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L'image de soi

par François Brooks

Non pas « Je pense, donc je suis », mais plutôt « On réagit, donc j'existe ».

« Qui dites-vous que je suis? » disait Jésus à ses disciples, soucieux de l'image qu'on pouvait véhiculer de lui.

Cet après-midi, à cheval sur mon vélo, j'ai croisé un couple de Gothiques qui marchaient sur le trottoir. Peau blanche comme neige, cheveux noircis, vêtements noirs de la tête aux pieds, sveltes et propres sur leur personne, anneau dans le sourcil, il était frappant de constater à quel point leur look ne laissait rien au hasard. De toute évidence, ils avaient mis un temps fou à peaufiner cette image qu'ils voulaient donner d'eux-mêmes.

S'il n'y avait qu'eux! Les punks, les motards, les homosexuels, les femmes, les rétros, les vedettes, les juges et combien d'autres, tous, par leurs tenues vestimentaires, maquillages, tatous, breloques et autres accessoires se fabriquent une image qui leur est chère et qu'ils tiennent à donner d'eux-mêmes. Et quand ce n'est pas une image vestimentaire, c'est l'image culturelle qui est soignée. Catholiques, enseignants, artisans et Monsieur Tout-le-monde mettent leur honneur à faire voir l'image intérieure qu'ils cultivent. Ces derniers, partisans du Renard de Saint-Exupéry, pensent que l'on ne voit bien qu'avec le cœur et que l'essentiel est invisible pour les yeux [1]. Ils n'en travaillent pas moins à se fabriquer une image qui donnera à leur personne une existence sociale dans laquelle ils tentent d'être confortable.

Ce souci de l'existence sociale commence généralement avec la puberté. Dès l'adolescence, on se met à appâter, comme si le souci de la reproduction de l'espèce nous commandait de nous présenter aux autres sous un mode défini dictant les apparats spécifiques que l'on doit choisir. Selon nos préférences, une foule de mouvements de mode possibles nous donne l'embarras du choix. Vêtements, cheveux, bijoux et tatous seront sélectionnés avec soin pour se choisir un clan d'appartenance « séductive ». Nous pouvons même en créer de nouveaux si le cœur nous en dit. Mais gare aux exclusions!

« Être soi-même », ça veut dire quoi dans ce contexte? N'est-ce pas plutôt « chercher à être ce qui nous plait chez les autres »? Si je veux être heureux, être aimé, combien d'automutilations (maquillage, piercing, tatous, vêtements inconfortables) ne serai-je pas prêt à subir pour que mon image sociale soit recherchée? Et à plus forte raison par la souffrance, « denrée rare » surévaluée à notre époque où la moindre peine infligée à l'autre nous rend passible de sanctions criminelles.

À cet égard, je m'amuse parfois à penser que si on imposait certaines mutilations (ou même façons d'être spécifiques) comme on en voit sur le corps des « percés » souvent dans la rue, ceux-ci se révolteraient et feraient un retentissant procès à leur bourreau. Le dieu Liberté de notre époque veut qu'une souffrance qu'on s'impose soit acceptable, si peu naturelle soit-elle, alors qu'on refuse l'obligation de se conformer à ce qui nous dérange, même si c'est nécessaire.

Pourtant, c'est l'image de soi, c'est-à-dire ce que l'on veut montrer aux autres, ce qu'on pense qu'ils veulent voir (ou ne pas voir) qui conduit à de telles bizarreries. Ainsi, je fais encore de l'autre, par mon geste d'automutilation, mon tyran. La liberté est-elle possible quand on se soucie de l'image de soi?

Notre existence n'est-elle pas pipée du fait même qu'il est impossible de choisir de naître? Et que, jetés dans la vie [2], nous n'avons pas le choix non plus de vivre ou non sous l'influence des autres. Sartre disait que les autres sont notre enfer ; mais ne sont-ils pas avant tout ce que nous sommes : ils nous procurent l'existence. « Nous ne sommes que les autres » disait Henri Laborit [3]. Ce qu'ils pensent de nous, voilà ce que nous sommes. Je suis ce qu'on pense de moi. Et à plus forte raison, si je meurs demain.

Est-il possible de vivre sans devoir se conformer au regard tyrannique de l'autre ou au regard que je pense qu'il a sur moi? Qui suis-je une fois que plus personne ne me regarde, seul chez-moi? Suis-je moi-même ou ne suis-je pas encore ce que j'ai intériorisé des autres qui m'ont fabriqué? Et si l'individu que je pense être n'était qu'une chimère, qu'une illusion?

[1] Saint-Exupéry, Le Petit Prince, Éditions Gallimard © 1946.

[2] Concept donné dans la philosophie de Heidegger repris dans la chanson des Doors : Riders on the storm.

[3] Dans le film d'Alain Resnais, Mon oncle d'Amérique, Philippe Dussart Sarl © 1980.

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