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Un autre débouché pour la philo :
Philosophe consultant

par François Brooks

Comment se fait-il que la philosophie n'offre aucun autre débouché dans notre société que d'être enseignée? Depuis trente ans, j'ai participé, parfois à grands frais, à toutes sortes de consultations : psychothérapie et « croissance personnelle », ateliers et séminaires. Reprenant le slogan de Knock, « tout être bien portant est un malade qui s'ignore [1] », et promouvant l'idée que l'esprit, comme le corps, peut être soigné, on a fait vivre une armée de thérapeutes utilisant des outils philosophiques simples, connus depuis les philosophes de l'antiquité. Mais aucun n'affiche les couleurs des philosophes, comme si son art naissait de lui-même, le thérapeute tait ses sources.

Les psychothérapeutes ont repris le flambeau lucratif de la santé mentale aux institutions religieuses. On allait jadis à la messe gratuitement et cette dévotion nous apportait l'espérance. Mais nous devions accepter de concéder un immense pouvoir à l'Église dans nos vies. Depuis plus de trente ans, le mouvement psychothérapeutique professe à ses « patients » que leur vie leur appartient et qu'ils n'ont pas à donner de pouvoir à qui que ce soit. Par contre, ils vendent souvent à prix d'or cette « clé de la liberté ». Les églises se sont vidées et les poches des psychothérapeutes remplies.

J'estime qu'il est temps que les arnaques cessent. Il est temps de remettre à César ce qui lui appartient. Il est temps de créer la Consultation philosophique. Il est temps d'instituer les ateliers philosophiques. Les thérapeutes de l'esprit usurpent souvent les auteurs en faisant croire à une thérapie nouvelle alors qu'ils ne font que tabler sur l'ignorance des gens, leur ignorance des philosophes et de leur contribution à la pensée humaine?

Monsieur ou madame qui avez mal à l'âme, vous qui penser parfois au suicide, ne pourrais-t-on pas simplement vous prescrire la lecture d'un livre de Camus, Descartes ou Schopenhauer comme traitement? Celle-ci donnerait une perspective différente à votre existence. Ensuite, quelques heures de consultation philosophique pourraient vous aider à appliquer à votre lecture une signification personnelle aux pensées de ces philosophes, redonner à votre vie son sens perdu. Faut-il nécessairement qu'une psychothérapie soit longue et/ou coûteuse? Que faire pour ceux qui n'ont pas les moyens de se la payer?

Il y a une vingtaine d'années, je vivais des moments très difficiles. Je me souviendrai toujours de ce psychothérapeute qui, après m'avoir écouté quelques minutes au téléphone concluait en me disant : « Votre cas est très pénible. Il faut faire quelque chose. » Cependant, il n'a rien fait pour moi parce que je n'avais pas les 5000$ qu'il exigeait pour sa toute nouvelle thérapie éclair (un mois non-stop). Mais j'ai trouvé! C'est un opticien montréalais du nom de Victor Assayad, qui, après m'avoir examiné la vue a pris le temps de converser un peu avec moi. Il m'avait alors recommandé de lire Le monde comme volonté et représentation, de Schopenhauer. Lire ce philosophe pessimiste m'a guéri de mon vague à l'âme. Une thérapie de 10$ contre une autre à 5000$ que choisiriez-vous?

Bien sûr, je vois déjà venir des détracteurs qui tenteront de dénoncer cette nouvelle pratique en prétendant qu'elle va tout simplement reproduire les écueils que je dénonce. Il est possible que ça arrive tout comme il est possible que de nombreuses psychothérapies aient été fructueuses. De la même manière, les enseignements de l'Église ont eu jadis des effets désirables. Je ne prétends pas introduire une voie parfaite ni non plus que les autres voies soient nécessairement fausses. Tout dépendra des intentions de ceux qui dispenseront les consultations philosophiques.

Rare sont les psychothérapies qui guérissent. Elles sont, tout comme la religion qu'elles ont remplacée des moyens d'accompagnement dans les difficultés quotidiennes. La philosophie peut tout aussi bien jouer ce rôle sans les effets indésirables. Celle-ci doit aussi servir à autre chose qu'à l'enseignement. Confinée aux cégeps et universités, elle ne peut produire qu'une infime partie de son potentiel, alors qu'elle devrait servir en nous accompagnant dans notre vie de tous les jours.

Descartes fut le premier philosophe à dénoncer les attitudes aristocratiques de ses pairs et à vouloir en sortir en publiant  sa Méthode en « langue vulgaire » (jadis on ne publiait les ouvrages savants qu'en latin). Il était convaincu que tout homme doué de raison pouvait comprendre la philosophie. Pourtant, qui aujourd'hui a lu ce philosophe qui est une porte d'entrée privilégiée de la philosophie? Il faut que Descartes et tous les autres nous soient rendus. Nous devons faire l'effort de nous les réapproprier.

Mon prof de philo, P. B. me disait que « nous sommes très vieux. Nous avons la chance d'être nés après tous ces philosophes qui sont nos phares de la pensée. » Il est dommage que ces phares soient cachés dans l'armoire des cégeps et des universités. Diogène, s'il vivait de nos jours, aurait encore raison de se promener en plein jour avec un fanal et dire : « Je cherche un homme ».

Chacun selon son propre besoin, en fonction de sa propre situation dans la vie, pourra un jour accéder au consultant en philosophie. C'est un métier auquel il importe de redonner toutes ses lettres de noblesse.


[1] Knock, Jules Romains, Gallimard © 1924.