1922 et 1953

Langage

par Ludwig Wittgenstein

Extrait de « Tractatus logico-philosophicus » et de « Investigations philosophiques »

1. PREMIÈRE PHILOSOPHIE [1]

Note à propos de la numérotation du Tractatus logico-philosophicus [2]

Le monde (1 et 2.0)

L'image du monde : la pensée (2.1, 3 et 4)

Logique mathématique : grammaire du langage (5 et 6)

Conclusion du Tractatus logico-philosophicus (7)

2. DEUXIÈME PHILOSOPHIE [3]

Jeux de langage

* * *

1. PREMIÈRE PHILOSOPHIE

Le monde

1 - Le monde est tout ce qui a lieu.

1.1 - Le monde est la totalité des faits, non des choses. [4] [voir 2.04, 2.063 et 2.1]

1.11 - Le monde est déterminé par les faits, et par ceci qu'ils sont tous les faits.

1.12 - Car la totalité des faits détermine ce qui a lieu, et aussi tout ce qui n'a pas lieu.

1.13 - Les faits dans l'espace logique sont le monde. [voir 2.063]

1.2 - Le monde se décompose en faits.

1.21 - Quelque chose peut isolément avoir lieu ou ne pas avoir lieu, et tout le reste demeurer inchangé. [voir 2.061 et 2.062]

2 - Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose [la mémoire].

[...]

2.012 - En logique, rien n'est accidentel : quand la chose se présente dans un état de choses, c'est que la possibilité de l'état de choses doit déjà être préjugée dans la chose.

2.0121 - Il apparaîtrait pour ainsi dire comme accidentel qu'à une chose qui pourrait subsister seule en elle-même, une situation convînt par surcroît.

Si les choses peuvent se présenter dans des états de choses, cette possibilité doit être déjà inhérente à celles-ci.

(Quelque chose de logique ne peut être seulement possible. La logique traite de chaque possibilité, et toutes les possibilités sont ses faits.)

De même que nous ne pouvons absolument nous figurer des objets spatiaux en dehors de l'espace, des objets temporels en dehors du temps, de même ne pouvons-nous nous figurer aucun objet en dehors de la possibilité de sa connexion avec d'autres.

Si je puis me figurer l'objet lié dans l'état de choses, je ne puis me le figurer en dehors de la possibilité de ce lien.

[...]

2.014 - Les objets contiennent la possibilité de toutes les situations.

[...]

2.024 - La substance est ce qui subsiste indépendamment de ce qui a lieu.

2.025 - Elle est forme et contenu.

2.0251 - L'espace, le temps et la couleur (la capacité d'être coloré) sont des formes des objets.

2.026 - Ce n'est que s'il y a des objets qu'il peut y avoir une forme fixe du monde.

[...]

2.0272 - La configuration des objets forme l'état de choses.

2.04 - La totalité des états de choses subsistants est le monde.

[...]

2.061 - Les états de choses sont mutuellement indépendants.

2.062 - De la subsistance ou de la non-subsistance d'un état de choses, on ne peut déduire la subsistance ou la non-subsistance d'un autre état de choses.

2.063 - La totalité de la réalité est le monde [5].

L'image du monde : la pensée

2.1 - Nous nous faisons des images des faits.

2.11 - L'image présente la situation dans l'espace logique, la subsistance et la non-subsistance des états de choses.

2.12 - L'image est un modèle de la réalité.

[...]

2.21 - L'image s'accorde ou non avec la réalité ; elle est correcte ou incorrecte, vraie ou fausse.

[...]

2.225 - Il n'y a pas d'image vraie a priori.

3 - L'image logique des faits est la pensée.

3.001 - « Un état de choses est pensable » signifie : nous pouvons nous en faire une image.

3.01 - La totalité des pensées vraies est une image du monde.

3.02 - La pensée contient la possibilité des situations qu'elle pense. Ce qui est pensable est aussi possible.

3.03 - Nous ne pouvons rien penser d'illogique, parce que nous devrions alors penser illogiquement.

3.031 - On a dit que Dieu pouvait tout créer, sauf seulement ce qui contredirait aux lois de la logique. - En effet, nous ne pourrions pas dire à quoi ressemblerait un monde « illogique ».

3.032 - Figurer dans le langage quelque chose de « contraire à la logique », on ne le peut pas plus que figurer en géométrie par ses coordonnées une figure qui contredirait aux lois de l'espace ; ou donner les coordonnées d'un point qui n'existe pas.

3.0321 - Nous pouvons bien figurer spatialement un état de choses qui heurte les lois de la physique, mais non pas un état de choses qui heurte celles de la géométrie.

3.04 - Une pensée correcte a priori serait telle que sa possibilité détermine sa vérité.

3.05 - Nous ne pourrions savoir a priori qu'une pensée est vraie, que si sa vérité pouvait être reconnue dans la pensée même (sans objet de comparaison).

3.1 - Dans la proposition la pensée s'exprime pour la perception sensible.

3.11 - Nous usons du signe sensible (sonore ou écrit, etc.) de la proposition comme projection de la situation possible.

La méthode de projection est la pensée du sens de la proposition.

3.12 - Le signe par lequel nous exprimons la pensée, je le nomme signe propositionnel. Et la proposition est le signe propositionnel dans sa relation projective au monde.

[...]

3.144 - Les situations peuvent être décrites, non nommées. (Les noms sont comme des points, les propositions comme des flèches, elles ont un sens.)

[...]

3.22 - Le nom est dans la proposition le représentant de l'objet.

3.221 - Je ne puis que nommer les objets. Des signes en sont les représentants. Je ne puis qu'en parler, non les énoncer. Une proposition peut seulement dire comment est une chose, non ce qu'elle est.

[...]

3.261 - Chaque signe défini dénote par-delà les signes qui servent à le définir ; et les définitions montrent la direction.

Deux signes, l'un primitif et l'autre défini par des signes primitifs, ne peuvent dénoter de la même manière. On ne peut démembrer des noms au moyen de définitions. (Ni aucun signe qui a une signification isolément et par soi-même.)

3.262 - Ce qui, dans les signes, ne parvient pas à l'expression, l'emploi de ceux-ci le montre. Ce que les signes escamotent, leur emploi l'énonce.

3.263 - Les significations des signes primitifs peuvent être expliquées par des éclaircissements. Les éclaircissements sont des propositions contenant les signes primitifs. Ils ne peuvent donc être compris que si les significations de ces signes sont déjà connues.

3.3 - Seule la proposition a un sens ; ce n'est que lié dans une proposition que le nom a une signification.

3.31 - Chaque partie de la proposition qui caractérise son sens, je la nomme expression (symbole).

(La proposition elle-même est une expression.)

Est expression tout ce qui, étant essentiel au sens d'une proposition, peut être commun à des propositions.

L'expression fait reconnaître une forme et un contenu.

3.311 - L'expression présuppose les formes de toutes les propositions dans lesquelles elle peut apparaître. Elle est la marque caractéristique commune d'une classe de propositions.

3.312 - Elle est donc figurée par la forme générale des propositions qu'elle caractérise.

Et alors, dans cette forme, l'expression sera constante et tout le reste variable.

[...]

3.32 - Le signe est ce qui est perceptible aux sens dans le symbole.

[...]

3.332 - Aucune proposition ne peut rien dire à son propre sujet, puisque le signe propositionnel ne saurait être contenu en lui-même (c'est là toute la « théorie des types »).

[...]

4 - La pensée est la proposition pourvue de sens.

4.001 - La totalité des propositions est la langue.

4.002 - L'homme possède la capacité de construire des langues par le moyen desquelles tout sens peut être exprimé, sans qu'il ait une idée de ce que chaque mot signifie, ni comment il signifie. De même aussi l'on parle sans savoir comment sont produits les différents sons.

La langue usuelle est une partie de l'organisme humain, et n'est pas moins compliquée que lui.

Il est humainement impossible de se saisir immédiatement, à partir d'elle, de la logique de la langue.

La langue déguise la pensée. Et de telle manière que l'on ne peut, d'après la forme extérieure du vêtement, découvrir la forme de la pensée qu'il habille ; car la forme extérieure du vêtement est modelée à de tout autres fins qu'à celle de faire connaître la forme du corps.

Les conventions tacites nécessaires à la compréhension de la langue usuelle sont extraordinairement compliquées.

4.003 - La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites touchant les matières philosophiques ne sont pas fausses, mais sont dépourvues de sens. Nous ne pouvons donc en aucune façon répondre à de telles questions, mais seulement établir leur non-sens. La plupart des propositions et questions des philosophes découlent de notre incompréhension de la logique de la langue.

(Elles sont du même type que la question : le Bien est-il plus ou moins identique que le Beau?)

Et ce n'est pas merveille si les problèmes les plus profonds ne sont, à proprement parler, pas des problèmes.

4.0031 - Toute philosophie est « critique du langage ». (Mais certainement pas au sens de Mauthner [6]) Le mérite de Russell est d'avoir montré que la forme logique apparente de la proposition n'est pas nécessairement sa forme logique réelle.

4.01 - La proposition est une image de la réalité.

La proposition est un modèle de la réalité, telle que nous nous la figurons.

[...]

4.3 - Les possibilités de vérité des propositions élémentaires signifient les possibilités de subsistance ou de non-subsistance des états de choses.

[...]

Logique mathématique : grammaire du langage

5 - La proposition est une fonction de vérité des propositions élémentaires.

(La proposition élémentaire est une fonction de vérité d'elle-même.)

[...]

5.1 - Les fonctions de vérité peuvent être ordonnées en séries. Tel est le fondement de la théorie des probabilités.

5.101 - Les fonctions de vérité de tout nombre donné de propositions élémentaires peuvent être écrites selon un schéma du type suivant [7] :

(V V V V)       (p,q) Tautologie (si p alors p ; et si q alors q.) (p  p. q  q)

(F V V V)       (p,q) soit :      pas à la fois p et q. (~(p . q))

(V F V V)       (p,q)    "           si q alors p. (q  p)

(V V F V)       (p,q)    "           si p alors q. (p  q)

(V V V F)       (p,q)    "           p ou q. (p v q)

(F F V V)        (p,q)    "           non q. (~q)

(F V F V)        (p,q)    "           non p. (~p)

(F V V F)        (p,q)    "           p ou q, mais pas les deux. (p . ~q : v : q . ~p)

(V F F V)        (p,q)    "           si p alors q ; et si q alors p. (p ≡ q)

(V F V F)        (p,q)    "           p

(V V F F)        (p,q)    "           q

(F F F V)         (p,q)    "           ni p ni q. (~p . ~q) ou (p | q)

(F F V F)         (p,q)    "           p et non q. (p . ~q)

(F V F F)         (p,q)    "           q et non p. (q . ~p)

(V F F F)         (p,q)    "           q et p. (q . p)

(F F F F)          (p,q) Contradiction (p et non p ; et q et non q.) (p.~p. q.~q)

À ces possibilités de vérité de ses arguments de vérité qui vérifient une proposition, je donnerai le nom de fondements de vérité de cette proposition.

[...]

5.133 - Toute conséquence est conséquence a priori.

[...]

5.1361 - Les événements futurs, nous ne pouvons les conclure à partir des événements présents.

La croyance en un lien causal est un préjugé.

5.1362 - Le libre arbitre consiste en ce que nous ne pouvons connaître maintenant les actions futures. Nous ne pourrions les connaître que si la causalité était une nécessité interne, comme celle de la déduction logique. – L'interdépendance du connaître et de ce qui est connu est celle de la nécessité logique. (« A sait que p a lieu » est vide de sens, si p est une tautologie.)

[...]

5.23 - L'opération est ce qui doit arriver à une proposition pour que l'autre en résulte.

[...]

5.251 - Une fonction ne peut être son propre argument, tandis que le résultat d'une opération peut fort bien devenir sa propre base.

[...]

5.43 - Qu'à partir du fait p doivent s'ensuivre une infinité d'autres faits, à savoir ~~p, ~~~~p, etc., voilà qui est au premier abord à peine croyable. Et il n'est pas moins remarquable que le nombre infini des propositions de la logique (de la mathématique) suivent d'une demi-douzaine de « lois fondamentales ».

Mais toutes les propositions de la logique disent la même chose. À savoir : rien.

[...]

5.5423 - Percevoir un complexe signifie percevoir que ses éléments sont dans tel ou tel rapport.

Ceci explique bien aussi que l'on puisse voir de deux manières la figure ci-dessous comme un cube ; et de même pour tous les phénomènes analogues. Car nous voyons alors réellement deux faits distincts.

(Si je regarde tout d'abord les sommets marqués a, et seulement marginalement les sommets marqués b, a paraît être en avant ; et inversement.)

[...]

5.552 - L' « expérience » dont nous avons besoin pour comprendre la logique, ce n'est pas qu'il y ait tel ou tel état de choses, mais qu'il y ait quelque chose : mais ce n'est pas là une expérience.

La logique est antérieure à toute expérience – que quelque chose est ainsi. Elle est antérieure au Comment, non au Quoi.

[...]

5.6 - Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde.

5.61 - La logique remplit le monde ; les frontières du monde sont aussi ses frontières.

Nous ne pouvons donc dire en logique : il y a ceci et ceci dans le monde, mais pas cela.

Car ce serait apparemment présupposer que nous excluons certaines possibilités, ce qui ne peut avoir lieu, car alors la logique devrait passer au-delà des frontières du monde ; comme si elle pouvait observer ces frontières également à partir de l'autre bord.

Ce que nous ne pouvons penser, nous ne pouvons le penser ; nous ne pouvons donc davantage dire ce que nous ne pouvons penser.

5.62 - Cette remarque fournit la clef pour décider de la réponse à la question : dans quelle mesure le solipsisme est-il une vérité?

Car ce que le solipsisme veut signifier est tout à fait correct, seulement cela ne peut se dire, mais se montre.

Que le monde soit mon monde se montre en ceci que les frontières du langage (le seul langage que je comprenne) signifient les frontières de mon monde.

5.621 - Le monde et la vie ne font qu'un.

5.63 - Je suis mon monde. (Le microcosme.)

[...]

5.632 - Le sujet n'appartient pas au monde, mais il est une frontière du monde.

5.633 - Où, dans le monde, un sujet métaphysique peut-il être discerné?

Tu réponds qu'il en est ici tout à fait comme de l'œil et du champ visuel. Mais l'œil, en réalité, tu ne le vois pas.

Et rien dans le champ visuel ne permet de conclure qu'il est vu par un œil. [8]

[...]

5.634 - Ce qui dépend de ceci, à savoir qu'aucune partie de notre expérience n'est en même temps a priori.

Tout ce que nous voyons pourrait aussi être autre.

Tout ce que, d'une manière générale, nous pouvons décrire, pourrait aussi être autre.

Il n'y a aucun ordre a priori des choses.

[...]

6.121 - Les propositions de la logique démontrent les propriétés logiques des propositions, en formant par leur connexion des propositions qui ne disent rien.

On pourrait appeler encore cette méthode : méthode de réduction à zéro. Dans la proposition logique, les propositions sont mises entre elles en équilibre, et cet état d'équilibre montre alors comment ces propositions doivent être logiquement agencées.

6.122 - Il en résulte que nous pourrions aussi bien nous passer des propositions logiques, puisque, dans une notation convenable, nous pouvons déjà reconnaître les propriétés formelles des propositions à la seule inspection de celles-ci.

[...]

6.1222 - Cela éclaire la question : Pourquoi les propositions logiques ne peuvent-elles être confirmées par l'expérience, pas plus que par l'expérience elles ne peuvent être réfutées ? Non seulement une proposition de la logique ne peut être réfutée par aucune expérience possible, mais encore elle ne peut être confirmée par aucune.

[...]

6.3 - L'exploration de la logique signifie l'exploration de toute capacité d'être soumis à des lois. Et hors de la logique, tout est hasard.

[...]

6.36311 - Que le soleil se lèvera demain est une hypothèse, et cela veut dire que nous ne savons pas s'il se lèvera.

6.37 - Rien ne contraint quelque chose à arriver du fait qu'autre chose soit arrivé. Il n'est de nécessité que logique.

6.371 - Toute la vision moderne du monde repose sur l'illusion que les prétendues lois de la nature sont des explications des phénomènes de la nature.

6.372 - Aussi se tiennent-ils devant les lois de la nature comme devant quelque chose d'intouchable, comme les Anciens devant Dieu et le Destin.

Et les uns et les autres ont en effet raison et tort. Cependant les Anciens ont assurément une idée plus claire en ce qu'ils reconnaissent une limitation, tandis que dans le système nouveau il doit sembler que tout est expliqué.

6.373 - Le monde est indépendant de ma volonté.

[...]

6.4 - Toutes les propositions ont même valeur.

6.41 - Le sens du monde doit être en dehors de lui. Dans le monde, tout est comme il est, et tout arrive comme il arrive; il n'y a en lui aucune valeur - et s'il y en avait une elle serait sans valeur.

S'il y a une valeur qui a de la valeur, elle doit être extérieure à tout ce qui arrive, et à tout état particulier. Car tout ce qui arrive et tout état particulier est accidentel.

Ce qui le rend non accidentel ne peut être dans le monde, car ce serait retomber dans l'accident.

Ce doit être hors du monde.

6.42 - C'est pourquoi il ne peut y avoir de propositions éthiques. Les propositions ne peuvent rien exprimer de Supérieur.

6.421 - II est clair que l'éthique ne se laisse pas énoncer. L'éthique est transcendantale. (Éthique et esthétique sont une seule et même chose.)

6.422 - La première pensée qui vient en posant une loi éthique de la forme : « Tu dois... » est la suivante : et qu'en sera-t-il donc si je ne fais pas ainsi? Il est pourtant clair que l'éthique n'a rien à voir avec le châtiment et la récompense au sens usuel. Cette question touchant les conséquences d'un acte doit donc être sans importance. Du moins faut-il que ces conséquences ne soient pas des événements. Car la question posée doit malgré tout être par quelque côté correcte. Il doit y avoir, en vérité, une espèce de châtiment et une espèce de récompense éthiques, mais ils doivent se trouver dans l'acte lui-même.

(Et il est clair aussi que la récompense doit être quelque chose d'agréable, le châtiment quelque chose de désagréable.)

6.423 - Du vouloir comme porteur de l'éthique on ne peut rien dire.

Et le vouloir comme phénomène n'intéresse que la psychologie.

6.43 - Si le bon ou le mauvais vouloir changent le monde, ils ne peuvent changer que les frontières du monde, non les faits ; non ce qui peut être exprimé par le langage.

En bref, le monde doit alors devenir par là totalement autre. Il doit pouvoir, pour ainsi dire, diminuer ou croître dans son ensemble.

Le monde de l'homme heureux est un autre monde que celui de l'homme malheureux.

6.431 - Ainsi dans la mort, le monde n'est pas changé, il cesse.

6.4311 - La mort n'est pas un événement de la vie. On ne vit pas la mort.

Si l'on entend par éternité non la durée infinie mais l'intemporalité, alors il a la vie éternelle celui qui vit dans le présent.

Notre vie n'a pas de fin, comme notre champ de vision est sans frontière.

6.4312 - L'immortalité de l'âme humaine, c'est-à-dire sa survie éternelle après la mort, non seulement n'est en aucune manière assurée, mais encore et surtout n'apporte nullement ce qu'on a toujours voulu obtenir en en recevant la croyance. Car quelle énigme se trouvera résolue du fait de mon éternelle survie? Cette vie éternelle n'est-elle pas aussi énigmatique que la vie présente? La solution de l'énigme de la vie dans le temps et dans l'espace se trouve en dehors de l'espace et du temps.

(Ce n'est pas la solution des problèmes de la science de la nature qui est ici requise.)

6.432 — Comment est le monde, ceci est pour le Supérieur parfaitement indifférent. Dieu ne se révèle pas dans le monde.

6.4321 - Les faits appartiennent tous au problème à résoudre, non pas à sa solution.

6.44 - Ce n'est pas comment est le monde qui est le Mystique, mais qu'il soit.

6.45 — La saisie du monde sub specie aeterni est sa saisie comme totalité bornée.

Le sentiment du monde comme totalité bornée est le Mystique.

6.5 - D'une réponse qu'on ne peut formuler, on ne peut non plus formuler la question.

Il n'y a pas d'énigme.

Si une question peut de quelque manière être posée, elle peut aussi recevoir une réponse.

6.51 - Le scepticisme n'est pas irréfutable, mais évidemment dépourvu de sens, quand il veut élever des doutes là où l'on ne peut poser de questions.

Car le doute ne peut subsister que là où subsiste une question ; une question seulement là où subsiste une réponse, et celle-ci seulement là où quelque chose peut être dit.

6.52 - Nous sentons que, à supposer même que toutes les questions scientifiques possibles soient résolues, les problèmes de notre vie demeurent encore intacts. À vrai dire, il ne reste plus alors aucune question ; et cela même est la réponse.

6.521 - La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème.

(N'est-ce pas la raison pour laquelle les hommes qui, après avoir longuement douté, ont trouvé la claire vision du sens de la vie, ceux-là n'ont pu dire alors en quoi ce sens consistait?)

6.522 - Il y a assurément de l'indicible. Il se montre, c'est le Mystique.

6.53 - La méthode correcte en philosophie consisterait proprement en ceci : ne rien dire que ce qui se laisse dire, à savoir les propositions de la science de la nature – quelque chose qui, par conséquent, n'a rien à faire avec la philosophie –, puis quand quelqu'un d'autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer toujours qu'il a omis de donner, dans ses propositions, une signification à certains signes. Cette méthode serait insatisfaisante pour l'autre – qui n'aurait pas le sentiment que nous lui avons enseigné de la philosophie – mais ce serait la seule strictement correcte.

6.54 - Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen – en passant sur elles – il les a surmontées. (Il doit pour ainsi dire jeter l'échelle après y être monté.)

Il lui faut dépasser ces propositions pour voir correctement le monde.

Conclusion du Tractatus logico-philosophicus

7 - Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.


2. DEUXIÈME PHILOSOPHIE

Jeux de langage

– Mais combien de sortes de phrases existe-t-il? L'affirmation, l'interrogation, le commandement peut-être? – Il en est d'innombrables sortes ; il est d'innombrables et diverses sortes d'utilisation de tout ce que nous nommons « signes », « mots », « phrases ». Et cette diversité, cette multiplicité n'est rien de stable, ni de donné une fois pour toutes ; mais de nouveaux types de langage, de nouveaux jeux de langage naissent, pourrions-nous dire, tandis que d'autres vieillissent et tombent en oubli. (Nous trouverions une image approximative de ceci dans les changements des mathématiques.)

Le mot « jeu de langage » doit faire ressortir ici que le parler du langage fait partie d'une activité ou d'une forme de vie.

Représentez-vous la multiplicité des jeux de langage au moyen des exemples suivants :


[1] Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Routledge & Kegan Paul Ltd © 1922. Extraits de Éditions Gallimard © 1993, traduction Gilles-Gaston Granger.

[2] [note de Wittgenstein :] Les nombres décimaux attachés à chaque proposition indiquent leur poids logique, leur importance dans mon exposition. Les propositions numérotées n.l, n.2, n.3, etc. sont des remarques à la proposition n ; les propositions numérotées n.ml, n.m2, etc. sont des remarques à la proposition n.m et ainsi de suite.

[3] Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 23, Traduction P. Klossowski, Gallimard © 1961. Extrait de, Denis Huisman et André Vergez, Histoire des Philosophes illustrée par les textes, Nathan © 2003, pages 362-363.

[4] [ = Fait (non pas le dessin qui en est l'image, mais la maison elle-même). Le mot « MAISON » en est le symbole. Le fait est vu comme une vérité dans le sens de vérifiable avec nos sens (senseurs, sondes). La chose est vue comme le symbole qui nomme les faits.]

[5] Il y a trois définitions du monde : les faits dans l'espace logique (1.13), la totalité des états de choses subsistants (2.04), la totalité de la réalité (2.063), qui doivent coïncider.

[6] Auteur de Contributions à une critique du langage (1903). Son influence sur Wittgenstein apparaît néanmoins clairement dans cette citation : « Sitôt que nous avons vraiment quelque chose à dire, il faut nous taire » (Contributions I, p. 111), à rapprocher de l'aphorisme 7 du Tractatus.

[7] [Les symboles des opérations sont ceux de l'édition citée. Nous savons, par exemple, que le symbole actuellement en usage pour le 'si... alors' est  : implication]

[8] [À la question Si un arbre tombe dans la forêt, fait-il du bruit s'il n'y a aucune oreille pour l'entendre?, Wittgenstein répondrait-il? : Rien dans le champ auditif ne permet de conclure qu'il est entendu par une oreille.]