Pratiques philosophiques 

par François Brooks

21 août 2015

 

 

Camaraderie philosophique [1]
(Philosophical Companionships)

Ras-le-bol des conversations vides et des civilités stériles ? Soulé des réseaux sociaux qui vous transforment en zombie ? Êtes-vous prêts à passer à un niveau relationnel consistant ?

Après s'être cantonnée à l'enseignement pendant des siècles, la philosophie sort de son cocon et envahit tous les domaines : thérapie, conseil, séminaires, ateliers de groupe, café philo, administration, philo pour enfants, etc. Chaque jour, de nouvelles pratiques s'élaborent. La dernière en date propose la camaraderie.

Larousse Lexis définit le camarade comme suit :
(esp. camarada, chambrée, de camara, chambre, 1510) Personne à qui on est lié par une familiarité née d'activités communes (études, travail, loisirs, etc.).

Ainsi donc, la philosophie pourrait devenir une pratique généralisée. Mais attention, ce type de camaraderie est d'une exigence à laquelle nous ne sommes pas habitués. Quatre philopraticien-ne-s nous aident à comprendre en quoi consiste cette nouvelle pratique.

F. B.

SOMMAIRE

Camaraderie philosophique, pourquoi ?

En quoi la camaraderie philosophique est-elle originale ?

Être ensemble en camaraderie philosophique ?

Philosopher entre camarades

Camaraderie philosophique, pourquoi ?

par Ran Lahav

Depuis sa naissance, au début des années '80, la pratique philosophique prédominante fut double : Premièrement, la consultation individuelle pour des problèmes personnels, appelée « conseil philosophique ». Ensuite, les discussions de groupe, en particulier les cafés philosophiques et les ateliers de dialogue socratique.

Les deux activités étaient empruntées à d'autres champs. La consultation individuelle imitait la psychothérapie. Le dialogue socratique s'inspirait du mouvement de Dialogue Socratique fondé dans les années 1920 par le philosophe allemand Leonard Nelson. Le Café philosophique fut introduit en 1992 par le philosophe français Marc Sautet, qui ne faisait pas partie du mouvement de pratique philosophique.

Il est étonnant que les philopraticiens aient choisi d'emprunter des formules extérieures. La vision de la pratique philosophique est que philosopher est approprié dans la vie personnelle des individus, et peut aider à vivre pleinement une vie significative. Les groupes de discussions philosophiques sont intéressants, mais ils traitent d'abstractions intellectuelles, et il n'est pas évident qu'ils soient pertinents dans la vie personnelle autrement que dans les cours universitaires et les livres de philosophie. Le conseil philosophique peut aider quelques individus, mais on se demande jusqu'à quel point on peut philosopher dans une session de consultation si l'intérêt principal porte sur des problèmes personnels.

Il n'y a rien à reprocher à ces deux formats, mais on se demande pourquoi ils devraient prédominer notre champ. Après tout, leur succès fut très limité. Les gens ne se précipitent pas dans nos cabinets. Le public en général nous connaît très peu. Pourquoi se limiter à ces formats ? Pourquoi ne pas en explorer d'autres ?

Ces considérations étaient parmi celles qui ont conduit l'équipe Agora à rechercher de nouveaux formats de pratiques philosophiques. Et voilà comment la camaraderie philosophique est née.

Pour moi, l'aspect principal de la camaraderie philosophique est le pouvoir des idées. Les idées, incluant les idées philosophiques, ont le pouvoir énorme de nous influencer et nous changer. Après tout, il arrive que des gens changent leur vie complètement suite à une vision existentielle, des convictions religieuses ou des idées sociales et éthiques.

Philosopher est particulièrement puissant à cet égard. Contrairement aux idéologies dogmatiques ou aux slogans populaires, cette pratique encourage une exploration libre et ouverte. Elle peut exercer une nouvelle compréhension intérieure profonde et enrichit notre attitude à vivre. Et quand ceci est fait en camaraderie avec d'autres nous pouvons être inspirés pour aller au-delà des limites étroites de nos opinions personnelles et de nos structures de pensée.

La camaraderie philosophique s'exerce en petits groupes de camarades qui se rencontrent périodiquement, en ligne ou en personne, pour la contemplation philosophique en concertation. Trois principes régissent l'activité : philosopher est une activité dialogique et une exploration critique des questions fondamentales de la vie ; la camaraderie, comme ouverture de soi à nos camarades et au raisonnement partagé ; et la contemplation comme moyen d'échapper à nos structures de pensée personnelle.

En quoi la camaraderie philosophique est-elle originale ?

par Maria Joao Neves

Vous est-il arrivé de rêver d'un voyage au quatrième siècle av. J.-C., d'entrer dans l'Agora et d'être chahuté par un dialogue philosophique ?

N'avez-vous jamais, après un entraînement, bourré de dopamine énergisante, senti le besoin d'une marche en plein air en compagnie intelligente ? Et de penser alors quelle chance avaient les péripatéticiens...

N'avez-vous jamais, en lisant le livre d'un de vos philosophes préférés, désiré lui parler, lui poser une question, et qu'il vous réponde ?

Vous êtes-vous déjà senti épuisé, désappointé et malheureux avec toutes les limitations imposées par les concepts d'académie ?

Vous êtes-vous déjà demandé, pendant que vos amis vous parlent des problèmes avec leurs enfants, leur patron ou partenaires : est-ce vraiment tout ce que l'amitié peut offrir ?

Si vous avez répondu « oui » à l'une de ces questions, nous avons une bonne nouvelle : l'Agora du 21e siècle est accessible maintenant ! Vous y trouverez la « Camaraderie philosophique » — un endroit pour le partage de l'expérience philosophique qui manque à tant de personnes parmi nous !

Non, non, non... ce n'est pas la thérapie de groupe ni le coaching ni aucun autre truc Nouvel-Âge ! C'est de la philosophie ! Pourquoi, me demandez-vous ? À cause de ces trois éléments principaux :
— Notre discours se rattache à des questions générales et fondamentales sur l'existence.
— Nous sommes critiques, c'est-à-dire nous interrogeons, partageons nos doutes, etc.
— Nous sommes dialogiques : nous entrons en dialogue avec les autres qui sont présents, mais aussi avec les penseurs de tout temps en pensant ensemble sur la base d'un texte philosophique.

« Jusqu'ici, rien à reprocher, » dites-vous, « mais ça ne semble pas si différent ni nouveau... »

En quoi la camaraderie philosophique est-elle une pratique philosophique vraiment nouvelle ?

1. Forme — Les camarades entretiennent une relation symétrique, contrairement à la consultation philosophique ou aux cafés-philo où il y a toujours une relation hiérarchique entre le philosophe et le client, ou le philosophe et le participant du café-philo. En camaraderie, l'animateur est seulement primus inter pares.

2. Camaraderie — Les camarades se voient eux-mêmes comme partageant une tentative commune en tant que participants à la même réflexion, plutôt que de s'affirmer eux-mêmes en tant qu'individus isolés avec des buts différents. Ils n'argumentent pas ensemble, n'analysent pas les autres n'affirment rien de personnel contrariant les autres, mais complémentent et enrichissent les réflexions des autres. Chaque individu est donc concerné par ce qui arrive aux autres, et envers le groupe en tant que tout (Lahav 2015).

3. Expérience — Les camarades recherchent une expérience de compréhension significative atteinte au moyen d'une réflexion philosophique sur une question fondamentale de la vie. Cette compréhension n'est pas qu'intellectuelle, mais nous touche globalement au plus profond de notre être. C'est une expérience transformationnelle ; elle change notre état d'esprit, au moins temporairement (Lahav, 2015).

La seule question qui reste, je pense, est : quand commençons-nous ?

Être ensemble en camaraderie philosophique ?

par Laura Capogna

Qu'est-ce que la camaraderie philosophique ?

Pour le moment, c'est un petit groupe de philopraticiens qui se rencontrent régulièrement, et partagent le même but : créer une nouvelle forme de pratique philosophique. Une forme qui permet aux participants d'expérimenter « une exploration libre et ouverte dans le but de pratiquer de nouveaux approfondissements en vue d'enrichir notre compréhension et notre attitude envers la vie ».

Merveilleux. En théorie. Mais comment est-ce que ça fonctionne ? Par la « contemplation philosophique en camaraderie ». Splendide. Mais alors, est-ce à dire que la philosophie peut aider à créer la camaraderie ? Et encore : est-ce à dire qu'une attitude contemplative peut se partager, et peut même s'expérimenter en camaraderie ? Dernier, mais non le moindre, si la camaraderie se propose « comme ouverture de soi à nos compagnons en résonance avec eux », alors, qu'est-ce à dire exactement que les camarades philosophiques résonnent mutuellement ?

Pour formuler une réponse acceptable à la question principale, j'ai d'abord besoin de répondre à trois autres questions qui en dépendent. Je commencerai par la fin en répondant à la troisième.

Qu'est-ce à dire que les camarades philosophiques résonnent mutuellement ?

Ça veut dire que le but des camarades philosophiques est de pénétrer et d'élargir la perspective et l'interprétation d'une question philosophique particulière, plutôt que de débattre sur le pour et le contre. Ce qui veut dire que l'intention de chaque participant dans une camaraderie n'est pas de convaincre les autres du bienfondé de sa position. L'intention est plutôt d'offrir une vision personnelle, librement, en guise de cadeau. Un cadeau qui peut être accepté ou refusé, sans nuire à la poursuite du but commun qui est d' « approfondir la compréhension ».

Alors, est-ce que ça veut dire que la philosophie peut créer la camaraderie ? Eh bien, si avec le mot « philosophie » nous pensons au processus philosophique, la réponse est « oui » ; parce que l'action de philosopher implique un dialogue ouvert dans lequel les autres sont impliqués. Et en philosophant, si nous recherchons un terrain d'entente pour explorer et élargir, plutôt que des erreurs logiques à débusquer et condamner, alors nous raisonnons plutôt que discuter. Néanmoins, ceci ne veut pas dire qu'une discussion ne parvient jamais à la camaraderie philosophique. Ceci veut simplement dire que la discussion n'est pas le but.

Il me semble donc que la camaraderie philosophique est quelque chose qui tend à créer la concertation en même temps que de « nouveaux approfondissements ». Mais comment ces approfondissements peuvent-ils être non seulement recherchés mais véritablement atteints ? Par la contemplation. Ceci nous ramène à la question : est-ce qu'une attitude contemplative peut être partagée, peut-elle être vécue en camaraderie ?

Je le pense puisque je l'ai vécu. Mais je suis à court de mots pour expliquer comment et pourquoi.

Philosopher entre camarades

par Carmen Zavala

Réfléchir sur les questions pertinentes à partir d'une perspective philosophique est quelque chose que la plupart de nous aiment faire silencieusement et en paix, seul en soi-même. En même temps, il nous est évident que plus nous réfléchissons et argumentons principalement en soi-même, moins le résultat de notre recherche sera juste, vaste et/ou pertinent. Nous avons besoin de la voix nourrissante et des yeux des camarades philosophiques pour rester en contact avec la réalité et garder son acuité à tous les niveaux.

Traditionnellement, ce besoin est comblé entre collègues universitaires lorsque nous publions les thèses défendant nos positions dans les débats publics.

Dans les sessions de camaraderie philosophique que nous avons amorcées depuis quelques mois, nous tendons vers ce but de plusieurs façons.

Nous proposons un questionnement et quelques exercices pour organiser et focaliser la réflexion.

Un participant dit quelque chose que je pourrais penser hors de propos, hors contexte ou même incohérent. Mon réflexe conditionné consiste à dénoncer l'erreur. Mais la réflexion me pousse à réprimer l'urgence et à continuer plutôt à l'écouter. Mes observations ne mèneraient sûrement à rien. L'expérience montre que les autres ne changent pas d'avis ni n'admettent une faute simplement en leur opposant de bons arguments qui les pousseraient à revenir sur leurs positions. Les humains tendent plutôt à se défendre (même s'ils ne sont pas attaqués) et même à attaquer les autres lorsqu'ils sont critiqués. Mes commentaires ne feraient que nous faire perdre du temps dans un débat probablement hors sujet.

Je continue plutôt à écouter ; quelque chose d'intéressant pourrait surgir, un aspect que je n'avais pas pensé en relation avec le sujet. Ceci me ramène aussi à la réalité : plusieurs gens voient effectivement les choses avec des perspectives multiples ; une personne n'a qu'un seul point de vue. En tant que philosophe je cherche une façon de concevoir ces autres visions du monde et une inspiration qui pourrait en provenir.

En ce sens, la camaraderie philosophique est une pratique philosophique qui ne vise pas principalement à aider ou conseiller les autres, mais plutôt à améliorer notre propre réflexion en l'enrichissant et la raffinant à travers la présence et la voix des autres.

[1] Traduction F. B.

Philo5
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