LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

Kenji Nakagami

1946 — 1992

Écrivain japonais
 

7. Résistance — Burakumin

Il obtint le plus haut prix littéraire du Japon en 1975. Il est reconnu, à 42 ans, comme l'un des plus grands romanciers du Japon de l'après-guerre.

Au Japon, la répression de l'individualisme et de toute velléité de révolte est appliquée par le respect d'une étiquette rigoureuse.

Tokyo est la seule grande ville du monde où il soit possible de déambuler sans risque à toute heure du jour et de la nuit : pas d'agression, peu de drogue, pas de bousculade. Le respect de l'autre paraît extrême, le raffinement généralisé. Pourquoi alors se révolter, comme le fait Nakagami, contre cette civilisation exquise et cette société efficace ? C'est qu'elles dissimulent, nous assure l'écrivain, une répression extrême et secrète. Pour celui-ci, le régime japonais est un « fascisme impérial ».

On croit à tort, au Japon et hors du Japon, dit Nakagami, que l'économie japonaise est un modèle de capitalisme qui marche et sur lequel les entreprises occidentales devraient calquer leur organisation. Lourde erreur ! Le système japonais n'est pas capitaliste, il est impérial. En dépit du rôle apparemment mineur du souverain depuis 1945, l'idée que représente l'empereur continue de régner sur le Japon. Non pas en pratique, mais dans les comportements psychologiques qu'elle induit. Tout ce que les étrangers ne comprennent pas du Japon relève, selon Nakagami, du système impérial : le respect des formes, de l'autorité, de la hiérarchie, l'absence de contestation, l'ardeur au travail, le refus de l'individualisme ne sont que les conséquences de ce « modèle de servitude mentale ». Tout cela, bien entendu, est non dit puisque, par définition, l'autorité de l'empereur est symbolique et dissimulée.

Cette répression de l'individualisme et de toute velléité de révolte est appliquée dans la vie quotidienne des Japonais par le respect d'une étiquette rigoureuse. Nakagami l'appelle la « barrière invisible ». Contrairement à ce qu'il en est en Occident, où l'on cherche a priori les grands contrastes, « elle sépare, à partir de différences infimes, non pas le bien du mal, mais le beau du laid ». Seul le détail compte, seule la différence minime est importante. Car du beau et du laid dérivent naturellement ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, le vrai et le faux, le bien et le mal. Celui qui ne respecte pas ce code, qu'il soit individualiste ou qu'il dénonce l'existence de la « barrière invisible », est tout simplement exclu : il n'est pas japonais.

L'exclusion, précise Nakagami, ne concerne pas que les étrangers. Elle frappe aussi à l'intérieur même de la société japonaise, les immigrés, Coréens, Chinois ou Philippins qui travaillent au Japon. Les Japonais ne les « voient » pas et ne les mentionnent jamais. Les Coréens installés parfois depuis plusieurs générations, sont les victimes toutes particulières de cette exclusion de l'Autre. De manière plus radicale encore, la société japonaise exerce une discrimination impitoyable depuis des siècles, à l'encontre de plusieurs millions d'authentiques Japonais qui ne se distinguent ni par la race ni par la langue : les Burakumin, une véritable caste « d'intouchables ».

Les Burakumin — littéralement : « ceux qui habitent les villages » — sont, à l'origine, des Japonais chargés de tuer les animaux, transporter les carcasses, travailler le cuir ; ils transgressent, pour le compte de la société, les interdits du bouddhisme. Ils sont maintenant dans tous les secteurs d'activité partout au Japon, mais ils ne peuvent se marier qu'entre eux.

Nakagami, lui-même Burakumin, nous dresse ainsi un tableau de la société japonaise à l'opposé des apparences : loin d'être homogène et civilisée, elle est en réalité hiérarchique, contraignante, profondément inégalitaire, fondée sur l'exclusion de l'Autre et le marquage de boucs émissaires, comme les Burakumin et les immigrés avec interdiction tacite d'en parler, ni entre soi, ni a fortiori avec les étrangers : le seul fait d'évoquer tous ces interdits conduit à l'éviction sociale.

Cette idéologie japonaise, observe Nakagami, est douée d'une formidable capacité de digérer et de fondre en elle toutes les tentatives de révolte. Que ce soit les révoltes des paysans de l'ancienne société agraire, les protestations étudiantes des années 60 — Mai 68 fut précédé au Japon d'une année d'émeutes extrêmement violentes —, ou aujourd'hui, les manifestations des écologistes et environnementalistes, tous ces mouvements sont toujours absorbés par la société : les jeunes gens en révolte finissent en cadres d'entreprise respectables et respectueux de l'ordre établi.

À la mode vestimentaire s'ajoutent des modes intellectuelles que Nakagami juge tout aussi superficielles. Il dénonce la pensée « jetable », en vogue parmi la jeunesse japonaise, l'engouement subit pour des oeuvres intellectuelles archi-nulles de jeunes écrivains « médiatisés », des pastiches souvent inspirés par les « nouveaux philosophes » français. Mais fashion et « nouvelle philosophie » conduisent paradoxalement à une nouvelle uniformité. La jeunesse, observe Nakagami, ne fait à son tour que cultiver la différence insignifiante, l'homogénéité dans l'originalité, la forme plutôt que le contenu. Au total, la « Nouvelle Race » perpétue l'idéologie japonaise, elle a vocation d'être digérée à son tour. Cette génération, conclut sans modestie Nakagami, n'a produit ni le Mishima ni le Nakagami qui remettraient véritablement en cause le « fascisme impérial ».

Les élites, nous dit Nakagami, se méfient de tout ce qui vient du petit peuple japonais. Castes dirigeantes et lettrés préfèrent — par prudence — s'inspirer de l'étranger. Voilà pourquoi de tout temps, le Japon a importé : le bouddhisme de Chine et de Corée, le Code civil de France, l'ordre militaire d'Allemagne, la technique des États-Unis. Avant la guerre, nous apprend Nakagami, les étudiants japonais avaient inventé une chanson, restée célèbre, intitulée Dekansho, d'après les noms de Descartes, Kant et Schopenhauer, les trois philosophes auxquels les étudiants devaient consacrer l'essentiel de leur temps. L'intelligentsia japonaise reste sous l'emprise d'un Dekansho mis au goût du jour ; il suffit, observe Nakagami, de remplacer la trilogie des années trente par Marx, Foucault et Sartre. Cette élite japonaise qui paraît si souvent arrogante est en vérité, accuse Nakagami, totalement dépendante de l'Occident.

Contrairement à ce qui se passe en Occident, les intellectuels japonais, ajoute Nakagami, n'exercent aucune fonction critique. On ne dit jamais, observe-t-il, que les intellectuels japonais n'ont pas dénoncé le fascisme de l'avant-guerre, hormis quelques isolés ; ils ne l'ont même pas dénoncé après la guerre, alors qu'ils ne couraient plus aucun risque. « Mes oeuvres, nous dit-il, sont des bombes que je lance contre l'invisible barrière entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. »

Pourtant, ajoute-t-il, le petit peuple japonais pourrait donner au monde de grandes leçons de vie et de civilisation : le sens de l'éphémère et la vertu de l'assimilation. « L'éphémère, c'est l'essence même du Japon, car chacun ici sait qu'à tout instant un tremblement de terre peut nous engloutir. » Les secousses, fortes ou faibles, quasi quotidiennes, le rappellent sans cesse. Rien au Japon n'est ancien, peu d'habitations ont plus de trente ans d'âge. Les seuls bâtiments qui ont résisté au temps sont des temples et des palais. L'autre leçon de civilisation populaire, ajoute-t-il, tient à notre capacité peu commune d'assimiler les apports extérieurs les plus divers. Par contraste avec les attitudes occidentales de résistance directe à l'autoritarisme, la force du petit peuple japonais, conclut Nakagami, est en définitive contenue dans son sens de l'éphémère, de la fragilité de toute chose, ainsi que dans sa capacité d'assimilation et de tolérance.

Philo5
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