont bénéfiques aux amoureux qui commen­cent à se lasser l'un de l'autre. Savoir combattre l'accou­tumance de son système de plaisir, c'est savoir se servir de « ces petits riens qui font tout ».

 

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p. 125 – LE CHAGRIN D’AMOUR : UN MANQUE D’ENDORPHINES

« Un seul être vous manque, et tout est dépeu­plé… » L'hypothèse de la saturation du cerveau émo­tionnel en endorphines lors du bonheur amoureux expliquerait le phénomène que représente le chagrin d'amour qui suit une rupture amoureuse.

 

En effet, le comportement de la personne aban­donnée par l'être qu'elle aime présente des signes tout à fait ressemblants avec ceux observés chez les drogués en manque de morphine : anxiété permanente, insomnie, agitation, irritabilité, agressivité à l'égard de son entou­rage, troubles auxquels succède une phase de repli, de prostration, de désintérêt pour le reste du monde.

 

Ne peut-on alors concevoir, toujours dans l'hy­pothèse « morphinique » de l'amour, que la rupture amoureuse corresponde à un véritable « sevrage » brutal en endorphines du cerveau émotionnel et le chagrin d'amour à un « manque » en morphines endogènes?

 

Raisonnement théorique certes, mais que l'ex­périmentation semble laisser entrevoir comme valable. Ainsi, le petit singe privé soudainement de sa mère, puis consolé par la présence, dans sa cage, de camarades de jeu du même âge, présente tous les signes de la rupture affective si on lui administre une substance antimor­phine qui fait chuter le taux cérébral des endorphines : la naloxone. Exemple frappant de ce lien entre les morphiniques et le bonheur affectif.

 

Autre exemple : toutes les personnes ayant subi un choc affectif ou un abandon amoureux brutal parlent de la « souffrance » qu'elles ressentent. Cette souf­france, morale et non physique, est bien connue des psychiatres qui soignent des déprimés. Elle est tout aussi réelle que la douleur ressentie sur un membre ou un organe, si ce n'est plus. L'âme humaine est infiniment plus vulnérable que le corps et les traumatismes qu'elle subit ô combien plus pénibles.

 

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p. 148 – LES MÉDICAMENTS DU CHAGRIN D’AMOUR

Si le chagrin d'amour repose sur une perturba­tion biochimique, il doit être possible de le traiter. C'est effectivement le cas. Nous disposons à l'heure actuelle de médicaments, nommés thymo-analeptiques, c'est-à-dire stimulants de l'humeur, qui agissent sur les trois principaux neurotransmetteurs impliqués dans la tris­tesse et la dépression : ce sont les antidépresseurs.

 

Ils agissent sur des synapses des circuits nerveux utilisant ces catécholamines — dopamine, sérotonine, noradrénaline — appelées aussi « mono-amines », de plusieurs façons : Ils peu­vent :

 

 — diminuer leur dégradation dans la fente synaptique par une enzyme, la MAO ou mono-amine-oxydase (il s'agit alors d'inhibiteurs de la mono-amine-oxydase ou IMAO ; très efficaces, ils posent cepen­dant de nombreux problèmes de tolérance — baisse de la tension artérielle — et interdisent la prise simultanée de très nombreux médicaments et ali­ments ; ils ne sont donc guère d'une utilisation pratique) ;

 

— augmenter la sécrétion initiale par le neurone de ces neurotransmetteurs ou bloquer le « recaptage éco­nomique » qu'il effectue normalement immédiate­ment après les avoir largués dans la synapse (en empêchant ce recaptage, ils augmentent la quantité en action dans la fibre synaptique ; on appelle ces médicaments les antidépresseurs tricycliques, leur usage est simple, leurs effets secondaires — bouche sèche — minimes) ;

 

  intervenir sur l'un ou l'autre de ces mécanismes ou rendre plus sensible le récepteur aux neurotransmet­teurs, (ce  sont   les   dérivés   des   tricycliques, ou d'autres antidépresseurs plus récents, les tétracycliques, qui n'ont quasiment aucun effet secondaire).

 

Mais comment choisir l'antidépresseur qui convient à la forme d'état dépressif que présente une personne? La solution classique consiste à évaluer deux « pôles » de troubles chez la personne en les opposant : le pôle de prostration, d'inhibition et le pôle d'anxiété. Dans le premier cas, on emploiera un médicament très stimulant, qualifié du terme de désinhibiteur, dans le second un antidépresseur calmant aussi l'anxiété, du type dit sédatif.

 

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[1] Ce qui explique la durée paradoxalement plus longue en général des couples « orageux » ou « passionnels » aux ruptures fréquen­tes, toujours recommencées.