LES VRAIS PENSEURS 

Guy Sorman

Fayard © 1989

Ilya Prigogine

1917 — 2003

Physicien et chimiste belge
 

2. Science — Chaos

Prix Nobel de chimie en 1977, il a revitalisé la science, grâce à des théories fécondes pour l'étude des problèmes aussi variés que le trafic automobile, sociétés d'insectes, croissance des cellules cancéreuses. Il est l'auteur de recherches sur les structures dissipatives.

L'univers n'est plus une horloge, mais un chaos

La créativité scientifique existe au même titre que la créativité artistique. La science est toujours un enchaînement de propositions réfutables, et ce qui échappe à toute possibilité de réfutation relève de la magie ou de la mystique, non du domaine scientifique.

La science n'apparaît qu'en fonction de l'idée que les hommes se font de l'Univers. Si un peuple est persuadé qu'un Créateur est à l'origine du monde et détermine son futur, c'est qu'il existe des lois et un avenir discernables. Au XVIIe siècle, rappelle Prigogine, les lois de la Nature renvoyaient à un Législateur suprême. Il appartenait donc aux savants de décoder ces lois divines, et ces savants avaient vocation à devenir omniscients : l'apparition de la science moderne en Occident au XVIIe siècle classique est en résonance avec la théologie de l'époque. Mais cette croyance en un Dieu fort et rationnel, condition nécessaire à l'apparition de la science, n'a pas été suffisante. Il fallait aussi, ajoute Prigogine, qu'au Dieu fort s'oppose un roi faible, c'est-à-dire un certain « jeu » politique et social qui incite à l'inquiétude spirituelle et permette aux débats intellectuels de se déployer. Pour Prigogine, c'est la querelle permanente, dans l'Europe du Moyen Âge entre les papes et les rois, qui engendra cette circonstance favorable à la pensée indépendante.

À ce schéma européen, Prigogine oppose la Chine. Pourquoi la science moderne n'est-elle pas née en Chine ? La réponse est à nouveau d'ordre culturel. Le pouvoir impérial a traditionnellement réprimé toute innovation capable de troubler l'ordre social. Par ailleurs, les conceptions théologiques de la Chine correspondent à une vision globale, holistique, de l'Univers, qui ne se prête pas à une analyse des lois mécaniques. Au contraire de l'Europe, la Chine connaissait une divinité faible et un pouvoir fort. C'est pourquoi les découvertes fondamentales qui y furent faites — boussole, poudre, gouvernail — ne débouchèrent là-bas sur aucune application pratique, aucun changement historique majeur.

La culture ambiante oriente ses recherches comme le font le pouvoir et l'argent. Notre science classique, vision d'un Univers réglé comme une horloge est plus que démodée : elle est désormais fausse !

Au niveau des électrons, la physique classique n'est plus valable et nous entrons dans le monde des incertitudes. La structure de la matière n'est plus définie par des lois déterministes, mais par des modèles de probabilité. Notre monde physique n'est pas une horloge, mais un chaos imprévisible. Toutes les théories déterministes fondées sur l'enchaînement nécessaire des causes et des conséquences sont progressivement remplacées par des calculs de probabilité.

Le temps (weather) est imprévisible par définition. Il est le résultat d'une somme d'incertitudes : c'est un système dynamique instable. Cela veut dire que la moindre variation en un lieu quelconque de la planète entraîne des effets considérables. C'est ce que l'on appelle « l'effet papillon » : un battement d'aile de papillon à Pékin peut provoquer un léger souffle qui, de proche en proche, donnera naissance à un ouragan sur la Californie.

L'Histoire sainte des sept années de vaches grasses qui alternent avec les sept années de vaches maigres prédites par Joseph à Pharaon est réfutée. Il se trouve que les crues du Nil ont été mesurées depuis plusieurs milliers d'années : leur analyse sur ordinateur montre que ces crues ne sont pas prévisibles, qu'elles sont chaotiques par nature. Des économistes ont abouti aux mêmes conclusions pour l'évolution des prix ou les cours de la Bourse observés sur de longues périodes.

C'est toute la vision déterministe du monde qui s'effondre. Einstein remarquait déjà que le plus surprenant, dans notre Univers, c'est que l'on puisse y comprendre quelque chose. Cet ordre qui naît du chaos est la formule qui résume le mieux, selon Prigogine, la science moderne, et cela vaut pour toutes les disciplines. L'économie fonctionne sur ce modèle : de la somme d'activités individuelles désordonnées surgissent l'ordre social et le progrès économique.

Pour les déterministes, est scientifique ce qui est prévisible : l'ordre chaotique de Prigogine ne paraît imprévisible que dans la mesure où nos connaissances ne nous permettent pas encore de le prévoir. Faux ! répond Prigogine. Le chaos est imprévisible par nature, puisqu'il faudrait, pour le prévoir, disposer d'une quantité d'information infinie. Prigogine estime qu'il est curieux que de soi-disant rationalistes s'attachent à des principes qui sont devenus contradictoires avec les découvertes récentes de la science.

Philo5
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