Passages choisis 050408

Manifeste d'un salaud [1]

par Roch Côté

Éditions du Portique © 1990

La violence

Grand festival de statistiques

Fabrication d'une statistique

Les vrais chiffres

* * *

La violence

p.31

Les doctrinaires du féminisme sont en tout point semblable aux gauchistes de jadis. Elles ont réussi à faire taire l'opposition à leur discours, en culpabilisant par avance les contradicteurs, mais elles soutiendront toujours qu'on les persécute.

p.61

L'indépendance d'esprit est une chose difficile et qui ne s'acquiert que progressivement dans une vie. Elle réclame, entre autres, de renoncer à la sécurité que représente la pensée de groupe, d'assumer seul et à ses risques les conséquences de ses idées et de ses gestes.

 Il est plus facile d'accepter de se fondre dans les idées communes et de renoncer à ses responsabilités spirituelles au profit du groupe. Être membre d'une Église comporte ses avantages psychologiques.

 C'est de ce côté que penche aujourd'hui l'idéologie véhiculée par les porte-parole du féminisme, avec la sacralisation de la cause et l'insistance sur les responsabilités collectives.

 p.63

Le discours féministe sur la violence est irrationnel et sans fondement. D'abord, il reprend le bon vieux schéma manichéen [...] : le mal est dans l'homme, la violence appartient à l'homme. La femme ne fait pas partie de l'espèce humaine. Elle ne connaît pas la violence, l'ambition, la mesquinerie, l'envie, la vengeance, la cruauté...

 En mettant toute la violence sur le dos de l'homme, on s'évite une réflexion plus large sur le sens de la violence dans la condition humaine en général.

 p.74

[...] la violence est le lieu privilégié des discours irrationnels. La violence fait peur et la peur inspire les propos les plus excessif. Malgré la diminution de la violence, le sentiment d'insécurité ne semble pas avoir diminué dans les mêmes proportions. Chesnais [2] rappelle à ce sujet le paradoxe déjà relevé par Alexis de Tocqueville. « Plus un phénomène désagréable diminue, plus ce qui en reste est perçu ou vécu comme insupportable. Ainsi toute diminution du niveau de violence s'accompagne d'une sensibilité accrue à la violence, donc d'une aggravation du sentiment d'insécurité. Dès lors, interpréter la poussée du sentiment d'insécurité en termes d'accroissement de violence objective est non seulement illusoire mais mystificateur... »

 p.76

Enfin, les discours irrationnels sur la violence ont une fonction de cohésion sociale, note Chesnais « En réalité, tout se passe comme si, en pleine époque de paix, les sociétés jouaient à se faire peur. Le cri d'alarme est un appel symbolique au ralliement. C'est une nouvelle mobilisation mais, cette fois, contre un ennemi de l'intérieur, fût-il fictif : toute paix prolongée paraît entraîner une lente désagrégation du contrat social, une érosion progressive du consensus. Pour se ressouder, le corps social a, semble-t-il, besoin de ces grandes missions salvatrices, de ces croisades contre le Mal. La fonction cachée d'un tel mythe serait de recréer, dans un combat imaginaire, l'unité perdue, en organisant la lutte des honnêtes gens contre les Mécréants ».

 En ce sens, les idéologues du féminisme ont bel et bien « récupéré » la tuerie de Polytechnique à leur profit. En faisant de cet événement exceptionnel un symbole du comportement habituel des hommes vis-à-vis des femmes, les idéologues ont relancé la croisade contre le grand Satan, l'affreux mâle ordinaire et batteur de femmes. C'est une opération qui relève de l'exorcisme.

Grand festival de statistiques

p.78

Précisons d'abord que selon le recensement de 1986, il y a au Québec 2,540,000 femmes de plus de 18 ans, et 10,225,000 au Canada.

 Trois statistiques sur deux sont louches. [Roch Côté]

Fabrication d'une statistique

Les statistiques sont les tartes à la crème de l'information. On se les lance comme ça à la figure, l'important n'étant pas la qualité de la crème mais l'effet recherché. De la mousse à raser peut très bien faire office de crème.

 Et c'est ce qui arrive. Les statistiques citées précédemment constituent un joli paquet de contradictions. Et de faussetés. C'est clair : à peu près aucun journaliste ne vérifie la source et la valeur des statistiques qu'il emploie. Les femmes agressées y passent de une sur deux à une sur trois, une sur quatre, une sur huit, une sur dix.

 Peut-être y a-t-il une source quelque part mais on ne nous le dit généralement pas. La statistique se présente comme une sorte de contenu révélé incontestable, avec l'effet magique du nombre. Les chiffres sont imbus d'un pouvoir d'objectivité absolue... jusqu'à ce qu'ils se contredisent.

 En fait, le journaliste a généralement puisé sa statistique... dans l'article d'un collègue. Et ainsi, des chiffres se baladent libres comme des ballons soufflés à l'hélium, errant dans l'air sans trace de leur origine.

 Et puis un jour, on retrouve une origine : là où les ballons sont soufflés.

 Dans La connaissance inutile, Jean-François Revel a crevé un de ces mystérieux ballons. Des esprits bien intentionnés (?) avançaient constamment la statistique affreuse de 50 millions de morts de faim dans le monde par année. Le but recherché était la plupart du temps idéologique : culpabiliser le monde occidental vis-à-vis du tiers monde. Or, il meurt par année dans le monde, en tout, environ... 50 millions de personnes. La famine fait probablement entre 1 et 2 millions de morts... la plupart du temps en pays « socialiste » du tiers monde. C'était un beau ballon.

 Comment voir clair maintenant dans tout ce bric-à-brac statistique sur la fameuse « violence faite aux femmes », comme dit la langue de bois, et sur la violence en général dans notre société?

 Il y a en fait un petit nombre de sources d'où l'on peut obtenir des statistiques fiables sur la violence, sous toutes ses formes, déclarée et non déclarée. Ces sources sont généralement gouvernementales. Des ministères, comme ceux de la Protection publique au Québec, du Solliciteur général à Ottawa, et des organismes publics comme le Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme émettent des statistiques sur la violence. Et encore là, il faut être vigilants car on peut toujours nous gonfler des «ballounes».

 Et c'est justement ce qu'a fait en 1987 le Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme (CCCSF).

 Regardons bien comment on peut fignoler une statistique.

 Le CCCSF fait officiellement savoir en juin 1987 [3] qu'il y a au Canada environ un million de femmes battues. Tous les journaux reprennent l'effarante statistique. Enfin on a mesuré « la violence faite aux femmes »! Le chiffre magique fait son tour de presse et entame une brillante carrière. Il va se promener partout. Je l'ai encore vu dans le numéro de février 1990 de la revue « Femmes Suisses » qui commentait la tuerie de Polytechnique. Depuis trois ans, le chiffre du CCCSF est LA référence et c'est de lui qu'on s'inspire quand on avance le chiffre d'environ 300,000 femmes battues au Québec.

 Comment en est-on arrivé au chiffre de un million de femmes battues?

 Voici d'abord comment le CCCSF a défini une « femme battue » :

« La femme battue, c'est celle qui a perdu sa dignité, son autonomie et sa sécurité, qui se sent prisonnière et sans défense parce qu'elle subit directement et constamment ou de façon répétée des violences physiques, psychologiques, économique, sexuelles ou verbales. C'est celle qui doit essuyer des menaces continuelles et qui voit son amoureux, mari, conjoint, ex-mari ou ex-amoureux – homme ou femme – se livrer à des actes violents sur ses enfants, ses proches, ses amis, ses animaux familiers ou les biens auxquels elle tient. Aussi l'expression « femme battue » englobera-t-elle toutes les répercussions des violences infligées à la femme elle-même, à ses enfants, à ses amis et parents et à la société dans son ensemble.» [4]

 Voilà la définition sur laquelle est basée la statistique du million de femmes « battues ». Ce million comprend donc des femmes « battues » économiquement, psychologiquement ou verbalement, qui éprouvent une perte de dignité ou de contrôle, qui ont vu leur batteur de mari s'en prendre au chien de la maison ou à une potiche chinoise. Il faut relire la définition du CCCSF, c'est exactement ce qu'elle dit. Il n'y manque que le sentiment d'être regardée de travers, ce qui nous ferait des femmes « battues visuellement ». Combien de pays pourraient en dire autant?

 Mais ce n'est pas tout! Comment à partir de cette définition « extra-large » a-t-on trouvé un million de femmes battues?

 Suivez le guide!

Les auteurs du rapport ont constaté qu'en 1985, 15,730 femmes à travers le Canada s'étaient retrouvées dans 110 refuges pour femmes, « battues » de la façon décrite plus haut.

 On a extrapolé ces chiffres pour les 230 refuges existant alors au pays, ce qui donne le total d'environ 33,000 femmes « battues » pour l'ensemble du pays. Mais comme ces refuges ne répondent pas à la demande et qu'une femme sur deux y est refusée, on double le chiffre, disons à 65,000.

 Encore un petit effort! Les auteurs du rapport se servent alors d'une étude faite dans la ville de London, en Ontario, qui montre que 89 p. cent des femmes « battues » ont demandé de l'aide ailleurs que dans un refuge. Cela autorise donc à multiplier par 9 le total de 65,000 obtenu plus tôt. Nous voilà donc à 580,000 femmes battues, disons 600,000. Dernière étape : comme on estime qu'une femme « battue » sur trois ne demande de l'aide nulle part, on grossit les 600,000 à 900,000. Disons un million!

 Voilà! Une statistique nous est née. Les manchettes ont ensuite suivi dans les journaux. On a lu partout, en grosses lettres noires, sur la foi de cette « statistique », qu'il y avait un million de femmes « battues » au Canada.

 À quoi ressemble une opération semblable? À de la fabrication de preuves. Il « fallait » que la statistique sur la « violence faite aux femmes » fût stupéfiante, car le discours l'avait toujours soutenu. Imaginez si on était arrivé avec des chiffres démobilisateurs!

 Si on prend au sérieux ce chiffre, il y aurait au Québec environ 250,000 femmes « battues ». Or, on voit dans les chiffres que j'ai étalés à la section 3, que l'évaluation se promène de 800,000 (premier prix à The Gazette, bravo!) à 65,000 (le chiffre de la police – 6,500 – multiplié par 10). On remarque aussi dans ces citations que le mot « battues », étiré au-delà de tout bon sens par le CCCSF, revient souvent à son vrai sens : violence physique. Le message lancé en 1987 par le CCCSF revenait à dire, dans l'esprit des gens, qu'il y avait au Canada un million de femmes qui recevaient des coups. C'est bien ainsi que l'interprète Armande Saint-Jean, en caractères gras, pour ne pas que cela nous échappe : « Une Canadienne sur dix se fait battre régulièrement par son mari » [5]. II n'est plus question d'être « battue » économiquement, psychologiquement ou verbalement.

 Mme Saint-Jean utilisait une statistique du CCCSF remontant à 1980 et qui aboutissait aux mêmes résultats que le rapport de 1987 ... comme si on s'arrangeait pour arriver à un certain résultat.

 Voilà donc comment, par la voie d'un organisme officiel et grâce à la manipulation des chiffres et des mots, nous sommes devenus une nation de batteurs de femmes.

 Un déficit grave

Mais avant de clore ce chapitre sur l'art de la statistique, faisons un dernier exercice, pour garder la main.

 Le 23 août 1990, le Regroupement provincial des maisons d'hébergement et de transition pour femmes victimes de violence conjugale (ne pourraient-elles pas se trouver un sigle!) annonçait que ses 46 maisons avaient accueilli 100,000 femmes, victimes de violence conjugale.

 Faisons donc un petit calcul en utilisant la méthode du CCCSF, telle qu'exposée plus haut.

 Cet organisme partait du chiffre suivant : 15,730 femmes « battues » dans 110 maisons refuges. Notons au départ, quelque chose d'étrange : chaque maison accueille au Québec, en moyenne, plus de 2000 femmes annuellement. Au Canada, cette moyenne serait de 140, selon les chiffres du CCCSF. Il y a quelque chose qui cloche là-dedans. Quelqu'un nous triche quelque part ... Mais comme ce sont les chiffres que l'on nous fournit, utilisons-les!

 Voici les étapes du calcul, méthode CCCSF :

  1. Parmi les femmes qui se présentent au refuge, la moitié sont refusées faute de places : il faut multiplier par deux.

  2. Nous en avions 100,000, nous en avons donc maintenant 200,000 ;

  3. 89 pour cent des femmes battues demandent de l'aide ailleurs que dans un refuge. Donc : multiplier par 9.

  4. 200,000 x 9 = 1,800,000 ;

  5. Pour deux femmes battues, une troisième ne demande d'aide nulle part. Il faut donc ajouter 50 pour cent au total précédent.

  6. 1,800,000 x 1.50 = 2,700,000.

 Résultat ahurissant! Car selon le recensement de 1986, il y a 2,542,040 femmes de plus de 18 ans au Québec. Nous avons donc tellement de femmes battues que nous enregistrons un déficit de femmes tout court. Il ne reste qu'une solution: puiser chez les mineures. C'est écœurant!

Les vrais chiffres

L'usage abusif de statistiques crée évidemment l'illusion que la violence est généralisée et que, comme on l'a fait dire au premier ministre, la violence s'exerce de plus en plus contre les femmes. Bien des gens sont convaincus que ce sont surtout les femmes qui subissent la violence et que celle-ci prend une ampleur inquiétante.

 Or, tout cela est faux.

 On peut prendre les statistiques à deux ni veaux. D'abord celles de la police, ensuite celles des sondages qui permettent de mieux mesurer le degré réel de violence.

 Pour les années 1988 et 1989, les données compilées de l'ensemble des services de police au Québec montrent que la violence (homicides, tentatives de meurtres, infractions d'ordre sexuel, voies de fait, vols qualifiés et enlèvements) touche 7 personnes sur mille. C'est-à-dire que 99,3 pour cent de la population n'est pas concernée par la violence déclarée contre les personnes. Les homicides touchent entre 2 et 3 personnes sur 100,000, selon les années. Les voies de fait sont la forme de violence la plus répandue et touchent cinq personnes sur 1,000.

 Une première constatation s'impose : les cas de femmes tuées par leur conjoint n'ont pas l'ampleur qu'on prétend. Quarante pour cent des meurtres, écrivait Francine Pelletier dans La Presse du 17 décembre 1988. Pour l'ensemble du Canada, les statistiques judiciaires de 1987 montrent que ces cas constituent 15 p. cent de tous les homicides.

 Mais les statistiques judiciaires ne sont pas les plus utiles pour mesurer le degré réel de violence contre les personnes dans une société. Les victimes sont loin de toujours rapporter les crimes qui les touchent. Il existe donc des chiffres « noirs » de la criminalité.

 C'est pourquoi des sondages sont faits auprès de larges secteurs de la population pour mesurer au plus près ce qu'on appelle la victimisation. Plutôt que de comptabiliser les crimes connus, on sonde la population sur la criminalité qu'elle subit.

 Le solliciteur général du Canada a réalisé en 1982 un tel sondage auprès de 61,000 Canadiens d'au moins 16 ans habitant sept centres urbains du pays (Vancouver, Edmonton, Winnipeg, Montréal, Halifax-Darthmouth, St. John's). Il s'agit, par son échantillonnage, d'un super sondage. Ses résultats ont été rendus publics dans dix fascicules publiés entre 1983 et 1988. Malheureusement, ils ne nous fournissent pas de données par ville, ce qui aurait été intéressant, étant donné que Montréal est une ville beaucoup moins violente que Vancouver. Que disent tout de même ces chiffres?

 Ils nous disent d'abord que contrairement à une opinion répandue, le crime au Canada est rarement violent dans les faits. « Les Canadiens sont beaucoup plus susceptibles d'être victimes de crimes contre les biens que de crimes contre la personne », est-il écrit dans le fascicule no 1. La proportion est d'environ un contre cinq.

 La violence contre les personnes atteint dans ce sondage le taux de 7 p. cent ou 70 incidents pour 1000 habitants. La tableau se lit comme suit :

 Qui est victime de cette violence? D'abord les hommes. Il y a seulement dans la catégorie des agressions sexuelles que les femmes sont plus victimisées que les hommes (sept fois plus). Les hommes sont les victimes des deux tiers des vols avec violence et des voies de fait.

 Dans le fascicule numéro 4 (1985), les auteurs écrivent : « La peur généralisée qu'un grand nombre de femmes expriment ne peut s'expliquer par la fréquence des agressions sexuelles qui, dans leur forme extrême, sont relativement rares. L'agression sexuelle était l'infraction la plus grave comprise dans le sondage et représentait un p. cent du total estimatif des incidents ». Les auteurs définissait ainsi l'agression sexuelle : « Le viol, la tentative de viol, l'attentat à la pudeur et la tentative d'attentat à la pudeur ».

 En mars 1990, Statistique Canada publiait de nouvelles données dans « Profil de la victimisation au Canada ». L'enquête a été faite en janvier et février 1988 auprès de 9870 personnes.

 Elle confirme les données du sondage de 1982. « En général, peut-on y lire, on enregistre les taux les plus élevés de victimisation des personnes chez les hommes, les jeunes, les habitants des villes, les célibataires et les étudiants ou les chômeurs. »

 À la page 26, les auteurs notent : « Les répondants ont déclaré trop peu de cas d'agression sexuelle pour permettre la production d'estimations statistiquement fiables ». Il ne faut certainement pas en conclure que l'agression sexuelle n'existe pas. Mais il est clair, et cela était aussi évident dans le sondage de 1982, que ce type d'agressions demeure marginal, même en tenant compte du fait qu'elles ne sont pas toujours rapportées. [6] II n'y a pas seulement l'agression sexuelle ou la violence familiale qui sont cachées à la police. Le sondage de 1982 estimait que plus de la moitié des vols qualifiés et des voies de fait n'étaient pas signalés. De 60 à 75 p. cent (selon les villes) des vols de biens personnels et du vandalisme ne sont pas rapportés. D'où l'utilité des sondages.

 Celui de 1988 révèle les faits suivants :

 Constatons une fois de plus que le taux réel de criminalité a peu à voir avec la perception qu'en a la population : c'est dans la région la plus sûre du pays, le Québec, que les gens ont le plus peur de circuler la nuit et qu'ils ont adopté un comportement défensif. Les études sur la violence démontrent d'ailleurs qu'elle fait d'autant plus forte impression sur les gens que ceux-ci sont non-violents.

 Conclusion

Il est évident que les statistiques dont se servent les militantes féministes sont grossièrement exagérées et qu'en les répétant sans aucune forme d'examen les médias accréditent le mythe de la violence généralisée contre les femmes. L'abus des statistiques pour défendre de bonnes causes est une pratique courante. On a vu à l'hiver de 1990, des « intervenants en itinérance » (ainsi nomme-t-on en volapük administratif ceux qui s'occupent des clochards) nous faire trembler avec la révélation que 300 clochards par année étaient retrouvés morts dans les rues de Montréal. Ce chiffre représentait en fait la totalité des personnes mortes sans témoin et dont le corps fut amené à la morgue pour autopsie : suicidés, victimes de meurtres, de morts naturelles dans la rue ou chez soi, etc.

 À propos des femmes, il s'est créé une vraie psychose. À partir du fait que la violence contre les femmes est plus cachée que celle contre les hommes, on s'autorise à lancer n'importe quoi. Il se passerait une chose aberrante : la majorité des femmes seraient les victimes secrètes d'une violence jamais mesurée.

 Voyons donc! Si une telle violence existait, ça se saurait! Même si les statistiques de la police n'en parlaient pas, on saurait bien ce qui se passe. On ne vit pas dans les nuages. On sait tous que plein de gens trichent l'impôt avec leurs petits revenus officieux (du cash, pas de chèque!) même si les statistiques ne nous le disent pas. Nous apprenons un tas de choses sur les moeurs sexuelles des gens, sur leurs habitudes de vie, on sait qui va avec qui, on sonde les gens sur combien de fois ils font la chose par semaine et on réussirait à cacher une violence généralisée chaque jour contre les femmes! Ce n'est pas crédible.

 Dans son [livre] Histoire de la violence, Jean-Claude Chesnais cite des évaluations qui ont été faites aux États-Unis en 1975 sur le nombre total de victimes – enfants, femmes, parents – de violence familiale. Ces violences toucheraient environ quatre pour cent de la population globale. Que représentent dans ce chiffre les femmes battues? Un, deux pour cent? Et ici au Québec ce serait dix, vingt fois pire qu'aux États-Unis alors que l'ensemble de la violence contre les personnes y est à son degré le plus bas en Amérique du Nord?

 Chesnais écrit au sujet de la violence familiale : « S'agissant d'apprécier la cruauté, comparée selon les pays et les époques, des hommes à l'égard de leurs compagnes, il convient d'observer la plus grande réserve à l'égard du discours des médias. La violence maritale est, le plus souvent, inversement proportionnelle à l'importance qu'on lui accorde dans la presse. Là où elle est prévalente, comme dans les sociétés machistes d'Amérique latine – aux Caraïbes notamment – ou dans les communautés traditionnelles de civilisation musulmane – par exemple en Iran –, elle est plus objet de souffrance résignée que de dénonciation hystérique. Le discours est trompeur, il n'est que le reflet inversé de la réalité. C'est, en effet, précisément aux États-Unis, où – les premiers colons ayant dû privilégier leurs trop rares compagnes – les femmes sont, de longue date, plus émancipées que sur le vieux continent, que les plaintes de femmes battues sont, en proportion, les plus répandues. La violence maritale est d'autant plus aisément signalée qu'elle est anormale. Il n'est pas dans nos intentions de vouloir la nier ou la minimiser, mais seulement de la ramener à sa juste dimension. Que la brutalité puisse de nos jours subsister, sans possibilité de recours, a de quoi faire scandale, certes, mais la question est à envisager sous toutes ses facettes. Il existe des femmes battues, comme il existe aussi des enfants battus, des vieillards battus, et aussi des hommes battus. Il y a des brutes, mais aussi des mégères... » [7]

 Pourquoi finalement lit-on tant de chiffres terrifiants et irréalistes sur « la violence faite aux femmes »? Pour une raison qui est vieille comme le monde et que le sociologue Gaston Bouthoul a ainsi formulée : « La tendance naturelle de l'esprit humain est de croire avant de savoir ».

 Le discours incessant que l'on entend au Québec sur les légions de femmes battues relève du phénomène de la croyance militante : on fait sienne la cause des femmes et à partir de là, on accepte comme vrai tout ce qui est bon pour la cause. On ne cherche plus à savoir, on cherche à confirmer ses croyances. L'esprit critique y perd généralement ses droits. J'ai connu des gens qui militaient pour toutes sortes de causes et le phénomène est toujours le même : la cause devient le critère de toute vérité. La question n'est pas de savoir s'il y a vraiment une femme sur quatre qui subit des agressions sexuelles, elle est de savoir si un tel chiffre est bon ou mauvais pour la cause. La violence contre les femmes existe, elle se mesure approximativement, une partie certainement reste cachée mais pour croire à l'iceberg immergé, il faut les capacités de fabulation et l'esprit de paranoïa des militants professionnels. Il y a des gens qui sont nés pour militer. La psychologie du militant se nourrit d'une grosse portion d'esprit de sérieux, d'une obsession de la persécution et de l'existence probable de complots colossaux. Si les gens qui lui font face sont le moindrement culpabilisables, le militant triomphe et fait avaler des couleuvres grosses comme des boas.


[1] Roch Côté, Manifeste d'un salaud, Éditions du Portique © 1990.
(Les Éditions du Portique c.p. 234 Terrebonne, Québec, J6W 3L5.)

CA VA FAIRE! J'en ai assez entendu. Après la tuerie de l'École Polytechnique, le 6 décembre 1989, les grandes orgues du féminisme m'ont déversé sur la tête leurs tombereaux d'insanités. J'ai lu partout que je suis un salaud. Que j'ai tiré à Polytechnique. Qu'en plus du cochon, il y a en moi un Marc Lépine qui dort d'un œil seulement. Que je porte sur moi 25 siècles de haine contre les femmes. D'accord! Je suis un salaud. Mais je ne me sens pas coupable et je ne demande aucun pardon. Salaud et content de l'être. Il ne me reste qu'une chose à faire, c'est de le manifester. Voici donc le manifeste d'un salaud.

L'auteur est journaliste. Il a exercé son métier aux quotidiens Le Soleil, Le Jour et La Presse. Il a participé à la fondation du magazine Croc et a enseigné la presse écrite à l'Université du Québec à Montréal.

[2] Chesnais, Jean-Claude, Histoire de la violence, coll. Pluriel, © 1981.

[3] Pour de vraies amours, Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme, juin 1987.

[4] Doc. cit., p.17.

[5] Saint-Jean, A., ouvr. cit., p.182

[6] Une statistique française, puisée dans le quotidien Le Monde en 1989, établissait à moins de 3 pour cent les cas d'agressions sexuelles physiques chez les mineurs des deux sexes.

[7] Chesnais, J.-C., ouvr. cit. p.123.


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