1317-1325

Rasoir, logique et Dieu

par Guillaume d'Ockham

Extrait de « Septième quodlibet », de « Prolégomènes... » et de « Commentaires des sentences »

Septième quodlibet, Question n˚1 (Le rasoir d'Ockham)

La logique, auxiliaire de la connaissance

Nous ne pouvons connaître l'essence de Dieu

* * *

Septième quodlibet, Question n˚1 [1]

Si la création ou la conservation [2]

diffère réellement des choses absolues [3]

(Le rasoir d'Ockham) [4]

Qu'il en est ainsi : parce que la création est une relation [5], mais une chose absolue n'est pas une relation ; donc etc.

À l'opposé : si elle diffère réellement, cette chose qu'est la création est créée ; donc ou par une création qui est une autre chose, ou non ; si oui, alors il y aura régression à l'infini ; si non, pour la même raison, il faut s'arrêter à la première.

[Sur la question.]

Je réponds : cette question comporte une difficulté générale au sujet de la création-action et de la création-passion, de la conservation-action et de la conservation-passion, c'est pourquoi je dis d'une manière générale que ni la création-action [6], ni la création-passion, ni la conservation-action, ni la conservation-passion ne désignent en dehors de l'esprit une chose autre que les choses absolues.

Ce que je prouve par une unique raison, parce que quand une proposition est vérifiée en raison de certaines choses, si trois choses ou deux suffisent pour la vérité de cette proposition, une quatrième est superflue ; mais ces deux propositions sont de cette sorte : « une pierre est créée », « une pierre est conservée », parce qu'elles sont vérifiées en raison de certaines choses, et pour vérifier cette proposition : « une pierre est créée », il suffit de Dieu, de la pierre, et du premier instant où elle a été créée, parce que ces choses étant posées, il est impossible que cette proposition ne soit pas vraie : « une pierre est créée » ; donc la création n'est rien d'autre que ces choses. De la même manière, pour vérifier cette proposition : « une pierre est conservée », il suffit de Dieu, de la pierre, et d'un quelconque instant postérieur à l'instant de la création ; donc la conservation, action ou passion, n'est rien d'autre que ces choses.

[Doute n°1]

Mais il y a ici deux doutes : le premier est au sujet de la création, car on voit qu'elle est autre chose que les choses absolues, puisque Dieu et la pierre restent, et que la création ne reste pas. Ce qui est manifeste après le premier moment de la création. Donc etc.

En outre, si aujourd'hui du feu produit du feu, que demain Dieu annihile le feu produit, et que le troisième jour Dieu restaure le feu annihilé par une création, ce feu est créé le troisième jour, et pas auparavant par accident ; et cependant toutes les choses absolues qui ont existé le troisième jour, ont existé le premier jour par accident ; donc la création désigne quelque chose, outre les choses absolues.

[Doute n°2]

Le second doute est relatif à la conservation, car Dieu existe, et la pierre également, quand la pierre n'est pas conservée, si l'on distingue la création de la conservation. Ce qui est évident au premier instant, quand la pierre est créée. Donc la conservation est quelque chose en plus de Dieu et de la pierre.

[Sur le doute n°1]

Sur le premier point, je dis que la création de la pierre, active ou passive, ne signifie pas quelque chose de positif distinct de Dieu et de la pierre, mais emporte et signifie que la négation de la pierre précède immédiatement l'existence de la pierre, c'est à dire emporte que la pierre existe maintenant et qu'elle n'existait pas immédiatement avant. Et il en est ainsi à chaque fois que, sans aucun autre rapport, on dit que Dieu crée une pierre ou qu'une pierre est créée par Dieu. Et cela seulement au premier instant de la création de la pierre.

Sur le deuxième point, je dis que le feu est créé le troisième jour, et non le premier, parce qu'à à un moment donné du troisième jour, il n'y avait absolument rien, puisque le feu était annihilé selon sa matière et sa forme, et qu'immédiatement ensuite, il a existé. Et c'est pourquoi il a été créé, parce que le troisième jour soudain, il n'y avait rien d'abord, et qu'ensuite il a existé. Tandis qu'au premier jour, il n'était pas créé, mais produit, parce que ce premier jour, il ne reçut pas tout son être par sa production, puisque nous avons présupposé qu'il a été objet d'une production.

Et si vous dites : nous posons que seule la forme [7] du feu a été annihilée, et qu'ensuite, le troisième jour, elle a été restaurée par une création. Qu'alors il reste la même matière le premier jour et le troisième, et que cependant il est créé le troisième jour, et non le premier ;

Je réponds : la forme du feu est créée le troisième jour, parce qu'alors elle est produite par Dieu seul, qui seul agit à l'extérieur par la création. Mais le premier jour, elle n'a pas été créée par Dieu seul, mais par le feu ; c'est pourquoi elle n'est pas créée.

D'où ce nom de « création », quand on l'utilise simplement au sujet de la pierre, de la même manière qu'on dit que la pierre ou le feu a été créé, et non produit, signifie que le feu juste avant n'existait pas, ou que le feu juste avant n'était rien, et que le feu a été produit par Dieu seul.

[Sur le doute n°2]

Sur le second doute, je dis que la conservation, active ou passive, ne désigne rien d'autre que Dieu et la pierre, mais, de même que la création de la pierre emporte, outre Dieu et la pierre, que la pierre immédiatement avant n'ait pas existé, la conservation de la pierre emporte, outre Dieu et la pierre, que la pierre existe maintenant et ait existé auparavant. Et puisque cela n'est pas vrai au premier instant de la création de la pierre, alors pas pour cette raison elle n'est pas conservée, mais créée.

Sur l'argument principal, je dis que, bien que « création » soit un nom relatif, il peut cependant signifier et supposer pour des choses absolues. Et c'est pourquoi, en vertu du langage, on doit concéder ces propositions: « la création-action est Dieu » et « la création-passion est la pierre »..

La logique, auxiliaire de la connaissance [8]

[...] Troisièmement, il faut traiter de l'utilité de cette science [la logique]. Il faut savoir à ce sujet que cette science sert à de multiples fins, dont l'une est la facilité de discerner entre le vrai et le faux. Car si on possède parfaitement cette science, on juge facilement de ce qui est vrai et de ce qui est faux, lorsqu'il s'agit de ce que l'on peut savoir par le moyen des propositions connues de soi. Comme il n'est nécessaire, en effet, en de pareilles matières, que de procéder avec ordre, en allant des propositions connues de soi à ce qui en découle finalement, et comme la logique enseigne semblable processus discursif, il en résulte que, grâce à elle, on découvre facilement le vrai en de pareilles matières et que, pour la même raison, on discerne facilement le vrai du faux.

La logique est encore utile en ce qu'elle permet de répondre promptement. Car cette science enseigne à discerner ce qui est incompatible avec la chose proposée, ce qui en est le conséquent, ce qui en est l'antécédent ; une fois connues ces trois choses, c'est en toute facilité qu'on nie l'incompatible, qu'on concède le conséquent et qu'on répond que l'antécédent est non pertinent, en raison de sa nature. Cet art enseigne aussi la solution de tous les arguments qui pèchent dans la forme ; et il n'est pas possible, en quelque science que ce soit, d'inférer sophistiquement à partir de propositions vraies quelque chose de faux, sans que, grâce aux règles certaines qu'enseigne la logique, on ne décèle facilement pareille défaillance, ce qui est impossible sans la logique ou sans son emploi ; et par conséquent, ceux qui ignorent cette science prennent de nombreuses démonstrations pour des sophismes, et, inversement, accueillent à titre de démonstrations bien des sophismes, faute de savoir distinguer entre le syllogisme sophistique et le démonstratif.

La logique sert encore à rendre facile de percevoir la valeur des mots et la façon propre de parler. Car grâce à cet art, on sait facilement ce que disent les auteurs au sens littéral du discours, ce qu'ils disent, non en un sens littéral, mais selon la façon courante de parler ou d'après leur intention particulière, ce que l'on dit proprement, ce que l'on dit métaphoriquement ; et cela est surtout nécessaire à tous ceux qui s'appliquent à comprendre les paroles d'autrui ; car ceux qui interprètent toujours au sens littéral et propre tous les propos des auteurs, tombent dans de nombreuses erreurs et d'inextricables difficultés.

Nous ne pouvons connaître l'essence de Dieu [9]

L'homme ne peut connaître ici-bas ni la divine essence, ni la divine quiddité, ni quoi que ce soit d'intrinsèque à Dieu, ni quoi que ce soit de la réalité de Dieu... La loi de la nature est que l'homme ne connaisse rien en soi, si ce n'est ce qu'il connaît par intuition. Or, quand il fait emploi des seules forces de la nature, il ne peut, au moyen de l'intuition, s'élever à la connaissance de Dieu... L'essence divine, la quiddité divine peuvent, toutefois, nous être connues par quelque concept qui leur est propre, concept non pas simple, mais composé, que nous formons avec d'autres concepts abstraits des choses... Cependant, on ne connaît pas Dieu en soi ; ce qu'on connaît ici-bas, c'est un autre que Dieu, car tous les termes de cette proposition : aliquod ens est sapientia, justitia, charitas, sont certains concepts dont aucun n'est réellement Dieu. Or, les objets de la connaissance, ce sont tous ces termes ; donc on connaît par eux autre chose que l'essence même de Dieu.

[1] Guillaume d'Ockham, Septième quodlibet, Question n˚1, 1325. .

[2] Création et conservation sont deux manières différentes de noter une même chose : c'est le même acte pour Dieu de créer ou de conserver : « Creatio et conservatio significant idem et differunt solum penes connotata » (Ockham, Questiones...,II, q.10), création et conservation sont la même chose et ne diffèrent que par rapport à ce qu'elles connotent.

[3] Même si, comme le note L. Baudry (Lexique philosophique..., article ²absolutum²), il est impropre de parler d'une chose absolue, res absoluta, Ockham utilise ici systématiquement l'expression, pour parler des substances, ou même de certaines de leurs qualités (Cf. Q. n°2), dans le sens de ce qui existe réellement, donc de manière séparable.

[4] Connu sous la désignation de Rasoir d'Ockham, le principe d'économie en logique, popularisé par Guillaume d'Ockham, est énoncé en latin sous les deux formes suivantes :

*      « Pluralitas non est ponenda sine neccesitate »

*      « Frustra fit per plura quod potest fieri per pauciora »

dont le sens est : « les entités ne devraient pas être multipliées sans nécessité ». En d'autres termes, lorsqu'une explication simple suffit à expliquer une situation donnée, il est inutile de chercher une explication compliquée. C'est l'un des fondements de la logique contemporaine.

[5] Pour Aristote, et pour les penseurs dits scolastiques, la relation est l'une des dix catégories, ou prédicaments. « On appelle relation ces choses dont tout l'être consiste en ce qu'elles sont dites dépendre d'autres choses ou se rapporter de quelque autre façon à autre chose. » (Aristote, Catégories, ch.7, traduction J. Tricot)

[6] L'action et la passion sont deux des dix catégories aristotéliciennes. La passion est opposée à l'action, et consiste donc à subir l'action, à pâtir. (Cf. Aristote, Catégories, c. 9, et pour un développement plus complet, Aristote, De la génération et de la corruption, livre I, c. 7 à 9. La création-action est la création côté créateur, la création-passion est la création côté chose créée, cf. lignes 63-64.)

[7] Il y a pour Aristote quatre causes : 1. la cause matérielle (la matière dont la statue est faite), 2. la cause formelle (la forme de la statue, ce qu'elle représente), 3. la cause efficiente (le sculpteur), 4. la cause finale (le but du sculpteur: la beauté, la célébrité, ou l'argent). La forme est donc le principe qui détermine la matière, c'est à dire ce qui vient s'adjoindre à la matière, ce par quoi celle-ci a une essence déterminée. Exprimé de manière plus théorique: « Forma est quidam actus natus recipi in illa materia » (Ockham, Summulae..., I, c.23), la forme est un certain acte destiné à être reçu dans cette matière. Rappelons que le feu est à l'époque considéré comme chose, au même titre que la pierre.

[8] Guillaume d'Occam, Prolégomènes du Commentaire sur les livres de l'art logique, traduction R. Galibois, Publications du Centre d'Études de la Renaissance, Université de Sherbrooke (Québec), 1978, pages 54-55.

[9] Guillaume d'Ockham, Commentaires des sentences, (Dist. 3. q. 2). Extrait de Alfred Fouillée, Extraits des Grands Philosophes, Librairie Delagrave, 1938, pages 159-160. Extrait de F.-J. Thonnard, Extraits des grands philosophes, Desclée et Cie © 1963, page 391.