CYNIQUES 

Antisthène

par Diogène Laërce

Texte fondateur

IIIe s. apr. J.-C.

Ont dit sur Antisthène [1]

d'après Diogène Laërce

[...] Le profit qu'un sage retirait de la philosophie était selon lui de vivre en société avec lui-même. Un convive lui dit un jour après boire : « Antisthène, chante-nous quelque chose ! », il répliqua : « Joue donc de la flûte. » Diogène voulait une tunique, il lui dit : « Relève ton manteau et tu en auras une. » À qui lui demandait quelle science est la plus utile, il répondait : « Celle qui permet de ne pas oublier ce qu'on a appris. » Il conseillait de recevoir les calomnies avec plus de calme que les cailloux. Il se moqua de Platon qu'il trouvait trop vaniteux. Voyant dans une fête un cheval se dandiner, il lui jeta : « Tu aurais bien fait, Platon, en cheval qui se pavane ! » Une autre fois où il était venu lui rendre visite pendant une maladie, il dit en regardant le vase où Platon avait vomi : « Je vois bien de la bile, mais ton orgueil, je ne vois pas que tu l'aies vomi ! »

II conseilla un jour aux Athéniens d'appeler les chevaux des ânes, et comme ils le croyaient devenu fou, il leur répliqua qu'ils appelaient bien stratèges sur un simple décret des gens qui étaient totalement ignorants. Quelqu'un lui dit : « Beaucoup de gens te louent. » — « Quel mal ai-je donc encore fait ? » demanda-t-il. Un jour où il montrait aux passants les trous de son manteau, Socrate qui l'aperçut lui dit : « Je vois ta vanité à travers ton manteau. » On lui demanda un jour (cf. Phanias, des Socratiques) comment on pouvait devenir un honnête homme : « En demandant aux gens qui te connaissent bien quels sont tes défauts. » Quelqu'un vantait la mollesse : « Puissent les fils de tes ennemis vivre ainsi », dit-il. À un jeune homme qui s'efforçait de ressembler à une statue, il dit : « Le bronze a-t-il une voix dont il tire gloire ? » Et comme l'autre répliquait : « Non, mais il a sa beauté », « N'as-tu pas honte, lui dit-il, de vouloir ressembler à une chose inanimée ? » Un jeune homme du Pont lui promettait de le payer quand son bateau arriverait au port avec sa cargaison de salaisons. Il s'en alla alors avec lui, prit un sac vide, vint trouver une femme qui vendait de la farine, remplit son sac et s'en alla. Comme elle réclamait son argent : « Ce jeune homme vous le donnera, dit-il, quand son navire de salaisons sera rentré à bon port. » Il semble avoir été responsable de l'exil d'Anytos et de la mort de Mélitos, car ayant rencontré des jeunes gens du Pont qui venaient trouver Socrate à cause de sa réputation, il les conduisit à Anytos, en le prétendant bien plus sage que Socrate. Les assistants en furent si indignés qu'ils le chassèrent. Rencontrait-il dans la rue une femme richement parée, il allait chez elle trouver son mari, et conseillait à celui-ci de donner à sa femme un cheval et des armes. Avec cela, disait-il, elle pourra aller à sa guise, car elle aura les moyens de se défendre. Sinon, il vaut mieux lui enlever sa parure.

Voici ses principales sentences : La vertu peut être enseignée (pensée reprise de Socrate). Ceux-là sont nobles qui sont vertueux. La vertu suffit à donner le bonheur, sans qu'elle nécessite autre chose que la force d'un Socrate. Elle consiste dans l'action et non pas dans les paroles ni les doctrines. Le sage se suffit à lui-même, car il a en lui tout ce qui appartient aux autres. L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance. Le sage ne vit pas d'après les lois de sa patrie, mais d'après la vertu. Il prendra femme pour avoir des enfants, et il aimera, car seul le sage sait quelles femmes il faut aimer. Dioclès lui attribue encore les sentences suivantes : Au sage, rien n'est étranger, rien ne cause d'embarras. L'homme de bien est digne d'être aimé. Il faut prendre des amis vertueux. Il faut prendre pour alliés ceux qui ont l'âme noble et juste. La vertu est une arme qu'il faut toujours garder sur soi. Il vaut mieux attaquer tous les coquins du monde avec une poignée de braves gens qu'une poignée de braves gens avec une assemblée de coquins. Il faut surveiller ses ennemis, car ils voient les premiers nos défauts. Il faut estimer un homme de bien plus qu'un parent. Pour l'homme et pour la femme la vertu est la même. Ce qui est bien est beau, ce qui est mal est laid. Tout ce qui est injuste, il faut le considérer comme devant nous être étranger. La prudence est le plus sûr des remparts, car jamais il ne tombe, et jamais il n'est livré par trahison. Il nous faut construire dans nos âmes des remparts inexpugnables. Il faisait ses discours dans un gymnase appelé Cynosarge, tout près des portes de la ville ; de là vient, dit-on, le nom de cynique que porta sa secte. Lui-même se surnommait « vrai chien ». Il fut le premier à faire doubler son manteau, selon Dioclès, et portait ce seul vêtement. Il prit aussi le bâton et la besace. [...] C'est le seul des disciples de Socrate que Théopompe ait loué, disant qu'il était étrangement fort, et d'une extrême douceur de parole, si bien qu'il captivait quiconque l'écoutait. On le voit bien d'ailleurs à ses écrits et dans le Banquet de Xénophon. Il semble bien aussi qu'il fut le fondateur de cette secte la plus austère des Stoïciens. [...]

Antisthène est responsable de l'insensibilité de Diogène, de la continence de Cratès et de la force d'âme de Zénon. Il jeta les fondements de leur secte. [...]

[1] Il ne nous est parvenu aucun écrit original d'Antisthène.
Diogène Laërce a rédigé cette synthèse au IIIe s. apr. J.-C.
Extrait de Vie doctrines et sentences des philosophes illustres TOME 2, GF-Flammarion #77 © 1965, pp. 9-11, traduction Robert Genaille.

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