Textes références

Martine Turenne

1999-04-15

 

L'Actualité © avr. 1999

Le Massacre des garçons
ENTRETIEN [1]

 

Les garçons vont mal, dit le psychologue William Pollack. Ils vivent dans une société hostile à des comportements historiquement normaux, et ont besoin d'un vrai mouvement de libération !

Après une huitième tuerie par des jeunes garçons blancs de la classe moyenne américaine, l'an dernier, le Center for Disease Control d'Atlanta, spécialisé dans l'analyse de situations épidémiques, a téléphoné à William Pollack : « Qu'arrive-t-il à nos garçons ? »

« Ils sont en crise », a répondu ce professeur de psychologie au Harvard Medical School et auteur de Real Boys : Rescuing our Sons from the Myths of Boyhood (Random House), résultat d'entrevues avec 150 jeunes Américains de 7 à 17 ans.

Selon Pollack, les garçons sont prisonniers de règles archaïques qui les empêchent d'exprimer leurs sentiments. « Déconnectés d'eux-mêmes », c'est-à-dire guère en harmonie avec leurs émotions, ils vivent l'après-révolution féministe dans une société aujourd'hui hostile à des comportements qu'elle jugeait autrefois anodins.

Il n'est pas étonnant, dit le psychologue, que de plus en plus de jeunes soient dépressifs, voire suicidaires, décrocheurs et violents. Un phénomène qui n'est pas seulement américain, loin s'en faut ! Beaucoup de jeunes Québécois présentent les mêmes symptômes. L'actualité a rencontré William Pollack chez lui, à Newton, près de Boston.

* * *

Qu'arrive-t-il aux garçons ?

Nous vivons toujours dans un monde dominé par les hommes, mais certainement pas dans un monde de garçons. Trois enfants sur quatre avec des difficultés d'apprentissage sont des garçons ; ils ont un retard de près de 13 points sur les filles en écriture et en lecture ; 90 % des consommateurs de Ritalin [médicament contre l'hyperactivité] sont des garçons ; leur taux de suicide est quatre fois supérieur à celui des filles.

Il y a donc une crise évidente : celle du suicide, des homicides, des viols, du décrochage, de la violence. Mais il y en a aussi une cachée : celle du silence. Des jeunes hommes qui semblent aller très bien ne vont pas bien du tout. Ils disent : « ça va », mais se sentent isolés, seuls, et ont une piètre estime d'eux-mêmes. C'est le cas de la majorité de nos garçons, en fait. Ils sont prisonniers du code masculin, le boy code.

Qu'est-ce que ce « code masculin » ?

Des idéaux du 19e siècle sur la masculinité, qui stipulent que les garçons doivent toujours rester stoïques et dominateurs, faire face à l'adversité, ne jamais montrer leur vulnérabilité, leur faiblesse. Des John Wayne, durs, coriaces, machos. Dès le plus jeune âge, ils portent un masque pour cacher toute la gamme de leurs sentiments. Ce code est également cruel : il sépare le garçon de sa mère à un très jeune âge. Dès qu'il a cinq ou six ans, la société s'attend à ce qu'il prenne ses distances, sous peine d'être traité de mauviette.

Les filles aussi sont séparées de leur mère ...

Pas de la même façon. Elles vivent une séparation physique, certes, mais elles restent proches psychologiquement. Inconsciemment, la société demande au garçon de développer une plus grande autonomie. Et une deuxième séparation, encore plus brutale, survient à l'adolescence, une des périodes les plus critiques de sa vie. Son entourage accepte qu'il s'isole, ne parle plus. On consent à perdre contact avec lui, comme si le processus de détachement était normal et naturel.

Il s'agit là d'un legs du passé. La séparation prématurée était nécessaire aux siècles derniers, quand on formait les garçons pour la guerre. Il fallait les endurcir très tôt, pour qu'ils ne souffrent pas trop de laisser derrière eux, parfois pendant des années, les gens qu'ils aimaient. C'est une mentalité de guerrier. Mais elle n'a plus de sens aujourd'hui. On éduque les petits garçons comme s'ils allaient partir à la guerre !

Puisque ce code masculin existe depuis longtemps, pourquoi est-ce aujourd'hui un problème ?

La société attend autre chose des garçons que ce qu'elle leur apprend à être. Le mouvement féministe a lancé un défi aux hommes. Il leur a dit d'être différents, d'exprimer leurs sentiments. Le code masculin, lui, est resté dominant. Des garçons me disent : « Je parle aux filles, j'exprime mes sentiments, mais elles sortent avec des joueurs de football ! » Les filles aussi sont très désorientées ; elles reçoivent des messages contradictoires.

De plus, les caractéristiques associées à la masculinité n'ont plus la cote aujourd'hui. Par exemple, on entend souvent dire que la fréquentation d'écoles séparées est une bonne chose pour les filles, notamment parce qu'elles y sont à l'abri du harcèlement et de la violence des garçons. Et que les écoles mixtes sont bonnes pour les garçons, car cela les civilise un peu ! C'est donc qu'on juge qu'ils sont à la base mauvais, dangereux. Pis, leurs comportements turbulents, violents, ne sont pas considérés comme des résultats de l'éducation, mais d'un déterminisme biologique qui a un nom, la testostérone. Le comportement des garçons serait déterminé à l'avance par sa biologie, et on ne pourrait rien y faire. De cette façon, on se déresponsabilise.

La testostérone a un effet sur le comportement, non ?

Absolument. Il est probable qu'elle rend les garçons plus compétitifs, plus actifs. Et différents des filles. Mais l'éducation et l'environnement façonnent aussi les comportements. On observe que les garçons, bébés, expriment un très large éventail de sentiments, davantage même que les filles. Mais, inconsciemment, on ne les encourage pas à les exprimer. Les mères parlent davantage aux filles. C'est pourquoi les garçons ont si peu de mots pour exprimer leurs sentiments.

Vous soutenez que l'école est le pire endroit pour les garçons ...

Les écoles mixtes sont les lieux les plus inhospitaliers du monde pour eux. Elles ne reconnaissent pas que les deux sexes n'apprennent pas de la même façon : les filles en écoutant et en observant, les garçons en agissant. Mais dès qu'un jeune garçon est un peu turbulent dans une classe, il risque d'être classé parmi les hyperactifs ou ceux qui souffrent du « trouble déficitaire de l'attention ». Et on lui administre du Ritalin. À ce rythme, la moitié des écoliers américains seront étiquetés ainsi d'ici 20 ans ! Et voyez les symptômes associés à ce trouble : un enfant qui ne veut pas s'asseoir, qui n'écoute pas le professeur, qui se chamaille... Mais ce sont là les comportements normaux de tous les petits garçons !

Il y a par ailleurs une grande confusion, à l'école, entre « être violent » et « être actif ». Les chamailleries, ce sont des câlins de garçons. Leur façon de dire : « Tu es mon ami ; je t'aime. » On ne doit pas blâmer cette façon masculine d'exprimer son amitié. Mais voilà : nous vivons dans une société où domine la manière féminine d'être empathique. C'est la seule qui soit socialement acceptable.

Résultat : alors que les filles poursuivent leurs études et réussissent bien, les garçons décrochent. Ils sont moins nombreux à l'université. Et, à cette cadence, il n'y en aura plus dans les collèges et les universités d'ici la moitié du prochain siècle !

Les écoles séparées réussissent-elles mieux aux garçons ?

Selon une étude menée auprès de garçons de 11 à 13 ans dans des écoles privées séparées, ils sont moins anxieux et ont plus d'estime de soi que ceux des écoles mixtes. Ils consacrent leur énergie à leurs études, sont plus respectueux envers les filles. Et moins complexés : n'oublions pas qu'une fille de 12 ans a deux années d'avance, en matière de maturité physique et psychologique, sur un garçon.

L'école publique américaine, de par la Constitution, doit être mixte. Mais il y a des options. On sait, par exemple, que les filles réussissent mieux en mathématiques lorsqu'il n'y a pas de garçons dans leurs classes. Et qu'en littérature ou en anglais, c'est l'inverse. On pourrait, par exemple, songer à créer des classes séparées à l'intérieur d'écoles mixtes.

Le code masculin est très puissant, dites-vous. Comment les parents peuvent-ils y échapper ?

Je dis aux mères de se fier à leur instinct et d'élever leurs fils avec affection, amour, sans cette peur insidieuse qu'il devienne un fils à maman et qu'il soit ridiculisé. On ne peut pas trop aimer un garçon. On ne peut pas non plus lui donner trop d'estime de soi. Les mères doivent aussi accepter que les pères jouent un rôle différent. Leurs jeux avec l'enfant seront souvent physiques. Et c'est très bien ainsi : c'est en se chamaillant avec son père que le garçon apprend à respecter les limites, à contrôler son agressivité.

Vous dites que rester « connecté », en harmonie avec son fils est la meilleure prévention qui soit. Comment y arriver ?

Il y a chez les garçons ce que j'appelle le syndrome du silence. Ils parlent moins que les filles, pour des raisons biologiques et psychologiques. Lorsque ça va mal, ils vont s'enfermer dans leur chambre sans dire un mot. La mère peut alors forcer son fils à parler, mais elle ne fera que l'agresser. Elle peut baisser les bras, se dire que les garçons sont ainsi et qu'il n'y a rien à faire. Mais il y a une autre solution. Elle peut faire une activité avec lui, ce que les garçons privilégient toujours.

Je suggère aux pères de partager leur propre expérience. De dire à l'enfant qu'eux aussi ont déjà été humiliés, ont eu peur, se sont sentis vulnérables, tristes. Enfin, il faut favoriser les mentors, les héros, les modèles qui soutiennent la masculinité du garçon.

Il faut se rappeler que cette masculinité est aussi diverse et vaste que l'est la féminité. C'est le ballet autant que le soccer, la cuisine autant que le football. Mais la société confine et limite les garçons. La moitié de leur personnalité est supprimée. Les femmes se sont battues pour devenir des personnes à part entière. C'est formidable. Mais le message ne s'est pas rendu jusqu'aux garçons.

[1] Article paru le 15 avril 1999 dans le magazine L'Actualité.

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